Le waswâs : sortir de la prison du doute › Partie 2 sur 11 · lecture 9 min
Dans ce chapitre
Chapitre 3 — Le waswâs dans le Coran
Le Coran donne au croyant trois armes contre le waswâs : la demande de refuge, le rappel d’Allah, et la certitude que la religion n’impose pas de gêne. Les traductions des versets sont celles de Rachid Maach.
La sourate du refuge : an-Nâs (114)
قُلْ أَعُوذُ بِرَبِّ النَّاسِ ﴿١﴾ مَلِكِ النَّاسِ ﴿٢﴾ إِلَٰهِ النَّاسِ ﴿٣﴾ مِن شَرِّ الْوَسْوَاسِ الْخَنَّاسِ ﴿٤﴾ الَّذِي يُوَسْوِسُ فِي صُدُورِ النَّاسِ ﴿٥﴾ مِنَ الْجِنَّةِ وَالنَّاسِ ﴿٦﴾
« Dis : « J’implore la protection du Seigneur des hommes, Maître des hommes, Dieu des hommes, contre le mal du démon qui se dérobe ou s’insinue chez l’homme, soufflant d’insidieuses pensées dans le cœur des hommes, qu’il soit du nombre des djinns ou du nombre des hommes. » »
At-Ṭabarî et Ibn Kathîr rapportent d’Ibn ʿAbbâs que Satan se tient accroupi sur le cœur du fils d’Adam : quand celui-ci est distrait ou oublie Allah, il chuchote ; quand il se rappelle Allah, il se retire (khanasa). Le nom même d’al-Khannâs contient donc le remède : le rappel le fait reculer.
Ibn al-Qayyim relève que la sourate invoque trois attributs d’Allah (Seigneur, Maître, Dieu) contre un seul mal : celui que l’on espère, que l’on craint et que l’on invoque est nécessairement son Seigneur qui le gouverne, son Maître (malik) dont il est l’esclave, et son Dieu dont il ne peut se passer un instant (Badâʾiʿ al-fawâʾid, éd. ʿAṭâʾât al-ʿilm, 2/780).
Quand le chuchotement frappe
وَإِمَّا يَنزَغَنَّكَ مِنَ الشَّيْطَانِ نَزْغٌ فَاسْتَعِذْ بِاللَّهِ ۚ إِنَّهُ سَمِيعٌ عَلِيمٌ ﴿٢٠٠﴾ إِنَّ الَّذِينَ اتَّقَوْا إِذَا مَسَّهُمْ طَائِفٌ مِّنَ الشَّيْطَانِ تَذَكَّرُوا فَإِذَا هُم مُّبْصِرُونَ ﴿٢٠١﴾ (al-Aʿrâf, 7:200-201)
« Et si, par ses suggestions, Satan t’incite à transgresser ces commandements, implore la protection d’Allah qui entend tout et sait tout. Lorsque les pieux croyants sont tentés par Satan, ils se souviennent d’Allah et aussitôt redeviennent clairvoyants. »
Le verset ne reproche pas au pieux d’être touché : il dit que la piété consiste à se souvenir d’Allah et à se ressaisir. La même consigne revient en Fuṣṣilat (41:36).
وَقُل رَّبِّ أَعُوذُ بِكَ مِنْ هَمَزَاتِ الشَّيَاطِينِ ﴿٩٧﴾ وَأَعُوذُ بِكَ رَبِّ أَن يَحْضُرُونِ ﴿٩٨﴾ (al-Muʾminûn, 23:97-98)
« Et dis : « J’implore, Seigneur, Ta protection contre les tentations des démons, et me mets sous Ta protection, Seigneur, contre leurs infâmes suggestions ! » »
La faiblesse de Satan
إِنَّهُ لَيْسَ لَهُ سُلْطَانٌ عَلَى الَّذِينَ آمَنُوا وَعَلَىٰ رَبِّهِمْ يَتَوَكَّلُونَ (an-Naḥl, 16:99)
« Ce dernier n’a en effet aucun pouvoir sur les croyants qui, à leur Seigneur, s’en remettent entièrement. »
إِنَّ كَيْدَ الشَّيْطَانِ كَانَ ضَعِيفًا (an-Nisâʾ, 4:76)
« … et sachez que les manœuvres de Satan sont d’une extrême faiblesse. »
Le muwaswis vit son mal comme une force écrasante. Le Coran affirme l’inverse : le waswâs n’a de pouvoir que celui qu’on lui accorde en lui obéissant.
