Les Compagnons et les Salaf face au waswâs — Le waswâs (3/13)

Le waswâs : sortir de la prison du doute › Partie 3 sur 11 · lecture 8 min

Chapitre 5 — Les Compagnons et les Salaf face au waswâs

Les Compagnons ont connu le waswâs, en ont parlé sans honte au Prophète ﷺ, et ont transmis ses remèdes. Après eux, les Salaf ont développé une ligne constante : suivre la pratique des Compagnons sans rien y ajouter, et traiter le waswâs avec fermeté, parfois avec humour.

Les Compagnons

ʿUthmân ibn Abî al-ʿÂṣ est le premier modèle du croyant guéri : il se plaint de Khinzib, applique le remède (refuge et crachotement à gauche) et témoigne qu’Allah l’en a délivré (Muslim, n° 2203).

Ibn ʿAbbâs et Abû Zumayl. Abû Zumayl demanda à Ibn ʿAbbâs ce qu’était « cette chose » qu’il trouvait dans sa poitrine, et finit par avouer qu’il s’agissait d’un doute sur la foi. Ibn ʿAbbâs rit et dit que personne n’en avait été épargné, citant le verset de Yûnus (10:94). Puis il lui conseilla : « Si tu trouves en toi quelque chose de cela, dis : Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et l’Occulte, et Il a une parfaite connaissance de toute chose » (al-Ḥadîd, 57:3). (Abû Dâwûd, n° 5110 ; chaîne jugée bonne par al-Albânî.)

Les Compagnons venus dire « nous trouvons en nous ce que nous n’osons dire » (Muslim, n° 132) montrent la bonne attitude : en parler à qui sait, au lieu de s’enfermer seul avec la pensée.

Les Salaf

Ibrâhîm an-Nakhaʿî (m. 96 H), le grand juriste de Koufa : « لقد تقدمني قوم؛ لو لم يتجاوزوا بالوضوء الظفر ما تجاوزته » — « Des gens m’ont précédé : s’ils n’avaient pas dépassé l’ongle dans leurs ablutions, je ne l’aurais pas dépassé. » Ibn Qudâma rapporte la parole d’« un des Salaf », et Ibn al-Qayyim précise qu’il s’agit d’an-Nakhaʿî (Ighâtha, éd. Shams, 1/235-236). Il disait aussi : « كانوا أشد استيفاء للماء منكم، وكانوا يرون أن ربع المد يجزئ من الوضوء » — ils étaient plus économes de l’eau que vous, et estimaient qu’un quart de mudd suffit pour les ablutions.

L’imam Aḥmad rapporte un dit plus ancien : « كان يقال: من قلة فقه الرجل ولعه بالماء » — « On disait : le peu de compréhension d’un homme se voit à son engouement pour l’eau. » Ibn al-Qayyim le cite aussi sous la forme « من فقه الرجل قلة ولوعه بالماء ». Aḥmad faisait ses ablutions avec si peu d’eau qu’« il mouillait à peine le sol », au point qu’al-Marrûdhî le cachait aux regards. Il dit à son fils ʿAbd Allâh : « أقلل من هذا الماء يا بني ». À Isḥâq ibn Manṣûr, qui lui demandait si l’on peut dépasser trois lavages : « لا والله، إلا رجلا مبتلى » — « Non, par Allah, sauf un homme éprouvé. » Et à celui qui ressentait de l’humidité après ses ablutions : « ولا تجعل ذلك من همتك، واله عنه » — « N’en fais pas ta préoccupation, détourne-toi de cela. » (Ighâtha, 1/221-222 et 1/247-251.)

Abû Sulaymân ad-Dârânî et Aḥmad ibn Abî al-Ḥawârî. Aḥmad se plaignit du waswâs à son maître, qui lui répondit : si tu veux qu’il cesse, réjouis-toi chaque fois que tu le ressens ; quand tu te réjouis, il s’interrompt, car rien n’est plus détestable à Satan que la joie du croyant ; et si tu t’en attristes, il augmente. (Rapporté par an-Nawawî dans al-Adhkâr, chapitre sur ce que dit celui qui est éprouvé par le waswâs.)

