La prière — pilier 2/5 — chapitre 07 sur 15
Cinq temps, cinq refus opposés à la prise totale du monde sur la journée.
Un rendez-vous royal a son protocole : des heures fixées, une tenue, une orientation, une convocation. Chaque pièce de ce protocole porte une sagesse — et chacune, on va le voir, est une libération.
1. Les cinq temps : la journée qui n’appartient plus à personne
فَإِذَا قَضَيْتُمُ الصَّلَاةَ فَاذْكُرُوا اللَّهَ قِيَامًا وَقُعُودًا وَعَلَىٰ جُنُوبِكُمْ ۚ فَإِذَا اطْمَأْنَنتُمْ فَأَقِيمُوا الصَّلَاةَ ۚ إِنَّ الصَّلَاةَ كَانَتْ عَلَى الْمُؤْمِنِينَ كِتَابًا مَّوْقُوتًا
« Une fois la prière accomplie, vous pouvez invoquer le nom d’Allah, debout, assis ou allongés sur le côté. Et lorsque vous vous retrouvez en sécurité, accomplissez la prière de façon normale. La prière doit être observée par les croyants à des heures déterminées »
Coran 4:103
أَقِمِ الصَّلَاةَ لِدُلُوكِ الشَّمْسِ إِلَىٰ غَسَقِ اللَّيْلِ وَقُرْآنَ الْفَجْرِ ۖ إِنَّ قُرْآنَ الْفَجْرِ كَانَ مَشْهُودًا
« Accomplis la prière du déclin du soleil jusqu’à l’obscurité de la nuit, ainsi que la prière de l’aube à laquelle les anges viennent assister »
Coran 17:78
La prière est prescrite aux croyants à des heures déterminées — kitâban mawqûtâ : le mot dit un décret horaire. Aube avant le lever, milieu du jour au déclin, après-midi, coucher, nuit tombée : les cinq temps épousent les articulations de la lumière — la journée humaine est cousue au mouvement du ciel par cinq points de suture. Ibn al-Qayyim s’attarde sur la sagesse : nul segment de la journée n’est laissé assez long pour que le cœur s’encrasse — la prière suivante arrive toujours avant que la rouille ne prenne ; le temps cesse d’être une coulée uniforme vouée au travail et à la distraction pour devenir un relief, avec des sommets réguliers d’où l’on refait le point.
Mais voici la lecture que la première édition n’avait pas faite, et qui est celle de la liberté. Le monde veut la journée entière : le travail veut ta matinée, le commerce veut ton midi, la fatigue veut ton soir, le divertissement veut ta nuit. Les cinq temps sont cinq refus opposés à cette prise totale. Allah ne demande pas cinq heures : Il demande cinq rendez-vous qui empêchent la journée de t’appartenir tout entière — et donc d’appartenir tout entière à tes maîtres. Racontons-la ainsi, la journée du priant :
- Fajr — il se réveille pour Allah avant que le monde ne se réveille pour lui : première victoire sur le sommeil, le plus doux des maîtres. Les anges de la nuit et du jour s’y relaient et y assistent ensemble (17:78 ; Al-Bukhârî n° 555) ; celui qui la prie est sous la protection d’Allah — fî dhimmatillâh (Muslim n° 657) ; celui qui prie les deux prières fraîches, Fajr et ‘Asr, entre au Paradis (Al-Bukhârî n° 574, Muslim n° 635).
- Dhuhr — il abandonne son travail alors que le monde bat son plein : victoire sur l’affairement, le maître qui dit « pas maintenant ». Le Prophète ﷺ priait quatre unités après le déclin du soleil et disait : c’est une heure où les portes du ciel s’ouvrent, et j’aime qu’une bonne œuvre de moi y monte (At-Tirmidhî n° 478 — jugé recevable).
- ‘Asr — il se rappelle Allah alors que la journée décline et que la fatigue plaide : victoire sur la lassitude. C’est la prière médiane selon l’avis majoritaire des exégètes (2:238) ; qui la manque, dit le Prophète ﷺ, c’est comme s’il avait perdu sa famille et ses biens (Al-Bukhârî n° 552, Muslim n° 626) ; et qui l’abandonne, ses œuvres sont anéanties (Al-Bukhârî n° 553).
- Maghrib — il prie au moment même où le soleil disparaît, sans attendre : victoire sur le report. Ma communauté restera sur la nature saine tant qu’elle ne retardera pas le maghrib jusqu’à l’apparition des étoiles (Abû Dâwûd n° 418 — jugé recevable).
- ‘Ishâ’ — il termine sa journée en retournant vers son Seigneur avant de la rendre au sommeil : victoire sur le divertissement du soir, le maître le plus moderne. Qui prie ‘Ishâ’ en assemblée a comme veillé la moitié de la nuit ; qui y ajoute le Fajr en assemblée a comme veillé la nuit entière (Muslim n° 656). Et ces deux-là sont les prières les plus lourdes aux hypocrites : s’ils savaient ce qu’elles contiennent, ils y viendraient même en rampant (Al-Bukhârî n° 657, Muslim n° 651).
