Dossier New Age · chapitre 4 sur 9
La suite du catalogue : le karma et la réincarnation, les chakras et le vernis « quantique » des énergies, l’astrologie et les « signes de l’Univers ».
D. Karma et réincarnation
Ce qu’on nous dit
Le karma est une loi impersonnelle de rétribution : ce que vous faites vous revient, dans cette vie ou dans une autre. La réincarnation en est le véhicule : l’âme revient, corps après corps, pour « apprendre ses leçons » et « évoluer ». Vos peurs actuelles s’expliquent par une « vie antérieure » ; vos rencontres sont des « contrats d’âme » ; vos souffrances sont des « leçons choisies avant l’incarnation ». L’hypnose « régressive » vous fait revisiter votre mort à Atlantis ; le psychiatre américain Brian Weiss (De nombreuses vies, de nombreux maîtres, 1988) en a fait un best-seller.
Où on le voit
Le kardécisme français et brésilien ; la Théosophie ; Cloud Atlas (2012) ; les romans de Bernard Werber ; le bouddhisme d’exportation ; l’expression « c’est mon karma » ; Instant Karma! de Lennon ; le vocabulaire des « âmes anciennes » et des « contrats d’âme » sur les réseaux.
Ce que répond l’islam
Le Coran est explicite : une vie, une mort, une attente, une résurrection.
كَيْفَ تَكْفُرُونَ بِاللَّهِ وَكُنتُمْ أَمْوَاتًا فَأَحْيَاكُمْ ۖ ثُمَّ يُمِيتُكُمْ ثُمَّ يُحْيِيكُمْ ثُمَّ إِلَيْهِ تُرْجَعُونَ
Comment pouvez-vous ne pas croire en Allah, alors que vous étiez morts et qu’Il vous a donné la vie ? Puis Il vous fera mourir, puis Il vous fera revivre, puis vers Lui vous serez ramenés.
Coran 2, 28
حَتَّىٰ إِذَا جَاءَ أَحَدَهُمُ الْمَوْتُ قَالَ رَبِّ ارْجِعُونِ · لَعَلِّي أَعْمَلُ صَالِحًا فِيمَا تَرَكْتُ ۚ كَلَّا ۚ إِنَّهَا كَلِمَةٌ هُوَ قَائِلُهَا ۖ وَمِن وَرَائِهِم بَرْزَخٌ إِلَىٰ يَوْمِ يُبْعَثُونَ
Jusqu’au moment où la mort vient à l’un d’eux, il dit : « Mon Seigneur, ramène-moi, afin que je fasse le bien que j’ai délaissé. » Non ! Ce n’est qu’une parole qu’il profère. Et derrière eux il y a une barrière (barzakh), jusqu’au jour où ils seront ressuscités.
Coran 23, 99-100
Le mourant demande précisément à revenir ; la réponse est « non ». Deux vies et deux morts (40, 11), pas dix mille. Ibn Hazm, dans al-Fisal, rapporte l’unanimité des musulmans sur le rejet de la transmigration des âmes (tanâsukh), et Ibn al-Qayyim, dans Kitâb al-Rûh, décrit longuement ce que devient l’âme entre la mort et la résurrection : elle ne « revient » pas dans un autre corps, elle attend dans le barzakh. Al-Qurtubî y consacre son grand traité, al-Tadhkira.
Le karma, lui, pose un problème plus subtil, parce qu’il ressemble à une vérité islamique : oui, les actes ont des conséquences — « Quiconque fait un atome de bien le verra, quiconque fait un atome de mal le verra » (99, 7-8). Mais la différence est décisive : dans l’islam, la rétribution n’est pas un mécanisme aveugle, c’est un jugement rendu par un Juge qui pardonne.
قُلْ يَا عِبَادِيَ الَّذِينَ أَسْرَفُوا عَلَىٰ أَنفُسِهِمْ لَا تَقْنَطُوا مِن رَّحْمَةِ اللَّهِ ۚ إِنَّ اللَّهَ يَغْفِرُ الذُّنُوبَ جَمِيعًا ۚ إِنَّهُ هُوَ الْغَفُورُ الرَّحِيمُ
Dis : « Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Allah pardonne tous les péchés. C’est Lui le Pardonneur, le Miséricordieux. »
Coran 39, 53
Il n’y a pas de repentir dans le karma ; il y a une dette. Il n’y a pas de miséricorde ; il y a une comptabilité. Et il y a une conséquence morale terrible : si tout ce qui vous arrive est votre karma, alors le handicapé, l’enfant malade, le pauvre « méritent » leur sort — c’est la justification traditionnelle des castes. L’islam dit l’inverse : « Nulle âme ne portera le fardeau d’une autre » (6, 164), l’épreuve n’est pas forcément un châtiment, et « rien ne repousse le décret sauf l’invocation » (Tirmidhi 2139). La réincarnation, enfin, est une échappatoire à la responsabilité : si j’ai mille vies pour « apprendre », rien n’est urgent. L’islam donne une seule vie, ce qui rend chaque acte sérieux — et une miséricorde immense, ce qui rend chaque retour possible.
