Le waswâs : sortir de la prison du doute › Partie 9 sur 11 · lecture 9 min
Dans ce chapitre
Chapitre 19 — Le waswâs chez les femmes
Le chapitre 7 traite la purification au masculin : gouttes d’urine, istinjâʾ, aspersion. Le waswâs des sœurs a d’autres terrains, que la Sunna a traités avec la même simplicité et que les écoles ont réglés en détail. Ce chapitre donne la structure des règles et, pour chaque terrain, la part qui relève du doute obsessionnel. Le critère précis de son école s’apprend une fois, auprès d’une personne de science, puis on s’y tient.
Ce que la Sunna a facilité
- Les pertes jaunâtres et brunâtres après la fin des règles. Umm ʿAṭiyya : « Nous ne comptions pour rien la couleur jaune et la couleur trouble après la purification » (al-Bukhârî, n° 326 ; Abû Dâwûd, n° 307).
- Le saignement hors des règles (istiḥâḍa). À Fâṭima bint Abî Ḥubaysh, le Prophète ﷺ dit : « C’est une veine, ce ne sont pas les règles ; quand elles viennent, laisse la prière ; quand elles sont passées, lave le sang et prie » (al-Bukhârî, n° 228 ; Muslim, n° 333). La femme en istiḥâḍa prie et jeûne.
- Le signe de la fin des règles. Les femmes envoyaient à ʿÂʾisha le coton portant la trace jaune, et elle leur disait de ne pas se hâter avant de voir la sécrétion blanche (al-qaṣṣa al-bayḍâʾ) ; Mâlik l’a rapporté dans le Muwaṭṭaʾ. Les malikites retiennent deux signes, la sécrétion blanche ou la sécheresse ; les autres écoles, la cessation du sang. Khalîl précise que la sécrétion blanche est le signe le plus probant pour celle qui en a l’habitude, qu’elle l’attend jusqu’à la fin du temps préféré de la prière, et surtout : « وليس عليها نظر طهرها قبل الفجر بل عند النوم والصبح » — elle n’a pas à vérifier sa pureté avant l’aube, mais seulement au coucher et au matin (Mukhtaṣar, p. 26). Le texte de l’école interdit lui-même la vérification permanente.
- La femme en période de règles n’est pas impure. Le Prophète ﷺ buvait à l’endroit même où ʿÂʾisha avait bu, posait la tête sur ses genoux et récitait le Coran (Muslim, n° 300 ; al-Bukhârî, n° 297).
Les terrains du waswâs
| Terrain | La règle, dans sa structure | La part de waswâs |
|---|---|---|
| Fin des règles | Un signe défini par l’école (sécrétion blanche ou sécheresse chez les malikites ; cessation du sang ailleurs), vérifié une fois au moment attendu | Vérifier toutes les heures, reprendre le grand lavage parce qu’une trace a paru plus tard : on applique le critère une fois, et le doute ultérieur ne compte pas |
| Pertes ordinaires (ifrâzât) | Les écoles divergent : Abû Ḥanîfa, les chaféites selon an-Nawawî et l’avis retenu des hanbalites les tiennent pour pures ; les malikites les tiennent pour impures, mais leur école excuse « ce qui est difficile à éviter, comme l’écoulement devenu habituel » (Khalîl, p. 17), et elles ne rompent pas les ablutions quand elles sont présentes la plupart du temps (p. 21) | Changer de vêtement à chaque prière, laver sans cesse : on apprend la règle de son école pour les pertes continues et l’on prie |
| Grand lavage après les rapports | Verser l’eau sur tout le corps, se rincer la bouche et le nez, atteindre la racine des cheveux ; nul besoin de défaire des tresses serrées pour le lavage de la janâba : le Prophète ﷺ en dispensa Umm Salama (Muslim, n° 330) ; pour le lavage des règles, les écoles divergent | Recommencer parce qu’un endroit « n’a peut-être pas été atteint » : le doute après l’acte est sans effet (chapitre 8) |
| Tache découverte après la prière | Une tache d’origine incertaine n’invalide pas une prière achevée ; une tache de sang certain se lave et la prière suivante se fait propre | Inspecter les vêtements avant chaque prière : les choses sont pures par principe |
