La prière — pilier 2/5 — chapitre 08 sur 15
Un hadith qudsi bouleversant : la prière est un partage entre Allah et Son serviteur.
Nous voici au cœur du cœur — le joyau central de ce dossier, celui autour duquel Ibn al-Qayyim a bâti son plus grand livre. Chaque unité de prière contient obligatoirement la Fâtiha — pas de prière pour qui ne récite pas l’Ouverture du Livre (Al-Bukhârî n° 756, Muslim n° 394). Pourquoi elle, toujours elle, dans chaque rak’a, des dizaines de fois par jour ? Parce qu’elle n’est pas une récitation : elle est une conversation — et c’est Allah Lui-même qui le révèle, dans l’un des hadiths qudsî les plus bouleversants du corpus :
قَالَ اللَّهُ تَبَارَكَ وَتَعَالَىٰ: قَسَمْتُ الصَّلَاةَ بَيْنِي وَبَيْنَ عَبْدِي نِصْفَيْنِ، وَلِعَبْدِي مَا سَأَلَ. فَإِذَا قَالَ الْعَبْدُ: الْحَمْدُ لِلَّهِ رَبِّ الْعَالَمِينَ، قَالَ اللَّهُ: حَمِدَنِي عَبْدِي. وَإِذَا قَالَ: الرَّحْمَٰنِ الرَّحِيمِ، قَالَ اللَّهُ: أَثْنَىٰ عَلَيَّ عَبْدِي. وَإِذَا قَالَ: مَالِكِ يَوْمِ الدِّينِ، قَالَ: مَجَّدَنِي عَبْدِي. فَإِذَا قَالَ: إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ، قَالَ: هَٰذَا بَيْنِي وَبَيْنَ عَبْدِي، وَلِعَبْدِي مَا سَأَلَ. فَإِذَا قَالَ: اهْدِنَا الصِّرَاطَ الْمُسْتَقِيمَ صِرَاطَ الَّذِينَ أَنْعَمْتَ عَلَيْهِمْ غَيْرِ الْمَغْضُوبِ عَلَيْهِمْ وَلَا الضَّالِّينَ، قَالَ: هَٰذَا لِعَبْدِي وَلِعَبْدِي مَا سَأَلَ
« Allah — béni et exalté — a dit : J’ai partagé la prière entre Moi et Mon serviteur en deux moitiés, et Mon serviteur aura ce qu’il demande. Lorsque le serviteur dit : louange à Allah, Seigneur des mondes — Allah dit : Mon serviteur M’a loué. Lorsqu’il dit : le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux — Allah dit : Mon serviteur a fait Mon éloge. Lorsqu’il dit : Maître du Jour de la rétribution — Allah dit : Mon serviteur M’a glorifié. Lorsqu’il dit : c’est Toi seul que nous adorons et Toi seul dont nous implorons l’aide — Allah dit : ceci est entre Moi et Mon serviteur, et Mon serviteur aura ce qu’il demande. Lorsqu’il dit : guide-nous sur le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés, non de ceux qui ont encouru Ta colère ni des égarés — Allah dit : ceci est pour Mon serviteur, et Mon serviteur aura ce qu’il demande. »
Hadith qudsi rapporté par Muslim (n° 395), d’après Abû Hurayra
Relisez lentement, car tout y est. La prière est nommée par Allah un partage entre Lui et Son serviteur — non un monologue devant un Roi muet : à chaque verset prononcé en bas répond une parole d’en haut, au présent. Le priant qui sait cela ne récite plus : il converse — et il attend, entre les versets, la réponse qu’il sait donnée. Ibn al-Qayyim, dans Madârij as-sâlikîn, déplie la structure du partage, et elle est d’une perfection architecturale : la première moitié — les trois premiers versets — appartient à Allah : louange, éloge, glorification ; le serviteur y donne. La seconde moitié — la demande de guidance — appartient au serviteur : il y reçoit. Et au centre exact, le verset-pivot que le hadith déclare partagé — ceci est entre Moi et Mon serviteur :
إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ
« C’est Toi seul que nous adorons et de Toi seul que nous implorons aide »
Coran 1:5
C’est Toi seul que nous adorons — la part d’Allah : le droit exclusif du culte, tout le premier dossier de cette série ; et de Toi seul que nous implorons l’aide — la part du serviteur : l’aveu de l’impuissance et la demande de force. Ibn al-Qayyim a écrit de ce verset qu’il est l’axe autour duquel tournent les livres révélés — le secret de la création et du commandement : tout ce qui fut jamais demandé aux hommes tient dans iyyâka na’budu, et tout ce dont les hommes ont besoin tient dans iyyâka nasta’în ; son Madârij as-sâlikîn tout entier — trois volumes de stations spirituelles — n’est, de son propre aveu, qu’un commentaire de ces quatre mots. Et notez ce que dit ce verset à l’esclave du dinar : Toi seul — iyyâka, le pronom placé avant le verbe pour exclure tout autre : nul autre que Toi n’est adoré, nul autre que Toi n’est imploré. Dix-sept fois par jour, le croyant congédie tous ses maîtres en une phrase.
La demande la plus intelligente du monde
اهْدِنَا الصِّرَاطَ الْمُسْتَقِيمَ
« Guide-nous dans le droit chemin »
Coran 1:6
صِرَاطَ الَّذِينَ أَنْعَمْتَ عَلَيْهِمْ غَيْرِ الْمَغْضُوبِ عَلَيْهِمْ وَلَا الضَّالِّينَ
« chemin de ceux que Tu as comblés de Tes grâces, non celui des réprouvés, ni celui des égarés »
Coran 1:7
Et qu’obtient le serviteur dans sa moitié ? Regardez ce que la prière lui fait demander — non la fortune, non la santé, non la victoire : guide-nous sur le droit chemin. Ibn al-Qayyim s’émerveille de ce choix : la guidance est la demande qui contient toutes les autres — car celui qui est guidé prend le chemin qui mène à tout bien des deux demeures. C’est la seule requête qu’il soit sage de répéter dix-sept fois par jour au minimum : les autres biens, une fois donnés, sont acquis ; la guidance doit être re-demandée à chaque pas, car à chaque pas on peut la perdre — le droit chemin n’est pas un diplôme, c’est une trajectoire, corrigée en continu comme celle du marcheur. Et la demande vient après la louange : le protocole enseigne l’art de demander — on ne commence pas par la requête, on commence par la reconnaissance ; le hadith qudsi montre le Roi répondre trois fois avant qu’on Lui demande rien.
Joyau d’Ibn al-Qayyim — Pourquoi l’adoration précède la demande d’aide
Dans Madârij, Ibn al-Qayyim interroge l’ordre du verset-pivot : pourquoi « c’est Toi que nous adorons » avant « c’est Toi dont nous implorons l’aide » ? Il répond : parce que l’adoration est le but et l’aide est le moyen — on nomme la fin avant l’instrument ; parce que la part d’Allah passe avant la part du serviteur — l’étiquette du Royaume ; et parce que quiconque réalise la première obtient la seconde : qui se donne tout entier à l’adoration reçoit l’aide sans l’avoir finie de demander. Puis il élargit : toute la misère des hommes vient de chercher l’aide sans l’adoration — vouloir la force de Dieu sans la servitude de Dieu — ou l’adoration sans l’aide — compter sur ses propres forces pour servir : deux naufrages symétriques ; et tout le bonheur tient à joindre ce que le verset joint. Quatre mots, dit-il, et les deux ailes du voyage : nul ne vole avec une seule.
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