« Ne semez pas la corruption sur terre »
L’arbre, le feu et les incendiaires : le regard de l’islam
Les arbres dans le Coran et la Sounna — la gravité des incendies volontaires — l’invocation face au feu : étude de sa transmission
I. Quand la forêt brûle
Chaque été désormais, les mêmes images reviennent : des collines rougeoyantes dans la nuit, des colonnes de fumée visibles à des dizaines de kilomètres, des villages évacués, des pompiers épuisés. En juillet 2022, près de vingt mille hectares de forêt de pins sont partis en fumée en Gironde, entre La Teste-de-Buch et Landiras, soit presque deux fois la superficie de Paris. En ce mois de juillet 2026, le feu a de nouveau frappé le même massif des Landes de Gascogne. Et à chaque fois, avec les flammes, montent aussi la colère, les soupçons et les rumeurs : qui a allumé ces feux, et pourquoi ?
Devant ce spectacle, le musulman ne peut pas se contenter d’être un spectateur ému ou un commentateur indigné. Sa religion lui donne un regard précis sur ce qui brûle. L’arbre n’est pas une simple ressource : c’est une créature qui se prosterne devant son Seigneur. Le feu n’est pas une force neutre : c’est un serviteur redoutable, « un ennemi » dès que nous cessons de le surveiller, selon la parole du Prophète صلى الله عليه وسلم. Quant à l’incendiaire, il n’est pas un simple délinquant : il accomplit à la lettre ce que le Coran appelle le fasâd, la corruption sur terre, que le Livre d’Allah décrit précisément comme le fait de « ravager les récoltes et le bétail ».
Cet article se propose donc de parcourir trois chemins qui n’en font qu’un. D’abord, ce que le Coran et la Sounna disent de l’arbre : sa dignité de créature, ses mérites, le respect qui lui est dû. Ensuite, ce que la révélation dit du feu et de ceux qui s’en servent pour détruire, y compris à notre époque où des incendies volontaires ravagent nos forêts et où circulent, à leur sujet, le vrai comme le faux. Enfin, ce que le musulman doit faire et dire face à l’incendie : nous y étudierons en détail la transmission du hadîth célèbre sur le takbîr qui éteint le feu, pour savoir honnêtement ce qu’il vaut et ce qu’on peut en faire.
II. L’arbre, une créature qui se prosterne
La première chose que le Coran nous apprend sur les arbres n’est ni leur utilité ni leur beauté : c’est leur adoration. Dans la sourate Ar-Rahmân, immédiatement après avoir mentionné le soleil et la lune soumis à des lois, Allah déclare :
« Les herbes et les arbres se prosternent avec humilité. »
Sourate Ar-Rahmân, verset 6 — traduction Rachid Maach
Les exégètes, à la suite d’Ibn ‘Abbâs, expliquent que le terme an-najm désigne ici les végétaux sans tronc — les herbes — tandis que ash-shajar désigne tout ce qui possède un tronc, c’est-à-dire les arbres ; c’est le sens retenu par l’imam At-Tabarî et par Ibn Kathîr dans leurs commentaires de ce verset. Leur prosternation est réelle, d’une manière qui convient à leur nature et qu’Allah connaît : le même Coran affirme dans la sourate Al-Hajj (22:18) que se prosternent devant Allah tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les arbres et les bêtes, et il affirme dans la sourate Al-Isrâ’ (17:44) qu’il n’existe rien qui ne célèbre Sa louange, mais que nous ne comprenons pas leur façon de Le glorifier. Selon la voie des salafs, nous affirmons cela tel quel, sans chercher à en décrire le comment ni à le réduire à une métaphore.
Voilà qui change tout. Quand un homme regarde une forêt, il croit voir du bois sur pied, une matière première, un décor. Le croyant, lui, sait qu’il regarde des millions de créatures en état d’adoration continue, d’une glorification que nous n’entendons pas. Brûler volontairement une forêt, ce n’est donc pas seulement détruire un bien : c’est faire disparaître de la terre, sans droit, des créatures qui glorifiaient Allah. Nous verrons plus loin que la Sounna contient précisément un avertissement terrible à ce sujet.
Le fait même qu’Allah parle des arbres dans Son Livre — et qu’Il en parle si souvent, en jurant par le figuier et l’olivier au début de la sourate At-Tîn, en nommant le palmier, la vigne, le grenadier, l’olivier du mont Sinaï — montre leur importance et invite le croyant à les considérer avec respect. Ce que le Seigneur des mondes a jugé digne d’être nommé dans Sa révélation éternelle, le croyant ne peut pas le juger indigne de son attention.