Le karma n’a pas besoin de miséricorde
On comprend alors pourquoi le karma ne doit pas être confondu avec la justice islamique, malgré la ressemblance. Dans les deux systèmes, les actes ont des conséquences ; mais cette ressemblance s’arrête là. Dans le karma, la conséquence est automatique, impersonnelle, et se règle par une nouvelle naissance : personne ne juge, personne ne pardonne, personne n’écoute. Dans l’islam, il y a un Seigneur qui sait, une volonté, un Jour, une balance, une responsabilité — et surtout une porte : le repentir.
L’homme n’est pas enfermé dans une mécanique. Il peut avoir fait le mal et être pardonné. Il peut avoir fait le bien et être récompensé « dix fois » (6, 160) ou « sans compter » (39, 10). Une bonne action peut effacer une mauvaise : « les bonnes actions dissipent les mauvaises » (11, 114). Une épreuve peut expier un péché (Bukhari 5641). Une simple intention est inscrite comme une bonne action complète, même si l’acte n’a jamais eu lieu (Bukhari 6491, Muslim 131). Le karma n’a besoin d’aucune miséricorde pour fonctionner ; l’islam affirme en même temps la justice parfaite et la miséricorde parfaite, et la seconde « l’emporte » sur la colère (Bukhari 7404). C’est pourquoi dire « c’est son karma » a l’air d’expliquer le monde, alors que cela ne fait que transformer la souffrance d’un homme en une dette dont nous ne connaissons ni le dossier ni le jugement. Le croyant sait seulement ceci : Allah sait, Allah juge, Allah est juste, Allah pardonne. Et il ne fait jamais de la souffrance d’autrui une preuve de sa culpabilité.
E. Énergies, chakras, reiki, cristaux, « médecine quantique »
Ce qu’on nous dit
Le corps est traversé d’une « énergie vitale » (prâna, qi, « énergie universelle ») qui circule par des centres (chakras) et des canaux ; la maladie est un blocage ou un déséquilibre de cette énergie ; le praticien la rééquilibre par imposition des mains (reiki, magnétisme), par des pierres (lithothérapie : améthyste contre l’anxiété, citrine pour l’abondance, tourmaline noire « de protection »), par des sons (bols tibétains, « fréquences » 432 Hz ou 528 Hz), par des huiles, des pendules, des « soins quantiques » ou « à distance ». L’eau aurait une « mémoire » et « lirait » les mots qu’on lui montre (Masaru Emoto). On « nettoie » les lieux à la sauge blanche ou au palo santo. On « coupe les liens énergétiques » toxiques (protocoles de Natacha Calestrémé). Et on se « protège » des « énergies négatives » des autres.
Où on le voit
Les milliers de cabinets de « thérapeutes énergétiques » et de magnétiseurs en France ; les boutiques de cristaux ; les playlists « fréquence de guérison » à des centaines de millions d’écoutes ; The Goop Lab ; les stages de reiki (dont le premier « degré » se donne en un week-end) ; Doctor Strange (2016) avec ses chakras et son « corps astral » ; les chakras enseignés aux enfants dans Avatar, le dernier maître de l’air. Le reiki, rappelons-le, n’est pas « ancestral » : il a été fondé au Japon en 1922 par Mikao Usui, sur fond de bouddhisme et de shintô, et transmis par « initiation » (attunement), c’est-à-dire par un rite. Les sept chakras sont une carte religieuse du tantrisme hindou, popularisée en Occident par la traduction d’Arthur Avalon (Le Pouvoir du serpent, 1919), et leurs couleurs « arc-en-ciel » sont un ajout occidental des années 1970. Les « fréquences solfège » (528 Hz, « fréquence de l’amour ») ont été inventées à la fin des années 1990 par deux auteurs américains ; aucune n’a jamais été mesurée dans un corps. Les expériences d’Emoto n’ont jamais été reproduites en double aveugle.