Ibn ʿAqîl et l’homme qui se croyait impur. Ibn al-Qayyim rapporte d’après Ibn al-Jawzî qu’un homme dit à Abû al-Wafâʾ Ibn ʿAqîl (m. 513 H), le grand juriste hanbalite : « Je m’immerge dans l’eau à maintes reprises et je doute encore que mon lavage soit valide. » Ibn ʿAqîl répondit : « اذهب؛ فقد سقطت عنك الصلاة » — « Va, la prière ne t’est plus obligatoire. » Comme l’homme s’étonnait, il cita le hadith : « Le calame est levé pour trois : le fou jusqu’à ce qu’il guérisse, le dormeur jusqu’à ce qu’il se réveille, et l’enfant jusqu’à ce qu’il soit pubère », puis ajouta : celui qui plonge dans l’eau à maintes reprises et doute encore que l’eau l’ait atteint est fou (Ighâtha, 1/232-233 ; à l’origine dans Kitâb al-Adhkiyâʾ d’Ibn al-Jawzî). Dans Talbîs Iblîs, Ibn al-Jawzî rapporte une autre version : l’homme lavait un membre puis disait « je ne l’ai pas lavé », prononçait le takbîr puis disait « je ne l’ai pas prononcé » ; Ibn ʿAqîl lui dit de laisser la prière, car celui qui agit ainsi n’est pas dans son bon sens. La réponse est volontairement choquante : elle met le muwaswis face au fait que son comportement n’est pas de la piété, mais une perte du bon sens.

La maison en ruine. Ibn al-Qayyim rapporte qu’on dit à Ibn ʿAbbâs que les juifs prétendaient ne pas connaître le waswâs dans leur prière ; il répondit : « وما يصنع الشيطان بالقلب الخراب؟ » — « Que ferait Satan d’un cœur en ruine ? » (al-Wâbil aṣ-Ṣayyib, éd. Dâr al-Ḥadîth, p. 25.) Ibn Taymiyya donne le même récit en l’attribuant à « un des Salaf », à propos des juifs et des chrétiens (Majmûʿ al-Fatâwâ, 22/608). Aucune chaîne de transmission n’est connue pour cette parole : on la cite donc comme rapportée par ces deux savants. Le sens est confirmé par un athar attesté : al-ʿAlâʾ ibn Ziyâd, l’un des Successeurs, disait que les voleurs passent devant la maison en ruine sans s’y arrêter, et s’acharnent sur celle où ils voient des biens (Aḥmad, az-Zuhd, n° 1433).

Les paroles des Salaf recueillies par Ibn Qudâma et Ibn al-Qayyim

Ibn Qudâma, dans Dhamm al-muwaswisîn, puis Ibn al-Qayyim, qui le reprend et le complète dans Ighâtha, ont réuni les paroles des Compagnons et des Successeurs qui forment le meilleur antidote au waswâs.

Sur la quantité d’eau

  • Jâbir ibn ʿAbd Allâh se mit en colère contre un homme qui disait qu’un ṣâʿ ne lui suffisait pas pour son grand lavage : « قد كفى من هو خير منك وأكثر شعرا » — « Cela a suffi à qui était meilleur que toi et avait plus de cheveux », c’est-à-dire le Prophète ﷺ.
  • Saʿîd ibn al-Musayyib, à un homme qui gaspillait l’eau : « إن الشيطان يلعب بك » — « Satan joue avec toi. » Lui-même se contentait d’un demi-mudd pour ses ablutions ; Abû ʿUbayda ibn ʿAmmâr confirma : « هكذا سمعنا من أصحاب رسول الله ﷺ » — « C’est ainsi que nous l’avons entendu des Compagnons. »
  • Al-Qâsim ibn Muḥammad, l’un des sept juristes de Médine, faisait ses ablutions avec environ un demi-mudd.
  • Muḥammad ibn ʿAjlân : « الفقه في دين الله: إسباغ الوضوء، وقلة إهراق الماء » — « La compréhension de la religion d’Allah : faire des ablutions complètes en versant peu d’eau. »
  • Al-Aswad ibn Sâlim, éprouvé par le waswâs, entendit une voix au bord du Tigre lui dire : « الوضوء ثلاث، ما كان أكثر لم يرفع » — « Les ablutions, c’est trois fois ; ce qui dépasse ne monte pas [vers Allah]. »
  • Al-Bukhârî, dans son Ṣaḥîḥ : « وكره أهل العلم الإسراف فيه، وأن يجاوزوا فعل النبي ﷺ » — « Les gens de science ont réprouvé l’excès dans les ablutions, et le fait de dépasser ce que faisait le Prophète ﷺ. »