III. L’arbre déployé dans le Coran : bienfait, signe et parabole
Un bienfait énuméré avec insistance
Dans la même sourate Ar-Rahmân, quelques versets après la prosternation des arbres, Allah décrit la terre qu’Il a préparée pour Ses créatures :
« Il a fait de la terre un lieu parfaitement adapté à la vie, où l’on trouve des arbres fruitiers, tels les dattiers aux régimes entourés de leurs spathes, des céréales dans leurs balles et des plantes à l’odeur agréable. »
Sourate Ar-Rahmân, versets 10 à 12 — traduction Rachid Maach
Et ce rappel est aussitôt suivi du refrain qui traverse toute la sourate : lequel des bienfaits de votre Seigneur oserez-vous renier ? L’arbre fruitier figure ainsi parmi les tout premiers bienfaits dont Allah demande compte à l’homme et au djinn. Dans la description du Paradis de cette même sourate, on retrouve les arbres : « Y poussent des arbres fruitiers à l’image du dattier et du grenadier » (55:68). L’arbre accompagne donc le croyant de ce monde jusqu’à l’autre : il est présent dans la demeure d’ici-bas comme dans la demeure éternelle.
Dans la sourate An-Naml, Allah interpelle les associateurs par un argument que personne ne peut retourner :
« Qui donc a créé les cieux et la terre, et qui fait descendre pour vous du ciel une eau par laquelle Il fait surgir des vergers éclatants de beauté dont vous ne pourriez vous-mêmes faire pousser les arbres ? Peut-il y avoir une autre divinité avec Allah ? »
Sourate An-Naml, verset 60 — traduction Rachid Maach
Vous ne pourriez vous-mêmes faire pousser les arbres : quatorze siècles plus tard, la phrase reste rigoureusement exacte. L’homme plante, arrose, greffe et taille, mais il ne fait pas pousser : il dispose des causes qu’Allah a créées, et c’est Allah qui fait surgir. Un ingénieur peut construire une tour ; aucun laboratoire au monde ne peut fabriquer un chêne. Celui qui brûle en une nuit ce que nul homme ne sait faire pousser devrait méditer ce verset.
Un signe pour ceux qui réfléchissent
Le Coran fait aussi de l’arbre un argument en faveur de la résurrection. À la fin de la sourate Yâ Sîn, répondant à celui qui brandissait un os décomposé en demandant qui pourrait le faire revivre, Allah dit de Lui-même :
« Celui qui, pour vous, fait jaillir du bois vert une étincelle qui vous sert à allumer vos feux. »
Sourate Yâ Sîn, verset 80 — traduction Rachid Maach
Les commentateurs rapportent que les Arabes tiraient du feu par friction des branches vertes du markh et du ‘afâr, deux arbres du Hijâz : de l’arbre gorgé d’eau sort son contraire, la flamme. Celui qui fait sortir le feu du bois vert peut faire sortir la vie de l’os mort. La sourate Al-Wâqi‘a (56:71-73) reprend le même argument sous forme de question : voyez-vous ce feu que vous allumez ? Est-ce vous qui avez créé l’arbre qui l’alimente, ou est-ce Nous ? Et Allah y précise qu’Il a fait de ce feu un rappel — un rappel de l’Enfer — et une utilité pour les voyageurs. Le feu de bois lui-même est donc, dans le Coran, un signe à double face : bienfait quand il sert, avertissement quand il rappelle le châtiment.
Même la pollinisation est évoquée dans le Livre d’Allah. Dans la sourate Al-Hijr, Allah dit : « Nous faisons souffler les vents fécondants au moyen desquels Nous faisons descendre du ciel une eau que Nous mettons à votre disposition » (15:22). Rachid Maach précise en note, à la suite des exégètes, qu’il s’agit des vents qui donnent naissance à la pluie par leur action sur les nuages et qui participent à la fécondation des arbres en transportant le pollen. Nous ne tirons de ce verset aucun concordisme : nous constatons simplement que le Coran oriente sans cesse le regard du croyant vers le végétal comme vers un théâtre de la puissance et de la bonté divines.
Une parabole de la foi elle-même
Enfin, quand Allah a voulu donner une image de la parole de foi, c’est un arbre qu’Il a choisi. Dans la sourate Ibrâhîm (14:24-26), la bonne parole — l’attestation qu’il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah — est comparée à un bel arbre à la racine ferme et à la ramure élevée vers le ciel, qui donne ses fruits en toute saison par la permission de son Seigneur ; et la parole de mécréance à un arbre mauvais, arraché de la surface de la terre, sans aucune stabilité. Les compagnons apprirent du Prophète صلى الله عليه وسلم que parmi les arbres il en est un qui ressemble au croyant, et que c’est le palmier — le célèbre hadîth d’Ibn ‘Umar rapporté par Al-Bukhârî et Muslim — car le palmier ne perd pas ses feuilles et ne cesse de donner. Et c’est sous un arbre, l’arbre de Hudaybiyya, que les compagnons prêtèrent le serment d’allégeance dont Allah dit qu’Il fut satisfait d’eux ce jour-là (48:18).
Quant à l’immensité de la science divine, Allah l’a fait mesurer aux hommes… par les arbres encore :
« Si tous les arbres de la terre étaient des roseaux servant à consigner les paroles d’Allah et l’eau de la mer, augmentée de sept autres océans, en était l’encre, les paroles d’Allah ne s’épuiseraient pas pour autant. »
Sourate Luqmân, verset 27 — traduction Rachid Maach
Créature prosternée, bienfait énuméré, preuve de la résurrection, image de la foi, unité de mesure de la parole divine : voilà le rang de l’arbre dans le Coran. Il faut avoir tout cela présent à l’esprit avant de parler des incendies.