| Grossesse et post-partum (nifâs) | Le sang de l’accouchement empêche la prière et le jeûne tant qu’il dure ; dès qu’il cesse, la femme se lave et prie, même avant quarante jours (la durée maximale est de soixante jours chez les malikites, de quarante chez la majorité des autres) | Attendre « pour être sûre », ou douter d’une fin déjà constatée |
| Jeûne | Les pertes ne rompent pas le jeûne ; la femme enceinte ou allaitante qui craint pour elle ou pour l’enfant peut rompre et rattrapera | Rompre ou refaire des jours par peur d’une perte, d’un goût, d’une goutte |
Ce qui favorise le waswâs chez les sœurs
Les savants ont relevé que les périodes d’épreuve prédisposent au waswâs (chapitre 2). Le post-partum, les nuits coupées par un nourrisson, la fatigue d’un foyer nombreux, l’isolement d’une jeune mère ou d’une convertie loin de sa famille en font partie. Une sœur qui passe une heure dans la salle de bain avant chaque prière, qui vérifie son linge dix fois, qui recommence un grand lavage pour la troisième fois, n’est pas « plus pieuse » que les autres : elle obéit au waswâs, et les règles de ce dossier s’appliquent à elle sans rien de particulier. L’école malikite a même prévu le cas de la mère qui allaite : Khalîl range « le vêtement de la femme qui allaite, si elle fait des efforts » parmi les impuretés excusées, et recommande seulement qu’elle garde un vêtement pour la prière (Mukhtaṣar, p. 17). Elle gagne à apprendre une fois, auprès d’une femme de science ou d’une enseignante, les critères de son école sur les règles, les pertes et le grand lavage, puis à cesser de vérifier.
Chapitre 20 — Waswâs ou maladie du corps
Le chapitre 17 traite la sensation d’humidité sans signe établi : c’est du waswâs, et la Sunna y répond par l’aspersion. Mais une personne qui constate des fuites urinaires n’est pas dans la même situation, et lui dire « c’est du waswâs » serait une double erreur : elle la prive d’un soin, et elle lui applique une règle faite pour un autre cas. Trois situations se distinguent.
| Situation | Ce qui la caractérise | Réponse |
|---|---|---|
| Le soupçon | Une sensation, sans trace, sans signe ; vérifier n’apporte rien | Waswâs : aspersion, règle de la certitude, ne pas inspecter (chapitre 17) |
| L’écoulement réel et constaté | Des traces, des gouttes vues, une incontinence connue, parfois après une maladie, un accouchement, une chirurgie | Une affection du corps : un médecin en cherche la cause ; la Loi donne à cette personne un régime propre (ci-dessous) |
| Le doute obsessionnel greffé sur une affection réelle | La personne a une incontinence connue et traitée, et le waswâs en fait un tourment permanent | Les deux à la fois : le régime de l’écoulement continu pour la pureté, et le détournement pour le doute |
Ce que fait la Loi : l’écoulement continu
Les juristes traitent depuis toujours l’écoulement continu d’urine (sals al-bawl), les gaz incontrôlables et les pertes permanentes, sur le modèle de l’istiḥâḍa : le Prophète ﷺ a dit à la femme dont le sang coulait hors des règles de se laver puis de faire ses ablutions pour chaque prière (al-Bukhârî, n° 228 ; Abû Dâwûd, n° 298). Les écoles en ont tiré le régime de la « personne excusée » (ṣâḥib al-ʿudhr) : elle fait ses ablutions à l’entrée du temps de la prière, et ce qui s’écoule ensuite ne les annule pas jusqu’à la prière suivante ; elle se protège par un linge ou une protection ; elle prie, et l’écoulement pendant la prière ne l’invalide pas. Les malikites vont plus loin encore : l’écoulement continu ne rompt les ablutions que s’il est absent la plupart du temps ; s’il est présent la plupart du temps, les refaire n’est que recommandé, et ne l’est plus si cela devient trop pénible (Khalîl, Mukhtaṣar, p. 21 : « وبسلس فارق أكثر … وندب إن لازم أكثر لا إن شق »). L’impureté qu’il laisse sur le vêtement est excusée (p. 17). Les détails varient d’une école à l’autre (quand les ablutions se font, ce qui les rompt ou non) ; on les apprend une fois.
