Les vendeurs de rêve : Objections et réponses — D’où vient l’argent

L’argent en islam · Les vendeurs de rêve · Chapitre 6 sur 7

Objections et réponses

Les objections les plus courantes confondent presque toutes un gain possible avec un gain probable, ou un pari avec un commerce.

« Moi, je connais le foot : je gagne »

Connaître le sport améliore les pronostics, pas le gain : les habitués de la loterie sportive québécoise trouvaient le bon résultat plus souvent que le hasard, et récupéraient pourtant moins d’argent (voir « Les paris sportifs »). Le connaisseur choisit les issues évidentes, que la cote paie peu, et la marge de l’opérateur est prélevée sur chaque pari, quel que soit le savoir de celui qui le place. Les rares parieurs qui battent vraiment le marché voient leurs mises limitées (voir « Les paris sportifs »), et ce qu’ils coûtent, l’opérateur doit le reprendre sur les autres (voir « Ce que dit la loi française »). La loi française étend d’ailleurs l’interdiction des jeux d’argent aux jeux qui reposent sur le savoir-faire des joueurs (même section). Les juristes classiques, eux, définissaient le maysir par l’enjeu, quel que soit le jeu (voir « Le jugement »). Un pronostic juste reste un pari.

« Mon mentor gagne vraiment, je l’ai vu »

Vous avez vu un gain, pas un bilan. On peut gagner souvent et perdre au total, et une capture d’écran ne montre ni les pertes, ni la durée, ni le capital engagé (voir « Les chiffres du trading des particuliers »). Les études les plus solides montrent que les gagnants réguliers sont une infime minorité ; ceux qu’on voit sont les survivants d’une foule qu’on ne voit pas (même section). Reste à savoir d’où vient son argent : une prime du courtier par compte ouvert, une rémunération selon le nombre de copieurs, ou votre abonnement (voir « Personne ne donne son secret : qui gagne vraiment »). Les autorités lui rappellent qu’il doit mentionner toute rémunération (voir « Ce que dit la loi française »). Conseil de bon sens : demandez-lui ses relevés sur plusieurs années et la part de ses revenus qui vient de ses abonnés ; un refus est une réponse.

« Le trading, c’est comme la bourse, et la bourse est permise »

Acheter une action, c’est acquérir une part d’une entreprise réelle, la détenir et en porter le risque : « le revenu va avec la garantie » (voir « Le jugement »). Le CFD, le Forex à levier et l’option binaire n’achètent rien : on paie ou on encaisse selon le mouvement d’un cours, souvent avec de l’argent avancé par le courtier. Ibn al-Qayyim dit de la vente d’une chose que le vendeur ne peut livrer : « c’est un aléa, un pari et un jeu d’argent » (Iʿlām al-muwaqqiʿīn, 2/7). Le contrat où rien n’est jamais livré en est plus proche encore (rapprochement fait ici). Même sur de vraies actions, l’achat-revente incessant a appauvri les particuliers étudiés à Taïwan (voir « Les chiffres du trading des particuliers »). Ce qui rend une action licite à l’achat est exposé dans le dossier « Investir : ce que l’islam permet, ce qu’il interdit ».

« Abū Bakr a parié avec Quraysh »

Le récit existe, mais il ne justifie pas un pari sportif. At-Tirmidhī le rapporte d’après le Compagnon Niyār b. Mukram al-Aslamī :

قال ناس من قريش لأبي بكر: فذلك بيننا وبينكم، زعم صاحبك أن الروم ستغلب فارس في بضع سنين، أفلا نراهنك على ذلك، قال: بلى، وذلك قبل تحريم الرهان

« Des gens de Quraysh dirent à Abū Bakr : “Voilà qui est entre nous et vous : ton compagnon prétend que les Byzantins vaincront les Perses en quelques années ; ne parierons-nous pas avec toi là-dessus ?” Il dit : “Si.” Et cela se passait avant l’interdiction des paris. » (at-Tirmidhī, n° 3194)

At-Tirmidhī le juge ḥasan ṣaḥīḥ gharīb ; parmi les contemporains, Shākir le juge ḥasan et al-Albānī faible. La dernière phrase n’est ni du Prophète ﷺ ni d’Abū Bakr : elle vient, selon Ibn al-Qayyim, « de la parole de l’un des rapporteurs » (al-Furūsiyya, p. 95).