IV. L’arbre dans la Sounna : planter, protéger, ne pas mutiler
Planter est une aumône continue
Le Prophète صلى الله عليه وسلم a fait de la plantation un acte d’adoration récompensé. D’après Anas ibn Mâlik, qu’Allah l’agrée, il a dit :
مَا مِنْ مُسْلِمٍ يَغْرِسُ غَرْسًا أَوْ يَزْرَعُ زَرْعًا فَيَأْكُلُ مِنْهُ طَيْرٌ أَوْ إِنْسَانٌ أَوْ بَهِيمَةٌ إِلَّا كَانَ لَهُ بِهِ صَدَقَةٌ
« Il n’est pas un musulman qui plante un arbre ou sème une culture, dont vient ensuite à manger un oiseau, un homme ou une bête, sans que cela ne lui soit compté comme une aumône. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 2320) et Muslim (n° 1553) — authentique
Dans la version de Muslim, cette aumône court jusqu’au Jour de la Résurrection : même ce qui est volé à la récolte, même ce que les bêtes sauvages en prennent, est inscrit en aumône pour celui qui a planté. L’imam An-Nawawî commente dans son Sharh de Muslim que ce hadîth démontre le mérite de la plantation et de la culture, et que la récompense de celui qui plante continue tant que subsiste ce qu’il a planté et ce qui en est issu. Un arbre est donc, littéralement, une aumône qui respire.
Plus saisissant encore, ce hadîth d’Anas également :
إِنْ قَامَتِ السَّاعَةُ وَفِي يَدِ أَحَدِكُمْ فَسِيلَةٌ، فَإِنِ اسْتَطَاعَ أَنْ لَا تَقُومَ حَتَّى يَغْرِسَهَا فَلْيَغْرِسْهَا
« Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient en main une pousse de palmier, qu’il la plante, s’il peut le faire avant qu’elle n’éclate. »
Rapporté par l’imam Ahmad dans son Musnad et par Al-Bukhârî dans Al-Adab al-Mufrad — authentifié par le cheikh Al-Albânî (As-Silsila as-Sahîha, n° 9)
Méditons : le monde s’effondre, la Résurrection commence, plus aucun homme ne goûtera jamais du fruit de cette pousse — et le Prophète صلى الله عليه وسلم ordonne quand même de la planter. C’est que planter n’est pas seulement utile : c’est bon en soi, c’est un acte d’adoration qui plaît à Allah indépendamment de son résultat. La civilisation de l’islam est une civilisation qui plante jusqu’à la dernière seconde du monde.
L’interdiction de couper sans droit
La Sounna contient aussi une menace explicite contre la destruction gratuite des arbres. D’après ‘Abdullâh ibn Hubshiyy, le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit :
مَنْ قَطَعَ سِدْرَةً صَوَّبَ اللَّهُ رَأْسَهُ فِي النَّارِ
« Quiconque coupe un jujubier, Allah précipitera sa tête dans le Feu. »
Rapporté par Abû Dâwûd (n° 5239) — authentifié par le cheikh Al-Albânî
L’imam Abû Dâwûd lui-même, interrogé sur le sens de ce hadîth, en a donné l’explication qui fait autorité : il vise celui qui coupe, par pur caprice et injustement, sans aucun droit, un jujubier poussé dans une terre déserte, à l’ombre duquel s’abritaient le voyageur et les bêtes. La menace ne porte donc pas sur l’exploitation légitime du bois — l’islam n’interdit évidemment ni la charpente ni le bois de chauffage — mais sur la destruction gratuite, sans droit et sans utilité, de ce qui profitait aux créatures. Si couper un seul arbre utile expose à pareille menace, que dire d’en calciner des millions ?
Même en guerre : les consignes d’Abû Bakr
La considération de l’islam pour l’arbre apparaît avec éclat dans un domaine où on l’attendrait le moins : la guerre. L’imam Mâlik rapporte dans Al-Muwatta’ que le calife Abû Bakr as-Siddîq, qu’Allah l’agrée, adressa à l’armée qu’il envoyait au Shâm ses célèbres recommandations, parmi lesquelles : ne coupez pas d’arbre fruitier, n’abattez pas de palmier et ne le brûlez pas, ne détruisez pas d’habitation, n’égorgez ni brebis ni chameau sinon pour vous nourrir. Ainsi, même face à un ennemi armé, même en territoire hostile, le premier calife de l’islam interdisait de brûler un palmier. Cette parole d’Abû Bakr, transmise par Mâlik d’après Yahyâ ibn Sa‘îd, est reçue par les savants comme l’expression de la politique de guerre des califes bien guidés. Celui qui incendie en temps de paix la forêt de son propre pays fait donc ce que l’islam interdisait de faire à la palmeraie de l’ennemi en temps de guerre.