L’enseignement commun est que la Loi ne demande jamais l’impossible : « Allah n’impose à une âme que ce qu’elle peut supporter » (al-Baqara, 2:286). Celui dont le corps est atteint n’a pas à conquérir une pureté que son état ne permet pas ; il a un régime, et ce régime suffit.
Ce que fait le médecin
En France, une personne qui constate des fuites urinaires consulte son médecin traitant, qui recherche la cause (infection, prostate, suites d’accouchement, trouble neurologique) et oriente si besoin vers un urologue ou un kinésithérapeute. Beaucoup de ces causes se traitent. Le muwaswis qui, lui, n’a aucune trace et vérifie sans cesse « au cas où » n’a pas besoin d’examens répétés : la multiplication des consultations pour se rassurer est une vérification de plus, et le médecin qui a dit une fois qu’il n’y a rien a clos la question.
Le conseil des savants vaut dans les deux cas. À celui qui ressentait de l’humidité après ses ablutions, l’imam Aḥmad disait : « N’en fais pas ta préoccupation, détourne-toi de cela » (chapitre 5). Et Ibn Taymiyya : « L’urine est comme le lait dans le pis : si on le laisse, il se tarit ; si on le trait, il coule » (chapitre 6).
Chapitre 21 — Quand l’invocation et la ruqya deviennent une compulsion
L’annexe 1 réunit les invocations contre le waswâs, et le chapitre 10 encadre la ruqya. Il faut y ajouter une précaution, car le waswâs sait transformer le remède en symptôme. Si le lecteur comprend qu’il doit multiplier les formules jusqu’à ne plus ressentir d’angoisse, l’invocation devient un rituel de neutralisation, et la ruqya une vérification de plus.
L’invocation reste une adoration
L’invocation authentique est une adoration et une protection. Elle n’est pas un bouton qui éteint la pensée. Celui qui la répète compulsivement pour obtenir une sensation de certitude entretient le cercle : la formule soulage un instant, la pensée revient, la formule reprend, et le croyant finit par douter de la formule elle-même (« l’ai-je bien dite ? avec assez de présence ? »).
La manière compte autant que le texte. Suivre la Sunna, c’est dire l’invocation comme elle est rapportée, une fois, ou trois fois quand le texte le dit, puis passer à autre chose, sans attendre d’avoir « senti » qu’elle a agi. Le Prophète ﷺ a dit à celui que le chuchotement atteint de chercher refuge « et de cesser » : les deux ensemble forment le remède. Demander refuge, puis ne pas recommencer, est le remède ; demander refuge trente fois jusqu’à l’apaisement est la maladie.
An-Nawawî rapporte que les savants recommandaient de multiplier le rappel d’Allah contre le waswâs (chapitre 6). Il s’agit du rappel comme occupation du cœur tout au long de la journée, non de la formule répétée au moment de la crise comme on relave un membre. La différence se voit à son fruit : le rappel apaise et libère ; la compulsion épuise et enchaîne.
La ruqya aussi
Le chapitre 10 l’a dit : la ruqya répétée chaque jour à la recherche de « réactions », la surveillance de chaque sensation comme preuve d’un djinn, l’enchaînement des séances chez plusieurs raqis, sont le cercle du waswâs transposé. La meilleure ruqya est celle que l’on fait sur soi, avec les sourates protectrices et le verset du Trône, aux moments rapportés par la Sunna, matin, soir et coucher. Celui qui se croit ensorcelé applique à ce soupçon la règle de la certitude : il ne cherche pas de signes, n’accuse personne, et ne multiplie pas les séances comme on multiplie les vérifications.
Ce qu’on peut se dire
« J’ai fait ce qui est rapporté. Si l’angoisse reste, ce n’est pas le signe que l’invocation a échoué : c’est le signe que le waswâs attend que je recommence. Je ne recommence pas. »
Et Allah est le plus savant.