Sur le doute de rupture et les gouttes d’urine

  • Mujâhid : « لأن أصلي وقد خرج مني شيء أحب إلي من أن أطيع الشيطان » — « Prier alors que quelque chose serait sorti de moi m’est plus cher que d’obéir à Satan. »
  • Ibn ʿUmar aspergeait d’eau son sexe jusqu’à mouiller son sarouel.
  • Sulaymân ibn Yasâr, l’un des sept juristes de Médine, à aṣ-Ṣalt ibn Zuyayd qui l’interrogeait sur l’humidité qu’il ressentait : « انضح ما تحت ثوبك واله عنه » — « Asperge d’eau ce qui est sous ton vêtement, et détourne-toi de cela. » (Mâlik, al-Muwaṭṭaʾ, recension de Muḥammad ash-Shaybânî.)
  • Al-Ḥasan al-Baṣrî, à celui qui cherchait à extraire les dernières gouttes : « أتستدره لا أبا لك؟! اله عنه » — « Tu cherches à le faire couler, malheureux ? Détourne-toi de cela ! »

Sur l’impureté soupçonnée

  • Ibn Masʿûd : « كنا لا نتوضأ من موطئ » — « Nous ne refaisions pas nos ablutions pour avoir marché sur quelque chose. »
  • ʿAlî marcha dans la boue d’un jour de pluie, entra à la mosquée et pria sans se laver les pieds.
  • Ibn ʿUmar marchait pieds nus à Minâ parmi le crottin et le sang séché, puis priait.
  • ʿUmar, passant près d’un bassin, interrompit l’homme qui allait lui dire si des fauves y avaient bu : « لا تخبرنا؛ فإنا نرد على السباع، وترد علينا » — « Ne nous dis rien : nous buvons après les fauves, et ils boivent après nous. » Et à l’homme d’une gouttière qui l’avait éclaboussé : « يا صاحب الميزاب! لا تخبرنا » — « Toi, l’homme de la gouttière, ne nous dis rien ! »
  • ʿUmar fit ses ablutions avec l’eau d’une jarre appartenant à une chrétienne. Il voulut interdire les étoffes que l’on disait teintes avec de l’urine ; Ubayy ibn Kaʿb lui répondit que le Prophète ﷺ les avait portées, et ʿUmar dit : « صدقت » — « Tu as raison. »
  • Zayn al-ʿÂbidîn voulut réserver un vêtement à ses besoins naturels, puis se reprit : « ما كان للنبي ﷺ وأصحابه إلا ثوب واحد » — « Le Prophète ﷺ et ses Compagnons n’avaient qu’un seul vêtement. »
  • Abû al-ʿÂliya, à ceux qui s’inquiétaient des saletés des chemins : ces souillures sèchent, et le vent les dépose sur vos têtes et dans vos barbes.

Ibn al-Qayyim en tire la règle : « فإن الأحكام إنما تترتب على المكلف بعد علمه بأسبابها، وقبل ذلك هي على العفو » — les jugements ne s’appliquent au croyant qu’après qu’il a connu leurs causes ; avant cela, tout relève du pardon. Le croyant n’a donc pas à enquêter sur l’impureté : la Sunna lui interdit presque de le faire.

Une guérison rapportée par an-Nawawî

Aḥmad ibn ʿAṭâʾ ar-Rûdhbârî raconte qu’il exagérait dans la purification ; une nuit, oppressé par la quantité d’eau versée sans que son cœur s’apaise, il dit : « Seigneur, Ton pardon, Ton pardon ! » Il entendit alors une voix : « العفو في العلم » — « Le pardon est dans la science. » Et cela le quitta (an-Nawawî, al-Adhkâr, d’après la Risâla d’al-Qushayrî). Le remède du waswâs, c’est la science de la Sunna.

Ce qui se dégage

Attitude des Salaf Ce qu’elle exclut
En parler à qui sait S’isoler avec la pensée
Demander refuge, puis cesser Argumenter avec Satan
Se réjouir de la ruse déjouée S’effondrer de culpabilité
Imiter exactement la pratique des Compagnons Ajouter « par précaution »
Fermeté, voire humour envers le waswâs Complaisance envers ses exigences

Et Allah est le plus savant.