Le tronc qui pleura
Terminons ce chapitre par l’un des miracles les plus attestés de la vie du Prophète صلى الله عليه وسلم. À Médine, il prononçait le sermon appuyé contre un tronc de palmier. Lorsqu’on lui construisit un minbar et qu’il y monta, les compagnons entendirent le tronc délaissé gémir comme gémit la chamelle, jusqu’à ce que le Prophète صلى الله عليه وسلم descende et pose la main sur lui pour l’apaiser. Le récit est rapporté par Al-Bukhârî (n° 3583) d’après Jâbir ibn ‘Abdillâh, et il est transmis par tant de compagnons que les savants du hadîth le comptent parmi les récits massivement rapportés. Un tronc de palmier a aimé le Prophète صلى الله عليه وسلم et a pleuré sa séparation. Après cela, qui osera dire que le bois n’est que du bois ?
V. Ce que l’arbre donne à la terre : le bienfait que décrit la science
Le Coran ordonne au croyant la gratitude pour les bienfaits, et l’on ne remercie bien que ce que l’on connaît. Rappelons donc brièvement, sans aucun concordisme — nous ne prétendons pas que le Coran « annonçait » la photosynthèse — ce que la connaissance humaine décrit du rôle des arbres, simplement pour mesurer l’ampleur du bienfait et, par contraste, celle du crime.
L’arbre respire à l’inverse de nous, et c’est notre survie : il capte le gaz carbonique de l’air, retient le carbone dans son bois et dans le sol, et restitue l’oxygène que respirent les hommes et les bêtes. Un hectare de forêt stocke ainsi des dizaines, parfois des centaines de tonnes de carbone patiemment accumulées pendant des décennies ; quand la forêt brûle, ce travail est anéanti en quelques heures et ce carbone repart d’un coup dans l’atmosphère. L’arbre est aussi le gardien de l’eau et du sol : ses racines retiennent la terre des pentes, sa litière fait du sol une éponge qui absorbe les pluies au lieu de les laisser ruisseler en torrents de boue, son ombrage rafraîchit et humidifie l’air. Il abrite enfin des communautés entières de créatures — oiseaux, insectes, mammifères — dont le Coran dit qu’elles forment des nations semblables à nous (6:38). Une forêt qui brûle, ce sont des aumônes envolées au sens du hadîth d’Anas, des sols qui partiront à la première pluie, des nations de créatures exterminées.
Ce constat rejoint la logique de la révélation : plus le bienfait est immense, plus son reniement est grave. Et le pire des reniements d’un bienfait n’est pas de le négliger, c’est de le détruire.
VI. Le feu : un serviteur confié, jamais un maître
L’islam n’a pas du feu une vision naïve. Le feu est un bienfait : le Coran, nous l’avons vu, le compte parmi les faveurs tirées de l’arbre même (36:80 ; 56:71-73). Mais c’est un bienfait qui ne doit jamais être laissé sans surveillance, car sa nature est de dévorer. Le Prophète صلى الله عليه وسلم l’a dit en toutes lettres la nuit où une maison brûla à Médine avec ses occupants :
إِنَّ هَذِهِ النَّارَ إِنَّمَا هِيَ عَدُوٌّ لَكُمْ، فَإِذَا نِمْتُمْ فَأَطْفِئُوهَا عَنْكُمْ
« Ce feu n’est pour vous qu’un ennemi. Quand vous dormez, éteignez-le donc. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 6294) et Muslim (n° 2016), d’après Abû Mûsâ al-Ash‘arî — authentique
Quatorze siècles avant les campagnes de prévention des incendies domestiques, la Sounna posait la règle : on n’abandonne jamais une flamme. Muslim rapporte également l’ordre de ne pas laisser de feu allumé dans les maisons au moment de dormir. Le croyant qui jette un mégot par la fenêtre de sa voiture, qui laisse un barbecue mal éteint en lisière de forêt ou qui brûle ses déchets verts par grand vent contrevient directement à cette pédagogie prophétique : la négligence avec le feu n’est pas un simple manque de prudence, c’est laisser un ennemi sans garde au milieu des créatures.
Le droit positif français ne dit pas autre chose. Chaque été, des arrêtés préfectoraux interdisent l’emploi du feu, les barbecues et le brûlage de végétaux dans les zones à risque, et la négligence qui provoque un incendie engage la responsabilité civile et pénale de son auteur. Pour le musulman, respecter ces règles n’est pas une simple contrainte administrative : c’est une application directe du principe prophétique « lâ darar wa lâ dirâr » — il ne faut ni causer de préjudice ni y répondre par un préjudice — rapporté par Ibn Mâjah d’après Ibn ‘Abbâs et authentifié par le cheikh Al-Albânî. La prévention du feu relève, pour lui, de sa religion avant de relever du règlement.