Ce que répond l’islam
L’islam n’a rien contre la médecine, tout contre les fausses causes. Le Prophète ﷺ a dit : « Allah n’a fait descendre aucune maladie sans faire descendre son remède » (Bukhari 5678) et « Soignez-vous » (Abu Dawud 3855, Tirmidhi 2038) ; la médecine prophétique compilée par Ibn al-Qayyim (Zâd al-ma’âd) recommande le miel, la nigelle, la ventouse, la diète, et surtout la consultation de qui sait. Le critère est simple et il vient d’Ibn Taymiyya et d’Ibn al-Qayyim : une cause n’est légitime que si elle est établie soit par la Révélation (la ruqya, le miel), soit par l’expérience vérifiable (la médecine). S’attacher à une chose qui n’est ni l’un ni l’autre en la croyant efficace par elle-même, c’est ce que le Prophète ﷺ a appelé de l’associationnisme :
مَنْ تَعَلَّقَ تَمِيمَةً فَقَدْ أَشْرَكَ
Quiconque s’attache une amulette a commis du shirk.
Ahmad, Musnad (hadith de ’Uqba ibn ’Âmir) ; voir aussi Abu Dawud 3883 : « Les incantations [païennes], les amulettes et les charmes d’amour sont du shirk. »
Le Prophète ﷺ a vu un homme porter un anneau de cuivre « contre la faiblesse » et lui a dit : « Enlève-le, il ne fait qu’augmenter ta faiblesse ; si tu mourais en le portant, tu ne réussirais jamais » (Ibn Mâjah 3531). La pierre « de protection » d’aujourd’hui est l’anneau de cuivre d’hier. Le savant fait la distinction : celui qui croit que la pierre agit par elle-même commet le grand shirk ; celui qui la croit « cause » par laquelle Allah agit commet le petit shirk, parce qu’il a inventé une cause qu’Allah n’a jamais établie. Dans les deux cas, le cœur s’est suspendu à autre chose qu’Allah : « Quiconque s’attache à une chose est confié à cette chose » (Tirmidhi 2072).
Sur « l’énergie », l’islam dit deux choses. D’abord, qu’il n’existe aucune preuve, ni révélée ni expérimentale, d’un « fluide vital » universel qu’on manipulerait par les mains : la commission de 1784 l’avait déjà dit à Mesmer, et deux siècles d’expérimentation le confirment — les effets sont ceux de la suggestion et de l’attention, réels mais explicables. Ensuite, que le reiki et ses cousins ne sont pas des techniques neutres : ils reposent sur une initiation, invoquent des « symboles » et des « guides », et le praticien s’ouvre explicitement à une « énergie » qu’il ne connaît pas. Or le Coran avertit que ce qui vient ainsi « d’en haut » sans révélation vient souvent d’en bas : « Des hommes cherchaient refuge auprès des djinns, et ceux-ci ne firent qu’accroître leur affliction » (72, 6). Ibn Taymiyya décrit dans al-Furqân des « états », des « guérisons » et des « dévoilements » obtenus par des non-musulmans par ascèse et par techniques, et il en donne l’explication : ce sont les djinns qui servent l’homme dans la mesure où l’homme les sert. Un praticien reiki ne le sait pas ; c’est bien le problème.
Le vernis « quantique »
Depuis les années 1990, l’« énergie » a changé d’habit : elle s’appelle désormais « champ quantique ». Deepak Chopra (Quantum Healing, 1989), le film What the Bleep Do We Know!? (2004), Le Secret (2006) et Joe Dispenza répètent qu’« en physique quantique, l’observateur crée la réalité », que « tout est vibration », que « l’intrication » relie toutes les consciences et que la pensée « structure la matière ». C’est le levier de séduction le plus efficace auprès des lecteurs instruits, qui n’accepteraient jamais un « fluide » de magnétiseur mais s’inclinent devant un mot de physicien.
Or c’est une imposture, et les physiciens le disent depuis trente ans — le prix Nobel Murray Gell-Mann parlait de « quantum flapdoodle », de fariboles quantiques. Trois confusions suffisent à la démonter. Premièrement, un saut d’échelle : les lois de l’infiniment petit ne se transposent pas telles quelles au monde des corps, des maladies et des comptes en banque ; les effets quantiques s’effacent (décohérence) bien avant d’atteindre la taille d’une cellule. Deuxièmement, un contresens sur l’« observateur » : dans les expériences fondatrices, l’« observation » est une interaction avec un appareil de mesure, non un acte de volonté ; un détecteur sans conscience produit exactement le même effet qu’un physicien. Troisièmement, un contresens sur l’intrication : elle ne transmet aucune information et ne relie aucune « conscience » ; c’est un théorème, pas une opinion. Le vocabulaire est emprunté, la doctrine est celle de Mesmer et de la Nouvelle Pensée.
L’islam ajoute ce que la physique ne dit pas, parce que ce n’est pas son domaine : prétendre que la conscience humaine plie la matière par sa seule pensée revient à attribuer à la créature ce qui n’appartient qu’au Créateur — la création (al-Khâliq), l’administration du monde (al-Mudabbir : 10, 3) et son maintien (al-Qayyûm).