Une religion sans gêne
Le verset des ablutions, celui-là même qui occupe le plus les muwaswis, se clôt par une déclaration explicite :
مَا يُرِيدُ اللَّهُ لِيَجْعَلَ عَلَيْكُم مِّنْ حَرَجٍ وَلَٰكِن يُرِيدُ لِيُطَهِّرَكُمْ وَلِيُتِمَّ نِعْمَتَهُ عَلَيْكُمْ لَعَلَّكُمْ تَشْكُرُونَ (al-Mâʾida, 5:6)
« Allah ne veut vous imposer aucune gêne, mais seulement vous purifier et vous combler de Ses bienfaits. Peut-être saurez-vous Lui en être reconnaissants ! »
Les autres piliers de ce principe :
- « Allah n’impose à une âme que ce qu’elle peut supporter » (al-Baqara, 2:286) ;
- « C’est Lui qui vous a choisis, ne vous imposant aucune gêne dans l’exercice de votre religion » (al-Ḥajj, 22:78) ;
- « Allah veut vous faciliter les choses, non les rendre malaisées » (al-Baqara, 2:185) ;
- « Craignez donc Allah autant que vous le pouvez » (at-Taghâbun, 64:16) ;
- « Ne soyez pas excessifs dans vos croyances » (al-Mâʾida, 5:77), adressé aux gens du Livre, et dont les savants ont étendu la leçon à cette communauté.
De ces versets, les juristes ont tiré la règle « la difficulté appelle la facilité » (al-mashaqqa tajlibu at-taysîr), l’une des cinq grandes maximes du fiqh, et l’un des fondements de l’allègement accordé au muwaswis.
Chapitre 4 — Le waswâs dans la Sunna
La Sunna traite le waswâs sur quatre terrains : la foi, la purification, la prière, et l’excès en religion. Partout, la consigne est la même : demander refuge, s’arrêter, bâtir sur la certitude, et ne pas faire plus que le Prophète ﷺ. Les jugements indiqués sont ceux des muhaddithîn.
1. Le waswâs dans la foi
« C’est la foi pure. » Des Compagnons vinrent dire au Prophète ﷺ : « Nous trouvons en nous des choses que chacun de nous juge trop graves pour les exprimer. » Il demanda : « Vous avez vraiment ressenti cela ? » Ils répondirent : « Oui. » Il dit : « C’est là la foi pure » (ṣarîḥ al-îmân). (Muslim, n° 132, d’Abû Hurayra.) Selon Ibn Masʿûd, il dit de la même chose : « C’est la foi authentique » (maḥḍ al-îmân). (Muslim, n° 133.)
An-Nawawî explique dans son commentaire de Muslim : ce n’est pas la pensée qui est la foi, mais le fait de la juger énorme, de la redouter et de refuser de l’exprimer. Celui que ces pensées effraient a donc la preuve de sa foi entre les mains.
« Louange à Allah, qui a ramené sa ruse au chuchotement. » Un homme dit au Prophète ﷺ qu’il trouvait en lui des choses qu’il préférerait être réduit en charbon plutôt que de les dire. Il répondit : « Allah est le plus grand ! Louange à Allah qui a ramené sa ruse au simple chuchotement. » (Abû Dâwûd, n° 5112, d’Ibn ʿAbbâs ; chaîne authentique.) Satan, incapable de faire mécroire cet homme, en est réduit à le harceler.
« Qu’il cherche refuge et qu’il cesse. » « Satan vient à l’un de vous et lui dit : qui a créé ceci ? Qui a créé cela ? Jusqu’à dire : qui a créé ton Seigneur ? Lorsqu’il en arrive là, qu’il cherche refuge auprès d’Allah et qu’il cesse. » (al-Bukhârî, n° 3276 ; Muslim, n° 134.) Dans une version de Muslim : « qu’il dise : J’ai cru en Allah. » Le remède n’est pas la discussion, mais la rupture.
Le pardon des pensées. « Allah a pardonné à ma communauté ce que lui suggère son âme, tant qu’elle n’agit pas ou ne parle pas. » (al-Bukhârî, n° 5269 ; Muslim, n° 127.)
2. Le waswâs dans la purification
Le bruit et l’odeur. On se plaignit au Prophète ﷺ d’un homme qui croit sentir quelque chose pendant la prière. Il dit : « Qu’il ne quitte pas [la prière] tant qu’il n’a pas entendu un son ou senti une odeur. » (al-Bukhârî, n° 137 ; Muslim, n° 361, de ʿAbd Allâh ibn Zayd.) Et selon Abû Hurayra : « Si l’un de vous ressent quelque chose dans son ventre et ne sait pas si quelque chose est sorti ou non, qu’il ne sorte pas de la mosquée avant d’avoir entendu un son ou senti une odeur. » (Muslim, n° 362.) Al-Baghawî précise dans Sharḥ as-Sunna que le son et l’odeur sont deux exemples, non deux conditions : ce qui compte est la certitude qu’une rupture a eu lieu, par quelque moyen qu’elle soit acquise (rapporté par aṣ-Ṣanʿânî, at-Taḥbîr, 7/245). C’est le fondement de la grande maxime « la certitude n’est pas levée par le doute ».