L’islam a de surcroît sacralisé le feu comme instrument : il est interdit d’en faire un moyen de châtiment. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit : « Ne châtie par le feu que le Seigneur du feu » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 2673, authentifié par Al-Albânî). Le châtiment par le feu est une prérogative qu’Allah ne permet pas aux créatures, pas même contre la plus petite des bêtes. Le récit suivant devrait être médité par tous ceux qui parlent d’incendies :
قَرَصَتْ نَمْلَةٌ نَبِيًّا مِنَ الأَنْبِيَاءِ، فَأَمَرَ بِقَرْيَةِ النَّمْلِ فَأُحْرِقَتْ، فَأَوْحَى اللَّهُ إِلَيْهِ: أَنْ قَرَصَتْكَ نَمْلَةٌ أَحْرَقْتَ أُمَّةً مِنَ الأُمَمِ تُسَبِّحُ
« Une fourmi piqua l’un des prophètes. Celui-ci ordonna que la fourmilière soit brûlée. Allah lui révéla alors : parce qu’une fourmi t’a piqué, tu as brûlé une communauté parmi les communautés qui glorifient Allah ! »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 3019) et Muslim (n° 2241), d’après Abû Hurayra — authentique
Allah a blâmé un prophète — un prophète ! — pour avoir livré au feu une fourmilière, parce que cette fourmilière était une communauté qui glorifiait Allah. Rapprochons ce récit du verset de la prosternation des arbres : une forêt est, elle aussi, une communauté immense de créatures qui glorifient leur Créateur. Que dire alors, devant Allah, de celui qui livre volontairement au feu des milliers d’hectares de cette glorification ?
Un dernier hadîth achève de situer la responsabilité de l’homme envers cette terre verdoyante. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit :
إِنَّ الدُّنْيَا حُلْوَةٌ خَضِرَةٌ، وَإِنَّ اللَّهَ مُسْتَخْلِفُكُمْ فِيهَا فَيَنْظُرُ كَيْفَ تَعْمَلُونَ
« Ce bas monde est doux et verdoyant, et Allah vous y a établis comme dépositaires pour regarder comment vous agirez. »
Rapporté par Muslim (n° 2742), d’après Abû Sa‘îd al-Khudrî — authentique (début du hadîth)
Doux et verdoyant : c’est par sa verdure qu’Allah décrit le monde confié à l’homme. Et l’homme n’y est pas propriétaire mais mustakhlaf — dépositaire, gérant établi pour un temps, sous le regard de Celui qui lui demandera compte de sa gérance. C’est armé de cette notion qu’il faut maintenant aborder son contraire exact : le fasâd.
VII. L’incendie volontaire : le visage même du fasâd
Ce que le Coran appelle corruption sur terre
Le Coran a donné un nom au comportement de l’incendiaire, et il l’a décrit dans le portrait de l’hypocrite beau parleur de la sourate Al-Baqara :
« À peine ont-ils tourné le dos qu’ils s’évertuent à semer la corruption dans le pays et à ravager les récoltes et le bétail. Or, Allah n’aime pas la corruption. »
Sourate Al-Baqara, verset 205 — traduction Rachid Maach
Ravager les récoltes et le bétail — al-harth wa an-nasl : ce verset correspond avec une précision remarquable à ce que fait un incendie de forêt ou de cultures. L’imam Al-Qurtubî explique dans son commentaire que le verset englobe toute destruction portée aux cultures et aux bêtes, et les exégètes rapportent qu’il fut révélé au sujet d’un homme qui, précisément, incendia les cultures de musulmans et tua leurs bêtes. Le cheikh As-Sa‘dî ajoute que relève de ce verset quiconque œuvre à la désobéissance d’Allah sur terre, car la corruption des âmes entraîne la corruption des biens et des subsistances. La sentence divine tombe, définitive : Allah n’aime pas la corruption.
Cette interdiction traverse tout le Coran. Dans la sourate Al-A‘râf (7:56), Allah ordonne de ne pas semer la corruption sur terre après que celle-ci a été réformée. Au début de la sourate Al-Baqara (2:11-12), Il démasque ceux qui, sommés de ne pas corrompre la terre, répondent qu’ils ne sont que des réformateurs : ce sont eux, tranche le verset, les vrais corrupteurs, mais ils n’en ont pas conscience. Et dans la sourate Al-Qasas (28:77), l’avertissement adressé à Qârûn se conclut ainsi : ne cherche pas la corruption sur terre, car Allah n’aime pas les corrupteurs. Quant aux conséquences, Allah les énonce dans la sourate Ar-Rûm :
« Les calamités apparaissent sur terre et en mer en raison des péchés commis par les hommes. Allah les punit ainsi pour une partie de leurs méfaits afin de les amener à se repentir. »
Sourate Ar-Rûm, verset 41 — traduction Rachid Maach
Le fasâd n’est donc pas seulement un crime : c’est une cause de châtiment collectif ici-bas. Une société où l’on brûle les forêts, où l’on empoisonne les eaux, où l’on détruit ce qu’Allah a rendu prospère, appelle sur elle-même les calamités — et le verset indique la seule sortie : le retour à Allah.