Deux lectures s’opposent. Pour les juristes des écoles mālikite, shāfiʿite et ḥanbalite, ce pari a été abrogé par l’interdiction prophétique de l’aléa et du jeu d’argent (p. 96-97). Pour les ḥanafites et Ibn Taymiyya, il ne l’a pas été (p. 97). Ibn al-Qayyim retient ce second avis : selon lui, Abū Bakr a encaissé l’enjeu après l’interdiction du jeu (p. 207-209 et 318). Mais il n’en tire qu’une exception : les concours dotés d’un prix sur le Coran, le hadith, le fiqh et les autres sciences utiles, dont ce défi sur la véracité d’une annonce du Coran est une forme (p. 318). Aucune des deux lectures ne permet de miser sur un match auprès d’un opérateur.

Quant aux mots « c’est un gain illicite (suḥt) : donne-le en aumône », l’Iḥyāʾ les prête au Prophète ﷺ. Al-ʿIrāqī renvoie pour ce récit aux Dalāʾil an-nubuwwa d’al-Bayhaqī, d’après Ibn ʿAbbās, et précise que ces mots manquent dans les versions d’at-Tirmidhī et d’al-Ḥākim (al-Mughnī ʿan ḥaml al-asfār, p. 581).

« Je joue juste pour le plaisir, de petites sommes »

La Loi n’a pas attendu la grosse mise. Le Prophète ﷺ a dit :

من حلف فقال في حلفه: واللات والعزى، فليقل: لا إله إلا الله، ومن قال لصاحبه: تعال أقامرك، فليتصدق

« Celui qui jure en disant dans son serment : “Par al-Lāt et al-ʿUzzā”, qu’il dise : “Lā ilāha illā Allāh” ; et celui qui dit à son compagnon : “Viens, que je joue de l’argent avec toi”, qu’il fasse une aumône. » (al-Bukhārī, n° 4860, d’après Abū Hurayra ; voir aussi n° 6107 et Muslim, n° 1647)

La seule invitation appelle une réparation, et le hadith la place à côté du serment par une idole. Les petites mises, elles, s’additionnent : la mise annuelle moyenne d’un compte de paris le montre (voir « Les paris sportifs »). En 2022, Santé publique France écrivait que « sur 100 parieurs sportifs, une quinzaine risque de basculer dans une pratique problématique ». Elle entend par là un jeu à risque modéré ou excessif, mais ne précise ni l’enquête ni la population. Le plaisir du match reste permis et gratuit ; c’est la mise qui est interdite, même sur un sport licite (voir « La sagesse derrière l’interdit »).

« Le commerce aussi est un risque, alors où est la différence ? »

Le commerçant risque de perdre, mais il échange quelque chose de réel : si l’affaire réussit, l’acheteur a sa marchandise et le vendeur son bénéfice ; dans le jeu, le gain de l’un est exactement la perte de l’autre. Ibn Qudāma définit ainsi le jeu d’argent : « que chacun des deux ne puisse échapper à gagner ou à perdre » (al-Mughnī, 9/468). Ibn Taymiyya en montre l’effet dans la vente d’une bête égarée : si l’acheteur la retrouve, le vendeur lui dit « tu m’as joué » ; sinon, c’est l’acheteur qui le dit, d’où « l’hostilité et la haine » (Majmūʿ al-fatāwā, 29/22-23). Des contrats d’association comme la muḍāraba, où l’un apporte l’argent et l’autre le travail, il écrit en revanche : « il n’y a en eux rien du maysir : ils sont au contraire ce qu’il y a de plus droit en justice » (20/510). Selon an-Nawawī, un aléa minime, qu’on ne peut éviter sans grande peine, ne rend pas la vente invalide ; dans le pari, l’aléa est l’objet même du contrat (voir « Le jugement »).

« Les SCPI halal, c’est aussi un vendeur de rêve »

Pas en elles-mêmes : une SCPI possède des immeubles, sa société de gestion est agréée par l’AMF, ses frais et ses risques sont écrits (voir « Investir licitement »). Le rêve commence avec le discours qui l’enveloppe. « Halal certifiée » ? Pour NCap Éducation Santé, souvent présentée ainsi, les documents lus de la société de gestion ne parlent pas de charia : l’étiquette vient des distributeurs. « Rente » ? Pour cette même SCPI, les frais d’entrée absorbent près de trois ans de revenus, et la sortie dépend d’un acheteur (même section). Un distributeur comme Lina Finance l’écrit lui-même sur sa page consacrée aux SCPI : « Les revenus d’une SCPI ne sont pas garantis ». La grille de « Personne ne donne son secret : qui gagne vraiment » s’y applique aussi : les frais d’entrée se paient à la souscription, avant le premier loyer. Choisie pour ce qu’elle est, avec un argent dont on n’aura pas besoin, une SCPI n’est pas un pari ; achetée sur une promesse, elle devient un rêve vendu.

