VI. Le transfert de confiance : du tawakkul à l’algorithme

L’arbre de l’éternité · Chapitre 6 sur 12

VI. Le transfert de confiance : du tawakkul à l’algorithme

Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission

Ce qu’est le tawakkul

Ibn al-Qayyim définit le tawakkul comme l’appui du cœur sur Allah, avec la mise en œuvre des causes (Madârij as-sâlikîn). Ghazâlî, dans le livre de l’unicité et de la confiance de l’Ihyâ’, précise qu’il ne consiste pas à abandonner les causes, mais à ne pas s’appuyer sur elles. Le Prophète ﷺ a résumé cela en une phrase à l’homme qui hésitait entre attacher sa chamelle et placer sa confiance en Allah : « Attache-la, et place ta confiance en Allah » (Tirmidhî). Et il a promis : « Si vous placiez votre confiance en Allah comme il se doit, Il vous nourrirait comme Il nourrit les oiseaux » (Tirmidhî). Le Coran ferme la boucle : « Quiconque place sa confiance en Allah, Il lui suffit » (65:3).

Ibn al-Qayyim rapporte une règle célèbre : se tourner vers les causes est une atteinte à l’unicité ; nier que les causes soient des causes est une atteinte à la raison ; se détourner complètement des causes est une atteinte à la Loi. Le musulman prend donc l’outil, mais son cœur reste ailleurs.

La cause qui dévore le cœur

Avec la charrue, le paysan attendait encore la pluie, et il priait. Avec l’algorithme, la réponse arrive avant l’invocation. C’est là le basculement : une génération dont le premier réflexe, devant une peur, une douleur, une question, est un écran et non une prière, a changé de maître sans s’en apercevoir. La machine n’interdit pas le tawakkul ; elle le rend inutile. Et ce qui devient inutile disparaît, comme le muscle qu’on ne sollicite plus.

La jamâʿa qu’on n’a plus besoin de fréquenter

Le Coran ordonne : « Cramponnez-vous tous ensemble à la corde d’Allah et ne vous divisez pas » (3:103). Le Prophète ﷺ a dit : « Attachez-vous à la jamâʿa et gardez-vous de la division, car le diable est avec celui qui est seul » (Tirmidhî), et : « Le loup ne dévore que la brebis isolée » (Abû Dâwûd, Nasâ’î). La prière en rangs, les épaules qui se touchent, sont une technologie de la présence vieille de quatorze siècles.

L’IA n’interdit pas la communauté ; elle la dispense. Pourquoi interroger l’imam, le frère aîné, le voisin savant, quand la réponse est instantanée, polie, et ne vous juge pas ? Or une communauté suppose de la friction : on y est contredit, corrigé, attendu, obligé. La machine vend précisément l’absence de friction. Et une religion sans friction n’éduque plus personne.

La compagnie sage et sa contrefaçon

« Le bon compagnon est comme le vendeur de musc : ou bien il t’en offre, ou bien tu lui en achètes, ou bien tu emportes de lui une bonne odeur » (Bukhârî, Muslim). « L’homme suit la religion de son ami intime : que chacun regarde donc qui il prend pour ami » (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Et le Coran au Prophète ﷺ lui-même : « Fais preuve de patience en compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir » (18:28).

Le chatbot est la contrefaçon exacte de cette compagnie. Il est toujours disponible, jamais fatigué, jamais occupé par ses propres épreuves. Il ne dit jamais : « Je ne sais pas, demande à quelqu’un de plus savant. » Il ne dit jamais « tu as tort » avec amour. Il n’a pas la crainte d’Allah. Il produit une parole fluide, parce qu’il a été construit pour cela, et le Coran avertit contre ceux qui s’inspirent « des paroles enjolivées pour tromper » (6:112). La fluidité n’a jamais été, en islam, un critère de vérité. La chaîne de transmission, si.