Le feu, arme préférée du fasâd — et de Satan
Il n’est pas anodin que le fasâd ait si souvent le feu pour instrument. L’imam Ibn al-Qayyim, dans Zâd al-Ma‘âd (4/194), a écrit à ce sujet des lignes pénétrantes en commentant le hadîth du takbîr que nous étudierons plus loin : l’incendie a pour cause le feu, qui est la matière dont Satan a été créé ; le feu et Satan recherchent l’un et l’autre la même chose, l’élévation orgueilleuse sur terre et la corruption ; et c’est pourquoi le désordre de l’incendie « convient » à Satan, qui y trouve son aide et son œuvre. La doctrine sunnite suffit ainsi à comprendre que derrière l’incendiaire il y a, au minimum, l’inspiration du diable, ennemi déclaré de l’homme, qui aime voir brûler ce qu’Allah a fait verdir. Quiconque incendie une forêt répond, consciemment ou non, à une œuvre que Satan aime et encourage.
Les juristes : un crime majeur, pas une simple incivilité
Dans le droit musulman, l’incendie volontaire des biens d’autrui cumule les qualifications les plus graves. C’est une destruction injuste du bien d’autrui, qui engage la responsabilité et la réparation. C’est un usage du feu comme instrument de nuisance, dont nous avons vu l’interdit. Et c’est un fasâd fi al-ard, une corruption sur terre. Lorsque cette destruction s’accompagne de terreur semée parmi les gens et s’attaque à leurs moyens de subsistance, des savants la rattachent au régime de la hirâba — le brigandage qui terrorise la population — visé par le verset 33 de la sourate Al-Mâ’ida, c’est-à-dire à la catégorie de crimes que le Coran associe aux châtiments les plus sévères. Lorsque l’incendie met en danger des vies humaines — et tout feu de forêt met en danger habitants, voyageurs et secouristes — les juristes y voient une agression contre les personnes et non plus seulement contre les biens. Un musulman doit savoir que ce crime, aux yeux de sa religion, est d’une gravité extrême : chaque arbre, chaque bête, chaque maison, chaque poumon endommagé pèsera dans la balance de son auteur.
VIII. Incendiaires, intérêts et rumeurs : ce que la preuve établit, ce qu’elle interdit d’affirmer
Venons-en à la question brûlante, au sens propre : les incendies volontaires de nos étés. Le musulman doit ici tenir ensemble deux exigences de sa religion : nommer le mal sans complaisance, et ne rien affirmer sans preuve.
Le crime des incendiaires est une réalité, pas un fantasme
Première vérité : une grande partie des feux de forêt, en France comme ailleurs sur le pourtour méditerranéen, est d’origine humaine — négligences, travaux, mégots — et une part de ces feux est volontaire. Chaque été, des incendiaires sont interpellés, mis en examen et condamnés par la justice ; l’été 2022, marqué par les mégafeux de Gironde, avait ainsi vu plusieurs interpellations pour mise à feu volontaire dans différents départements. Pyromanie, vengeance, malveillance pure, parfois intérêts sordides : les mobiles établis par les tribunaux démontrent que le fasâd décrit par le verset 2:205 n’est pas une abstraction théologique mais une actualité judiciaire. Il n’y a là aucun doute et aucune indulgence possible.
L’affaire des panneaux solaires de Gironde : l’exigence de la preuve
Seconde vérité, tout aussi obligatoire : le musulman ne colporte pas ce qu’il ne peut établir. Depuis 2022, et de nouveau en cet été 2026, circule massivement l’affirmation selon laquelle les feux de Gironde auraient été allumés volontairement pour permettre l’installation de parcs photovoltaïques au sud de Bordeaux, en visant notamment le grand projet Horizeo près de Saucats. Examinons cette affirmation comme notre méthode l’exige : en distinguant l’établi du supposé.
Trois faits suffisent. Premier fait : le projet Horizeo existe bel et bien, mais il a été annoncé publiquement en janvier 2021, un an et demi avant les incendies de juillet 2022, et son défrichement, légal et soumis à autorisation, est vivement contesté par des élus et des riverains — contestation parfaitement légitime. Deuxième fait : le Code forestier (article L341-1) dispose que la destruction, même volontaire, du boisement ne fait pas disparaître la destination forestière du terrain ; brûler une forêt ne dispense donc en rien du parcours d’autorisation de défrichement et ne « libère » aucun terrain pour y poser des panneaux. Troisième fait : la vidéo virale montrant des panneaux « apparus » à Hostens après les feux inverse la chronologie — cette centrale a été construite vers 2013-2014, sur un terrain défriché avec autorisation dès 2010, et c’est elle qui a été ravagée par le feu de 2022, non l’inverse.