« Le travail ne rapporte rien aujourd’hui »

Il rapporte moins vite que le rêve, mais il rapporte, et il ne prend rien à personne. Les artisans installés, les salariés du bâtiment et les commerçants de bouche en vivent, chiffres de l’INSEE à l’appui (voir « L’argent honnête »). Ce qui rapporte peu, c’est le statut sans métier : la livraison ou la vente en ligne en micro-entreprise (même section). En face, le parieur perd en moyenne chaque année, et le trader particulier perd le plus souvent (voir « Les paris sportifs » et « Les chiffres du trading des particuliers »). Qatāda disait du commerce qu’il est « une subsistance parmi celles d’Allah, un licite parmi Ses licites, pour celui qui le recherche avec sa véracité et sa loyauté » (al-Khallāl, al-Ḥathth ʿalā at-tijāra, n° 63).

D’où vient l’argent

Revenons dans le métro. Ce soir-là, le jeune homme n’a engagé que dix euros et quelques minutes. Mais la vidéo et la publicité reviendront demain, puis le jour suivant. Chacune lui posera la même question sans jamais la formuler : d’où veux-tu que vienne ton argent ?

Personne n’aide personne à s’enrichir. La phrase paraît dure ; en réalité, elle protège. Elle n’accuse pas les hommes de malhonnêteté : elle rappelle seulement que celui qui vend une source de gain a trouvé la sienne en vous. Le site de paris ne fait pas autrement : sans connaître ni gagnant ni perdant, il a calculé d’avance ce que l’ensemble des joueurs lui laissera.

Tout se joue dans l’origine de l’argent. L’argent qui vient d’un pari ou d’une promesse de gain facile est pris à un autre, sans contrepartie réelle. Le gain du parieur est payé par la perte des autres parieurs ; le revenu du vendeur de rêve, par l’épargne de ses clients ; le « rendement » d’une pyramide, par le versement des suivants. Plus l’un gagne, plus l’autre perd ; de là naissent, expliquaient les savants classiques, l’hostilité et la haine que nomme le verset (al-Māʾida, 5:91).

L’argent qui vient d’un travail ou d’un échange réel suit le chemin inverse : il naît d’une valeur créée. Un mur monté droit, une fuite réparée, un repas servi chaud, une marchandise livrée telle qu’on l’a décrite : le client paie et repart avec ce qu’il voulait. Les deux parties se quittent plus riches qu’elles ne sont venues, et aucune n’a besoin que l’autre perde. Cet argent-là demande un métier, des années et des heures. Il ne promet pas la voiture de la vidéo ; il donne ce que l’autre ne donnera jamais : un gain dont on peut dire d’où il vient.

Le Prophète ﷺ a annoncé un temps où l’on ne se poserait plus cette question :

يأتي على الناس زمان، لا يبالي المرء ما أخذ منه أمن الحلال أم من الحرام

« Il viendra aux gens un temps où l’homme ne se souciera pas de ce qu’il prend : cela vient-il du licite ou de l’illicite ? » (al-Bukhārī, n° 2059, d’après Abū Hurayra)

Les vendeurs de rêve vivent de ce temps-là. Leur publicité ne dit jamais d’où viendra le gain ; elle dit seulement combien il sera.

Le choix ne se fait pas une fois pour toutes : il se refait à chaque vidéo. On peut laisser défiler la suivante sans cliquer, et supprimer ce soir l’application de paris. Demain, on peut demander à l’artisan du quartier comment il a appris son métier, au boulanger ce que coûte un local, à un patron s’il prend un apprenti. Les mêmes dix euros, les mêmes heures d’écran peuvent aller à la cote, ou à un savoir-faire capable, un jour, de nourrir une famille. Avant chaque promesse, une seule question suffit, celle que le vendeur de rêve redoute : d’où vient cet argent ?

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