VIII. La prière du Prophète ﷺ — La prière (pilier 2/5)

La prière — pilier 2/5 — chapitre 09 sur 15

Le modèle vivant, d’après le Zâd al-ma’âd d’Ibn al-Qayyim — jusqu’aux derniers jours.

Avant de descendre dans les postures et leurs secrets, il faut regarder prier le maître — car la consigne est formelle : priez comme vous m’avez vu prier (Al-Bukhârî n° 631). Ibn al-Qayyim a consacré au sujet la plus belle section du Zâd al-ma’âd : la guidée prophétique dans la prière, reconstituée hadith par hadith. En voici les traits que tout priant devrait connaître — chacun corrige une habitude moderne, et chacun est un récit.

1. L’équilibre des membres : une prière proportionnée

« J’ai observé la prière avec Muhammad ﷺ : je trouvai sa station debout, son inclinaison, son redressement après l’inclinaison, sa prosternation, son assise entre les deux prosternations, sa seconde prosternation et son assise entre la salutation et le départ — presque égales les unes aux autres. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 792) et Muslim (n° 471), d’après Al-Barâ’ ibn ‘Âzib

Presque égales : voilà le premier trait, et il juge nos prières asymétriques — longue récitation debout, puis rukû’ d’une seconde et sujûd rebondi. La prière prophétique était architecturalement proportionnée : chaque station recevait son poids, parce que chaque station est une adoration entière, non un couloir vers la suivante. Ibn al-Qayyim y insiste : le Prophète ﷺ posait chaque membre à sa place, ordonnait au mal-priant de rester dans chaque posture jusqu’à la quiétude, et disait de celui qui ne redresse pas complètement son dos entre rukû’ et sujûd que sa prière est incomplète. La tuma’nîna n’était pas chez lui un minimum juridique : c’était un tempo — celui d’un homme qui n’est pas pressé de quitter là où il se trouve.

2. La récitation : lente, modulée, habitée

Sa récitation, rapporte Ibn al-Qayyim d’après les témoins, était posée, lettre à lettre — un tartîl qui laissait chaque verset se déposer ; il coupait sa lecture verset par verset : au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux — pause — louange à Allah, Seigneur des mondes — pause (Abû Dâwûd n° 4001, authentifié). Il variait les sourates selon les moments — longues à l’aube, brèves au maghrib le plus souvent, avec des exceptions dans les deux sens —, embellissait sa voix et aimait qu’on embellît la sienne : Allah n’a jamais autorisé pour rien comme Il l’a fait pour un prophète qui psalmodie à belle voix le Coran (Al-Bukhârî n° 7544). Et surtout — il répondait au texte : demandant aux versets de miséricorde, se réfugiant aux versets de menace, glorifiant aux versets de gloire (Muslim n° 772). Sa récitation n’était pas un débit : c’était une conversation avec ce qu’il transmettait.

3. Les pleurs et le feu doux : la poitrine qui gronde

أَتَيْتُ رَسُولَ اللَّهِ ﷺ وَهُوَ يُصَلِّي وَلِجَوْفِهِ أَزِيزٌ كَأَزِيزِ الْمِرْجَلِ مِنَ الْبُكَاءِ

« Je vins au Messager d’Allah ﷺ alors qu’il priait : il y avait dans sa poitrine un grondement comme le grondement d’une marmite en ébullition — à cause des pleurs. »

Rapporté par Abû Dâwûd (n° 904) et An-Nasâ’î, d’après ‘Abdullâh ibn ash-Shikhkhîr — authentifié

Voilà l’intérieur de la prière prophétique, entendu par un témoin : une poitrine qui bout en silence. Pas d’effusion théâtrale — un feu contenu, des larmes discrètes. Ibn al-Qayyim relève que ses pleurs en prière venaient de la rencontre du texte et du cœur : quand la lecture est habitée, elle brûle doucement. Et ce feu, les Compagnons l’ont vu à l’heure la plus grave :

Récit — La nuit de Badr : tous dormaient, sauf un homme sous un arbre

‘Alî ibn Abî Tâlib raconte la veille de la bataille de Badr, la première de l’islam, trois cents hommes mal armés face à mille : « Il n’y avait pas parmi nous un seul homme qui ne dormît, sauf le Messager d’Allah ﷺ, sous un arbre, qui priait et pleurait jusqu’au matin. » (Rapporté par Ahmad dans son Musnad — jugé recevable ; Ibn Khuzayma.) La veille du combat où se jouait l’existence de la religion, le chef n’a pas révisé son plan de bataille toute la nuit : il a prié. Et le lendemain, en plein champ de bataille, ses mains levées dans la hutte, il invoquait jusqu’à ce que son manteau tombât de ses épaules (Muslim n° 1763). La prière n’est pas ce que l’on fait quand tout va bien : c’est le premier réflexe quand tout se joue.