Que conclure ? Que des incendies volontaires existent et que la vigilance des citoyens face aux intérêts financiers est légitime : oui. Mais affirmer que tel incendie précis a été commandé par tel projet précis, sans jugement, sans enquête aboutie, sans preuve — cela, notre religion l’interdit formellement. Allah ordonne dans la sourate Al-Hujurât (49:6) de vérifier toute nouvelle rapportée par celui dont la probité n’est pas établie, sous peine de nuire à des gens par ignorance et de le regretter. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit : « Il suffit à un homme, pour être menteur, de rapporter tout ce qu’il entend » (rapporté par Muslim dans l’introduction de son Sahîh). Le croyant sait par sa doctrine que Satan et ses partisans, parmi les djinns et les hommes, œuvrent réellement à la corruption de la terre ; il n’a nul besoin, pour autant, d’en fantasmer les contours. Entre la naïveté et la rumeur, sa voie est étroite : c’est celle de la bayyina, la preuve claire. L’accusation sans preuve est elle-même une forme de fasâd — elle empêche de trouver les vrais coupables, salit des innocents et transforme une tragédie en machine à haine.
IX. L’invocation face à l’incendie : étude du hadîth du takbîr
Le texte et ses chaînes de transmission
Existe-t-il une invocation prophétique spécifique contre l’incendie ? Un hadîth célèbre circule à ce sujet :
إِذَا رَأَيْتُمُ الْحَرِيقَ فَكَبِّرُوا، فَإِنَّ التَّكْبِيرَ يُطْفِئُهُ
« Lorsque vous voyez un incendie, proclamez la grandeur d’Allah (dites : Allâhu akbar), car le takbîr l’éteint. »
Rapporté par Ibn ‘Adiyy dans Al-Kâmil et par At-Tabarânî, d’après ‘Abdullâh ibn ‘Amr selon une voie, et d’après Ibn ‘Abbâs selon une autre (« car il éteint le feu »)
Qu’en est-il de son authenticité ? Voici, honnêtement, l’état de la question. Les chaînes de transmission de ce hadîth sont toutes défaillantes : elles comportent des rapporteurs jugés faibles, voire très faibles, par les spécialistes de la critique du hadîth, et aucune voie ne vient en renforcer une autre au point de l’élever au rang d’acceptable. C’est pourquoi le cheikh Al-Albânî a classé ce hadîth parmi les faibles dans Da‘îf al-Jâmi‘, aussi bien la version d’Ibn ‘Amr que celle d’Ibn ‘Abbâs. Le cheikh Ibn Bâz, interrogé sur l’existence d’une invocation protégeant de l’incendie, répondit que certains savants ont mentionné le takbîr mais qu’il ne connaissait pas à ce sujet de preuve claire. Il faut donc le dire nettement : ce hadîth ne peut pas être attribué avec certitude au Prophète صلى الله عليه وسلم, et celui qui l’enseigne aux gens doit le présenter comme faible, jamais comme une parole établie du Messager d’Allah.
Pourquoi Ibn al-Qayyim l’a-t-il pourtant retenu ?
On objectera qu’un savant du calibre d’Ibn al-Qayyim, disciple de Cheikh al-Islâm Ibn Taymiyya, a cité ce hadîth dans Zâd al-Ma‘âd et en a exposé la sagesse : le feu procède de la matière de Satan et partage avec lui la recherche de l’élévation et de la corruption ; or l’orgueil de la créature est brisé par la proclamation de la grandeur d’Allah, devant laquelle rien ne subsiste ; le takbîr éteint donc à la fois la flamme et le démon qui s’en réjouit. Ibn al-Qayyim ajoute même : nous en avons fait l’expérience, nous et d’autres, et nous l’avons vérifié. Cette parole d’un imam véridique mérite le respect, mais elle ne change pas le jugement de la chaîne. La méthodologie du hadîth est constante sur ce point : l’expérimentation (tajriba), pas plus que l’inspiration ou le dévoilement personnel, ne constitue jamais une preuve (hujja) permettant de valider une attribution au Prophète صلى الله عليه وسلم. L’expérience d’un savant peut illustrer la puissance du dhikr en général ; elle ne transforme pas un isnâd défaillant en isnâd authentique. On ne juge une attribution au Prophète صلى الله عليه وسلم que par la transmission, non par le sens, fût-il beau et vérifié.
Peut-on quand même agir selon ce hadîth ?
Reste une question légitime : un hadîth faible peut-il être cité et suivi ? Les savants sunnites ont deux positions connues. La majorité des anciens, dont l’imam An-Nawawî s’est fait le porte-parole, admet que l’on agisse selon un hadîth faible dans les œuvres méritoires — non dans la croyance ni dans le licite et l’illicite — à trois conditions : que la faiblesse ne soit pas sévère, que l’acte relève d’un principe déjà établi par des textes authentiques, et que l’on n’attribue pas l’acte au Prophète صلى الله عليه وسلم avec certitude. D’autres savants, dont le cheikh Al-Albânî, sont plus stricts et n’admettent en religion que l’authentique et le bon. Or notre hadîth remplit au moins la deuxième condition de façon éclatante : le dhikr dans l’épreuve, l’invocation dans la détresse et la proclamation de la grandeur d’Allah sont légiférés par des dizaines de textes authentiques. La conclusion pratique est donc simple et fait consensus dans son résultat : le musulman qui, voyant un incendie, dit « Allâhu akbar » et invoque Allah fait une chose bonne et légiférée en elle-même ; mais il ne doit ni croire que cette formule précise dans cette circonstance précise est une sounna établie, ni surtout s’en contenter au lieu d’agir.