Le hadith donne l’image définitive de ce rythme :
أَرَأَيْتُمْ لَوْ أَنَّ نَهَرًا بِبَابِ أَحَدِكُمْ يَغْتَسِلُ فِيهِ كُلَّ يَوْمٍ خَمْسَ مَرَّاتٍ، هَلْ يَبْقَىٰ مِنْ دَرَنِهِ شَيْءٌ؟ قَالُوا: لَا يَبْقَىٰ مِنْ دَرَنِهِ شَيْءٌ. قَالَ: فَذَٰلِكَ مَثَلُ الصَّلَوَاتِ الْخَمْسِ، يَمْحُو اللَّهُ بِهِنَّ الْخَطَايَا
« Voyez-vous, si une rivière coulait à la porte de l’un de vous et qu’il s’y baignait cinq fois par jour — resterait-il sur lui la moindre saleté ? — Non, dirent-ils, il ne resterait rien. — Tel est l’exemple des cinq prières : par elles, Allah efface les péchés. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 528) et Muslim (n° 667), d’après Abû Hurayra
Une rivière à la porte — non un pèlerinage lointain : le bain est à domicile, cinq fois par jour, et la crasse de l’âme n’a jamais le temps de sécher. Quant aux limites des temps, le hadith de ‘Abdullâh ibn ‘Amr (Muslim n° 612) les fixe en synthèse : Dhuhr du déclin du soleil jusqu’à ce que l’ombre d’un homme égale sa taille, tant que ‘Asr n’est pas entré ; ‘Asr tant que le soleil n’a pas jauni ; Maghrib tant que le crépuscule rouge n’a pas disparu ; ‘Ishâ’ jusqu’au milieu de la nuit ; Fajr du point du jour jusqu’au lever du soleil — les écoles juridiques détaillent certains points différemment, et le lecteur consultera pour la pratique un ouvrage de fiqh ; ce dossier retient l’esprit : l’heure fait partie de l’ordre.
Allah ne demande pas cinq heures de la journée. Il demande cinq rendez-vous qui empêchent la journée de nous appartenir entièrement.
2. La purification : le seuil qui lave déjà
يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِذَا قُمْتُمْ إِلَى الصَّلَاةِ فَاغْسِلُوا وُجُوهَكُمْ وَأَيْدِيَكُمْ إِلَى الْمَرَافِقِ وَامْسَحُوا بِرُءُوسِكُمْ وَأَرْجُلَكُمْ إِلَى الْكَعْبَيْنِ … مَا يُرِيدُ اللَّهُ لِيَجْعَلَ عَلَيْكُم مِّنْ حَرَجٍ وَلَٰكِن يُرِيدُ لِيُطَهِّرَكُمْ وَلِيُتِمَّ نِعْمَتَهُ عَلَيْكُمْ لَعَلَّكُمْ تَشْكُرُونَ
« Vous qui croyez ! Lorsque vous vous levez pour prier, lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes, passez vos mains mouillées sur vos têtes, et lavez-vous les pieds jusqu’aux chevilles. Si vous êtes en état d’impureté majeure, accomplissez un bain rituel. Si vous avez satisfait un besoin naturel ou touché une femme, mais que, malades, vous ne pouvez vous purifier avec de l’eau ou, en voyage, vous en êtes privés, usez de terre pure que vous vous passerez sur le visage et les mains. Allah ne veut vous imposer aucune gêne, mais seulement vous purifier et vous combler de Ses bienfaits. Peut-être saurez-vous Lui en être reconnaissants »
Coran 5:6
Nul n’entre en audience souillé : le verset des ablutions précède le rendez-vous — visage, mains, tête, pieds ; et l’eau, avant même la prière, travaille déjà :
إِذَا تَوَضَّأَ الْعَبْدُ الْمُسْلِمُ فَغَسَلَ وَجْهَهُ خَرَجَ مِنْ وَجْهِهِ كُلُّ خَطِيئَةٍ نَظَرَ إِلَيْهَا بِعَيْنَيْهِ مَعَ الْمَاءِ أَوْ مَعَ آخِرِ قَطْرِ الْمَاءِ، فَإِذَا غَسَلَ يَدَيْهِ خَرَجَ مِنْ يَدَيْهِ كُلُّ خَطِيئَةٍ بَطَشَتْهَا يَدَاهُ، فَإِذَا غَسَلَ رِجْلَيْهِ خَرَجَتْ كُلُّ خَطِيئَةٍ مَشَتْهَا رِجْلَاهُ، حَتَّىٰ يَخْرُجَ نَقِيًّا مِنَ الذُّنُوبِ
« Lorsque le serviteur musulman fait ses ablutions et se lave le visage, tout péché que ses yeux ont regardé sort de son visage avec l’eau — ou avec la dernière goutte ; lorsqu’il se lave les mains, tout péché que ses mains ont saisi en sort avec l’eau — ou avec la dernière goutte ; lorsqu’il se lave les pieds, tout péché vers lequel ses pieds ont marché en sort avec l’eau — ou avec la dernière goutte : jusqu’à ce qu’il en sorte purifié de ses péchés. »
Rapporté par Muslim (n° 244), d’après Abû Hurayra
Le wudû’ n’est pas une hygiène préalable : c’est le deuxième nœud qui se défait — le hadith des trois nœuds l’a placé entre le rappel et la prière —, le premier acte du pardon : les fautes s’écoulent par où elles sont entrées : les yeux, les mains, les pas. Ibn al-Qayyim aime cette correspondance : la purification extérieure figure et déclenche l’intérieure ; l’eau sur les membres, le repentir sur le cœur — et le serviteur se présente à la porte déjà allégé. Le hadith ajoute que les traces de cette eau seront la parure du Jour dernier : ma communauté sera appelée, au Jour de la résurrection, le front et les membres rayonnants des traces des ablutions (Al-Bukhârî n° 136, Muslim n° 246). Et voici, en récit, ce que les anciens voyaient dans ce seuil :
