L’arbre de l’éternité · Chapitre 9 sur 12
IX. Le corps, la mort et la fitra : la ligne rouge
Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission
Le corps est un dépôt
« Nous avons créé l’homme dans la forme la plus parfaite » (95:4). « Nous avons honoré les fils d’Adam » (17:70). « Telle est la nature originelle (fitra) selon laquelle Allah a créé les hommes ; nulle modification à la création d’Allah » (30:30). Le corps n’est pas une propriété : c’est un dépôt. « Ton corps a un droit sur toi », a dit le Prophète ﷺ (Bukhârî), et l’interdiction absolue du suicide dit la même chose : on ne dispose pas de soi.
Le programme d’Iblîs, verset par verset
Le Coran fait énoncer à Iblîs son plan de travail : « Je les égarerai, je leur donnerai de faux espoirs, je leur ordonnerai de fendre les oreilles des bestiaux, et je leur ordonnerai d’altérer la création d’Allah » (4:119). Tabarî rapporte deux lectures qui se complètent : altérer la création, c’est altérer la religion et la fitra (Ibn ʿAbbâs, Mujâhid), et c’est aussi mutiler le corps, par la castration, le tatouage, la marque (Ibn Masʿûd et d’autres). Ibn Kathîr retient les deux et Qurtubî en dresse la liste. Le Prophète ﷺ a maudit « celles qui tatouent et se font tatouer, celles qui s’épilent le visage et celles qui se liment les dents pour la beauté, altérant la création d’Allah » (Bukhârî, Muslim, d’après Ibn Masʿûd). Et Nawawî, commentant ce hadith, trace la ligne qui vaut pour tout ce dossier : l’interdit vise ce qu’on fait par recherche de beauté ou de supériorité ; ce qui soigne une maladie ou répare un défaut est permis.
Le même Prophète ﷺ a ordonné : « Soignez-vous, car Allah n’a placé aucune maladie sans lui placer un remède » (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Et quand ʿArfaja ibn Asʿad, qui avait perdu son nez au combat, se fit faire un nez en argent qui se mit à sentir mauvais, il l’autorisa à en porter un en or (Abû Dâwûd, Tirmidhî, Nasâ’î). Voilà la règle sunnite, plus fine que tous les comités d’éthique : réparer ce que la maladie ou l’accident a pris est permis, et même recommandé ; refaire la créature au-delà de sa fitra, par orgueil ou par volonté de puissance, est l’œuvre d’Iblîs. L’implant qui rend la vue à un aveugle relève du remède ; celui qui promet de voir l’infrarouge relève de l’altération. Le même produit franchit la ligne dans la même phrase publicitaire ; le musulman, médecin, ingénieur ou patient, doit savoir où elle passe. Et notez le verset : Iblîs promet aussi « de faux espoirs ». C’est, mot pour mot, le marketing de la longévité.
Dix questions avant d’accepter une technologie
Pour appliquer cette ligne dans la vie réelle, voici dix questions à poser devant tout dispositif, implant, traitement ou outil, pour soi ou pour ses proches :
- Est-ce nécessaire, ou seulement possible ?
- Quel mal cherche-t-on à supprimer ?
- Quel mal nouveau risque-t-on de créer ?
- Cela répare-t-il ce qui a été perdu, ou cela ajoute-t-il ce que l’homme n’a jamais eu ?
- Qui contrôlera la technologie, et qui pourra la désactiver ?
- Qui possédera les données ?
- Le pauvre y aura-t-il accès, ou creuse-t-elle le fossé ?
- Rend-elle plus libre ou plus dépendant ?
- Respecte-t-elle la dignité du corps, dépôt d’Allah ?
- Quel rapport à Allah encourage-t-elle : la reconnaissance, ou l’illusion de se suffire ?
Si l’une des réponses est « je ne sais pas », ce n’est pas un motif de refus ; c’est un motif d’attendre et de demander.
La mort ne se négocie pas
« Nous n’avons attribué l’immortalité à aucun homme avant toi. Si tu meurs, seraient-ils, eux, éternels ? Toute âme goûtera la mort » (21:34-35). « Personne ne meurt sans la permission d’Allah, selon un terme fixé » (3:145). « La mort que vous fuyez viendra vous trouver » (62:8). « Où que vous soyez, la mort vous atteindra, fussiez-vous dans des tours imprenables » (4:78). « Chacun d’eux voudrait vivre mille ans ; mais vivre si longtemps ne le sauverait pas du châtiment » (2:96).
Et pourtant l’éternité existe, et l’islam la promet. Le Prophète ﷺ a décrit le jour où la mort sera amenée sous la forme d’un bélier, égorgée entre le Paradis et l’Enfer, et où l’on dira : « Ô gens du Paradis, éternité, sans mort ! » (Bukhârî, Muslim). Le transhumaniste veut exactement ce qu’Allah promet, mais par sa propre main, en ce monde, et sans Allah. C’est, une seconde fois, l’arbre. La première fois, la promesse a échoué : Adam mangea et n’obtint pas l’éternité ; il obtint la descente sur une terre où l’on meurt. Le résultat ne sera pas différent.
La faiblesse comme porte
« L’homme a été créé faible » (4:28). « Ô hommes, vous êtes les indigents envers Allah » (35:15). Le transhumaniste trouve la faiblesse humiliante ; le croyant y voit la porte. La prosternation, front contre terre, est l’aveu quotidien du corps qu’il ne s’appartient pas. Un homme qui n’a plus besoin de personne n’a plus besoin de Dieu, et c’est bien là que mène le projet.
Le Dajjâl, archétype de la contrefaçon
Le Prophète ﷺ a décrit le Dajjâl avec un paradis et un feu, commandant au ciel de pleuvoir et à la terre de produire, ressuscitant en apparence un homme qu’il vient de fendre en deux (Muslim). Il a dit : « Que celui qui entend parler du Dajjâl s’en éloigne, car un homme viendra à lui en se croyant croyant et le suivra à cause des ambiguïtés qu’il verra » (Abû Dâwûd). Et il a prescrit une protection : mémoriser les dix premiers versets de la sourate al-Kahf (Muslim).
Disons-le clairement : ce dossier ne prétend pas que l’intelligence artificielle est le Dajjâl ; le Prophète ﷺ a décrit un homme. Mais la fitna du Dajjâl est l’archétype de toute contrefaçon : le faux paradis (l’immortalité), la fausse résurrection (le téléchargement de l’esprit), la fausse abondance (la pluie sur commande, « l’ère de l’abondance » promise par les prophètes de la Singularité). Et regardez ce que le Prophète ﷺ a prescrit contre elle : ni un appareil, ni un livre, mais un texte mémorisé, transmis de bouche à oreille, récité chaque semaine en communauté. Les trois choses que le projet érode : la mémoire, la chaîne orale, la jamâʿa. La sourate al-Kahf raconte quatre épreuves, celle de la religion, celle de la richesse, celle du savoir et celle du pouvoir. Le transhumanisme touche aux quatre.