Les invocations authentiques face au feu et à l’épreuve
Car il existe bel et bien des paroles authentiques pour cette situation. La première est celle-là même qu’Ibrâhîm عليه السلام prononça face au plus grand incendie de l’histoire des prophètes — le bûcher que son peuple avait dressé pour lui. Ibn ‘Abbâs rapporte :
حَسْبُنَا اللَّهُ وَنِعْمَ الْوَكِيلُ، قَالَهَا إِبْرَاهِيمُ حِينَ أُلْقِيَ فِي النَّارِ
« Allah nous suffit, quel excellent Garant ! Telle est la parole que prononça Ibrâhîm lorsqu’il fut jeté dans le feu. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 4563), d’après Ibn ‘Abbâs — authentique
Et Allah raconte Lui-même comment Il répondit à Son ami intime :
« Ils dirent : “ Jetez-le au feu, si vous êtes décidés à venger vos divinités ! ” Nous dîmes alors au bûcher : “ Sois pour Abraham d’une fraîcheur inoffensive. ” Ils voulurent lui causer du tort, mais Nous avons ruiné tous leurs espoirs. »
Sourate Al-Anbiyâ’, versets 68 à 70 — traduction Rachid Maach
Le feu obéit à Allah seul : voilà la croyance du musulman devant l’incendie. À cette parole s’ajoutent les invocations authentiques de la détresse, valables dans toute épreuve : l’invocation de l’affliction rapportée par Al-Bukhârî (n° 6346) et Muslim (n° 2730) — « Il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah, l’Immense, le Longanime ; il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah, Seigneur du Trône immense ; il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah, Seigneur des cieux, Seigneur de la terre et Seigneur du noble Trône » — et, pour celui que le feu a éprouvé dans ses biens, la parole du retour à Allah rapportée par Muslim (n° 918) : « Nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournerons. Seigneur, récompense-moi dans mon épreuve et remplace-la-moi par un bien meilleur », avec la promesse prophétique qu’Allah accorde alors mieux que ce qui fut perdu.
Enfin, la religion des causes reste la religion des causes : invoquer n’a jamais dispensé d’agir. Devant un départ de feu, le musulman alerte immédiatement les secours, éloigne les personnes, éteint ce qu’il peut éteindre sans se mettre en danger, et coopère ensuite avec ceux qui enquêtent. Le Prophète صلى الله عليه وسلم attachait sa chamelle et plaçait ensuite sa confiance en Allah : face à l’incendie, la confiance en Allah se conjugue avec le seau d’eau, le téléphone et le témoignage honnête.
X. Ne pas ajouter la haine au feu
Il reste un dernier devoir, peut-être le plus difficile. Quand la forêt brûle, quelque chose brûle aussi dans les cœurs : la colère cherche un coupable, et à défaut de coupable prouvé, elle en fabrique. Les réseaux sociaux s’embrasent plus vite que les pinèdes ; on désigne, on accuse, on généralise, on transforme la tragédie en guerre de tous contre tous. Le musulman ne participe pas à cet incendie-là. Sa religion lui interdit d’être un propagateur de flammes, qu’elles soient de résine ou de rancune : celui qui répand des accusations sans preuve verse de l’essence sur le feu des cœurs, et il en portera la charge comme l’incendiaire porte la sienne.
Le rôle du croyant est exactement inverse. Il est de ceux dont Allah dit qu’ils ne sèment pas la corruption sur terre après que celle-ci a été réformée, mais qu’ils invoquent leur Seigneur avec crainte et espoir (7:56). Il plante quand d’autres brûlent. Il éteint quand d’autres attisent — le feu des forêts comme celui des cœurs. Il vérifie quand d’autres colportent. Il témoigne avec justice, même contre lui-même, et il laisse la justice établir ce que la preuve établit.
Cet engagement peut prendre des formes très concrètes pour une communauté musulmane de France. Participer, avec des associations agréées ou aux côtés de l’Office national des forêts, aux chantiers de reboisement des massifs détruits, en espérant de chaque arbre l’aumône continue promise par le hadîth d’Anas. Relayer, dans les mosquées et les centres culturels, les gestes de prévention en période estivale — ne pas brûler de végétaux, ne pas jeter de mégot, respecter les arrêtés d’interdiction du feu — en rappelant que la Sounna elle-même ordonne de ne jamais laisser une flamme sans garde. Enseigner aux enfants le regard du Coran sur l’arbre, pour que la génération qui vient regarde une forêt comme une assemblée de créatures et non comme un décor. Et devant le spectacle des collines calcinées, se souvenir de la promesse et de l’avertissement réunis dans un même verset : les calamités apparaissent à cause des œuvres des hommes, afin qu’ils reviennent — et le retour à Allah est la seule eau qui éteigne tous les feux.
Puisse Allah préserver nos terres et leurs créatures, faire de nous des réformateurs et non des corrupteurs, et nous compter parmi ceux qui plantent jusqu’au dernier jour. Wa Allâhu a‘lam — et Allah sait mieux.