Récit — Le visage qui pâlit aux ablutions
On rapporte — Abû Nu’aym dans la Hilya — qu »Alî ibn al-Husayn, l’arrière-petit-fils du Prophète ﷺ, que sa prière valut le surnom de Zayn al-‘Âbidîn, la parure des adorateurs, changeait de couleur lorsqu’il faisait ses ablutions ; on lui demanda : qu’est-ce qui t’arrive à chaque fois que tu fais tes ablutions ? Il répondit : savez-vous devant Qui je vais me tenir ? Récit historique, non hadith — mais il dit ce que le wudû’ est pour celui qui sait où il va : l’antichambre d’une audience, et non un lavabo.
3. La qibla : un seul point pour des millions de fronts
Tous les priants du monde se tournent vers un point unique — la Maison qu’Ibrâhîm éleva sur l’ordre de son Seigneur, pour ceux qui s’y inclinent et s’y prosternent (2:125). La sagesse est double. Vers Allah, d’abord : Allah n’est pas « dans » la Ka’ba — exalté soit-Il au-dessus de toute localisation créée ; la qibla n’est pas une direction vers Dieu, c’est une direction commandée par Dieu — l’unité de l’orientation est une obéissance, non une géographie du divin. Entre les hommes, ensuite : cinq fois par jour, des centaines de millions de visages, de Jakarta à Dakar, convergent vers le même point — cercles concentriques immenses dessinés sur la planète, invisible géométrie de l’unité. Aucune communauté humaine n’a jamais rien possédé de tel : un axe commun, quotidien, planétaire — et Daniel, dans l’Écriture des juifs, priait déjà les fenêtres ouvertes vers un sanctuaire : l’orientation aussi est un héritage.
4. L’appel : la convocation qui traverse les siècles
Reste la convocation : l’adhân — quinze phrases lancées du haut des minarets, cinq fois par jour, depuis quatorze siècles, dans toutes les langues de la terre mais en une seule langue. Écoutez sa construction : quatre takbîr — Allah est plus grand que tout ce qui te retient ; les deux attestations — le premier pilier, proclamé aux toits ; venez à la prière, venez à la réussite — la convocation et sa raison : al-falâh, la réussite, le mot que les marchands comprennent ; et le sceau : nulle divinité digne d’adoration qu’Allah. L’appel est un résumé de la religion crié sur la ville — et le hadith promet au muezzin que tout ce qui entend sa voix — homme, djinn, pierre — témoignera pour lui au Jour de la résurrection (Al-Bukhârî n° 609). Quant à celui qui entend : il répond phrase à phrase, puis invoque — et l’intercession du Prophète ﷺ lui est promise (Al-Bukhârî n° 614). Même la convocation est déjà une adoration, des deux côtés du son.
Joyau d’Ibn al-Qayyim — Le takbîr d’entrée, ou la porte qui se ferme sur le monde
Ibn al-Qayyim médite le nom que les savants donnent au takbîr d’ouverture : takbîrat al-ihrâm — le takbîr de sacralisation, littéralement : d’interdiction. Pourquoi ce nom ? Parce qu’à l’instant où le serviteur dit Allâhu akbar, tout ce qui était licite une seconde plus tôt — parler, manger, marcher, regarder alentour — devient interdit : une frontière vient de se fermer derrière lui. Il est entré quelque part. Et le mot d’entrée est un jugement : Allah est plus grand — plus grand que ce que je quitte, plus grand que ce qui m’attend, plus grand que ce qui occupait mon cœur il y a un instant. Celui qui réalise ce qu’il prononce, écrit Ibn al-Qayyim en substance, laisse le monde entier de l’autre côté de la frontière — comme on laisse ses sandales — et la prière commence vraiment : car elle ne commence pas quand la bouche dit le takbîr, mais quand le cœur le ratifie. C’est là, exactement, que les maîtres du monde perdent leur esclave : le téléphone, la dette, le patron, le désir — tout reste de l’autre côté de deux mots.
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