4. La nuit : les pieds gonflés du serviteur reconnaissant

قُمِ اللَّيْلَ إِلَّا قَلِيلًا

« Lève-toi pour prier la plus grande partie de la nuit »

Coran 73:2

نِّصْفَهُ أَوِ انقُصْ مِنْهُ قَلِيلًا

« la moitié, ou un peu moins que celle-ci »

Coran 73:3

أَوْ زِدْ عَلَيْهِ وَرَتِّلِ الْقُرْآنَ تَرْتِيلًا

« ou un peu plus, en récitant le Coran posément »

Coran 73:4

كَانَ النَّبِيُّ ﷺ يَقُومُ مِنَ اللَّيْلِ حَتَّىٰ تَتَفَطَّرَ قَدَمَاهُ، فَقَالَتْ عَائِشَةُ: لِمَ تَصْنَعُ هَٰذَا يَا رَسُولَ اللَّهِ وَقَدْ غَفَرَ اللَّهُ لَكَ مَا تَقَدَّمَ مِن ذَنبِكَ وَمَا تَأَخَّرَ؟ قَالَ: أَفَلَا أَكُونُ عَبْدًا شَكُورًا

« Le Prophète ﷺ se tenait en prière la nuit jusqu’à ce que ses pieds se fendillent. ‘Â’isha lui dit : pourquoi fais-tu cela, alors qu’Allah t’a pardonné tes fautes passées et à venir ? Il répondit : ne serais-je donc pas un serviteur reconnaissant ? »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 4837) et Muslim (n° 2820), d’après ‘Â’isha

Lève-toi la nuit, sauf une petite partie — l’ordre de la sourate 73 fut sa règle de toujours : onze unités le plus souvent, dont ‘Â’isha disait — ne demande pas leur beauté et leur longueur (Al-Bukhârî n° 1147) ; des nuits où une seule rak’a portait al-Baqara, an-Nisâ’ et Âl ‘Imrân, posément, avec les réponses au texte (Muslim n° 772). Et la réponse à ‘Â’isha renverse toute la logique comptable de la piété : il ne priait pas pour effacer — tout était pardonné — il priait pour remercier. La prière du sommet n’est plus une dette : c’est une gratitude qui a trouvé sa langue. Ibn al-Qayyim en tire la hiérarchie des mobiles : on prie d’abord par crainte, puis par espoir, puis — au sommet — par amour et gratitude ; les pieds gonflés du Prophète ﷺ sont le certificat du troisième étage. Et c’est ici que le mot de liberté prend tout son sens : l’homme à qui tout est pardonné, qui n’a plus rien à gagner ni à racheter, se lève encore la nuit — parce qu’il est libre, et que l’homme libre va vers ce qu’il aime.

5. La légèreté pour les autres, l’exigence pour soi

Ce même homme aux nuits interminables était, en imam, le plus léger des hommes — j’entre en prière en voulant la prolonger, puis j’entends pleurer un enfant et j’abrège, par égard pour l’affliction de sa mère (Al-Bukhârî n° 707) ; et il réprimanda sévèrement l’imam qui allongeait au point de faire fuir les gens : es-tu un semeur de trouble, ô Mu’âdh ? La règle prophétique tient en une ligne d’Ibn al-Qayyim : long avec soi, doux avec les autres — l’exigence spirituelle ne se prélève jamais sur le dos d’autrui.

6. La dernière prière : les pieds qui traînent sur le sol

Et voici la fin, telle que ‘Â’isha l’a racontée — la dernière image que les Compagnons gardèrent de la prière de leur Prophète ﷺ :

« Lorsque la maladie du Prophète ﷺ s’aggrava, on annonça la prière. Il dit : ordonnez à Abû Bakr de diriger la prière des gens… Puis le Prophète ﷺ se sentit un peu mieux : il sortit, soutenu entre deux hommes — je le vois encore, ses pieds traînant sur le sol à cause de la douleur — pour la prière de Dhuhr, tandis qu’Abû Bakr dirigeait les gens. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 687) et Muslim (n° 418), d’après ‘Â’isha

Les pieds traînant sur le sol — l’homme qui avait été porté au-dessus des sept cieux se fait porter vers la mosquée, quelques jours avant sa mort, pour ne pas manquer une prière en assemblée dont il était dispensé. Ibn al-Qayyim ne commente pas cette scène par un développement : il la range parmi les preuves de ce qu’était la prière pour son Prophète ﷺ — non une obligation dont on s’acquitte, mais le lieu où l’on veut être quand il ne reste que quelques jours. Voilà le modèle complet : proportionné, habité, brûlant en dedans, insatiable la nuit, miséricordieux en public, et fidèle jusqu’aux pieds qui ne portent plus. C’est ce modèle que les postures, maintenant, vont nous laisser détailler.

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