La mesure de l’eau. Le Prophète ﷺ faisait ses ablutions avec un mudd et son grand lavage avec un ṣâʿ (quatre mudd), jusqu’à cinq mudd. (al-Bukhârî, n° 201 ; Muslim, n° 325, d’Anas.) Un mudd équivaut à environ 0,6 à 0,75 litre selon les estimations.
Trois fois, pas plus. Après avoir montré les ablutions en lavant chaque membre trois fois, il dit : « Voici les ablutions. Quiconque ajoute à cela a mal agi, a transgressé et a commis une injustice. » (Abû Dâwûd, n° 135 ; an-Nasâʾî, n° 140 ; Ibn Mâja, n° 422, de ʿAmr ibn Shuʿayb, d’après son père, d’après son grand-père ; bon et authentique selon al-Albânî, qui juge anomale l’addition « ou retranche » que porte une version.)
L’excès annoncé. « Il y aura dans cette communauté des gens qui exagéreront dans la purification et l’invocation. » (Abû Dâwûd, n° 96, de ʿAbd Allâh ibn Mughaffal ; authentique.)
L’aspersion. Le Prophète ﷺ urinait, faisait ses ablutions, puis aspergeait d’eau ses parties intimes (naḍaḥa farjahu), ce que les commentateurs entendent du vêtement qui les couvre. (Abû Dâwûd, n° 166-168, d’al-Ḥakam ibn Sufyân ; authentique selon al-Albânî.) Les savants ont fait de ce geste un remède : l’humidité ressentie ensuite est attribuée à l’eau aspergée, et le doute sur une goutte d’urine tombe.
Al-Walahân. Le hadith « Les ablutions ont un démon appelé al-Walahân ; méfiez-vous du waswâs de l’eau » (at-Tirmidhî, n° 57 ; Ibn Mâja, n° 421, d’Ubayy ibn Kaʿb) est faible : at-Tirmidhî lui-même dit que sa chaîne n’est pas solide, et al-Albânî le juge faible. On peut le citer en précisant sa faiblesse, sans en faire une preuve.
3. Le waswâs dans la prière
Satan fait oublier le nombre. Quand l’appel à la prière est lancé, Satan s’enfuit ; il revient ensuite et dit à l’homme en prière : « Rappelle-toi ceci, rappelle-toi cela », jusqu’à ce qu’il ne sache plus combien il a prié. « Si l’un de vous ne sait pas combien il a prié, qu’il fasse deux prosternations assis. » (al-Bukhârî, n° 608 et 1231 ; Muslim, n° 389.) Le Prophète ﷺ ne demande pas de recommencer : deux prosternations suffisent à réparer.
Bâtir sur la certitude. « Si l’un de vous doute dans sa prière et ne sait plus s’il a prié trois ou quatre unités, qu’il rejette le doute et bâtisse sur ce dont il est certain, puis qu’il fasse deux prosternations avant de saluer. » (Muslim, n° 571, d’Abû Saʿîd al-Khudrî.) Et selon Ibn Masʿûd : « qu’il recherche ce qui est le plus juste et qu’il complète sur cette base. » (al-Bukhârî, n° 401 ; Muslim, n° 572.)
Khinzib. ʿUthmân ibn Abî al-ʿÂṣ se plaignit que Satan s’interposait entre lui et sa prière et brouillait sa récitation. Le Prophète ﷺ dit : « C’est un démon appelé Khinzib. Quand tu le ressens, cherche refuge auprès d’Allah contre lui et crache légèrement trois fois à ta gauche. » ʿUthmân dit : « Je l’ai fait, et Allah l’a éloigné de moi. » (Muslim, n° 2203.)
« Tu mens. » Abû Dâwûd (n° 1029) et Ibn Ḥibbân (n° 2665 et 2666) rapportent d’Abû Saʿîd : « Lorsque Satan vient à l’un de vous et lui dit : tu as rompu tes ablutions, qu’il lui dise : tu mens », sauf s’il entend un son ou sent une odeur. Ibn Ḥibbân précise, dans le titre de son chapitre, que la réponse se dit intérieurement et non à voix haute. La chaîne est jugée faible ; le sens est en revanche entièrement établi par le hadith authentique du son et de l’odeur, et Ibn al-Qayyim en fait un remède dans Ighâtha.
4. Contre l’excès en religion
- « La religion est facilité, et nul ne se montre trop dur dans la religion sans qu’elle ne le terrasse. » (al-Bukhârî, n° 39.)
- « Les outranciers ont péri », répété trois fois. (Muslim, n° 2670.)
- Le Prophète ﷺ priait en portant sa petite-fille Umâma (al-Bukhârî, n° 516) et fit verser un seau d’eau sur l’urine du Bédouin dans la mosquée (al-Bukhârî, n° 220) : la pureté de la Sunna est simple, et non soupçonneuse.
Et Allah est le plus savant.