إِنَّ اللَّهَ يُمْسِكُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ أَن تَزُولَا ۚ وَلَئِن زَالَتَا إِنْ أَمْسَكَهُمَا مِنْ أَحَدٍ مِّن بَعْدِهِ
Allah retient les cieux et la terre pour qu’ils ne s’écartent pas ; et s’ils s’écartaient, nul autre que Lui ne pourrait les retenir.
Coran 35, 41
Ce ne sont pas mes « vibrations » qui tiennent les atomes ensemble ni qui ordonnent aux événements de se produire : c’est le Décret de Celui qui « subsiste par Lui-même et par qui tout subsiste » (2, 255). Le musulman peut étudier la physique quantique avec passion ; il ne lui demandera jamais de le faire dieu.
Face à cela, l’islam a sa propre thérapie du « mal invisible » : la ruqya légale, dont Ibn Hajar rappelle les trois conditions (Fath al-Bârî, commentaire du livre de la médecine) : qu’elle soit faite avec la parole d’Allah, Ses noms et Ses attributs ; en arabe ou en langue comprise ; et avec la certitude qu’elle n’agit pas par elle-même mais par le décret d’Allah. Le Prophète ﷺ a validé les incantations des Compagnons à une condition : « Il n’y a pas de mal à la ruqya tant qu’elle ne contient pas de shirk » (Muslim 2200). Le mauvais œil existe (« l’œil est une réalité », Bukhari 5740) ; les djinns existent ; la sorcellerie existe. Mais le remède est légiféré, gratuit, et il ramène à Allah, tandis que le « nettoyage énergétique » ramène au praticien et à sa boutique.
Un mot sur l’eau, puisque le musulman pense à Zamzam : oui, « l’eau de Zamzam est pour ce en vue de quoi on la boit » (Ibn Mâjah 3062). Mais cette vertu vient d’un décret d’Allah révélé par Son messager, non d’une « information vibratoire » qu’on pourrait imprimer à n’importe quelle eau en lui collant une étiquette « amour ». Le musulman n’a pas besoin d’Emoto pour croire à la baraka ; il a besoin de la Sunna pour savoir où elle est.
Le test des causes
Un principe permet de trier, à lui seul, une grande partie du marché spirituel contemporain : une cause n’est pas une cause parce qu’on l’a nommée. Pour qu’une chose soit tenue pour cause, il faut au moins une raison de penser qu’elle produit réellement l’effet qu’on lui prête. Le feu brûle : on observe l’effet, on connaît le mécanisme, on le reproduit. Un médicament a une indication : on peut le doser, le comparer, chercher ses effets indésirables. Mais que veut dire au juste « cette pierre absorbe les énergies négatives » ? Quelle énergie ? Mesurée comment ? Par quel mécanisme ? Et comment distingue-t-on son effet d’une attente, d’un changement d’habitudes ou du hasard ? Même question pour la « fréquence de guérison », le « nettoyage énergétique », l’« alignement vibratoire », l’« activation ».
Le problème n’est pas que la science « n’aurait pas encore tout découvert ». Le problème est de transformer une affirmation invérifiée en certitude, puis de vendre cette certitude comme un savoir. Or l’islam a précisément une doctrine des causes. Ibn al-Qayyim la résume dans les Madârij al-sâlikîn : se fier aux causes est du shirk dans le tawhid ; nier que les causes soient des causes est un défaut de raison ; se détourner entièrement des causes est une atteinte à la Loi. Le musulman n’est donc pas un crédule qui accepte toute cause invisible, ni un sceptique qui les nie toutes : il distingue les causes qu’Allah a établies — dans la création, que l’expérience vérifie, et dans la Révélation, que le texte établit — de celles que les hommes ont imaginées. Le monde invisible existe ; c’est précisément parce qu’il existe qu’il ne nous appartient pas de l’inventer.
« Mais moi, ça marche »
L’objection revient toujours : « Peu importe ce que vous dites, sur moi ça marche. » Il faut répondre avec précision, sans mépris pour ce que la personne a vécu. Oui, quelqu’un peut réellement aller mieux après une séance de reiki, après avoir porté un cristal, après une méditation ou une « fréquence ». La question n’est pas de nier l’amélioration ; elle est d’en identifier la cause. Or beaucoup de choses produisent une amélioration : le repos, l’attention reçue, la baisse du stress, la respiration, l’attente positive, la relation avec le praticien, un changement d’habitudes, l’évolution naturelle d’un symptôme, le hasard — et, quand il y en a un, un traitement véritablement efficace pris à côté. Une amélioration réelle ne permet donc pas, à elle seule, de dire ce qui l’a produite ; c’est exactement pour cela que la médecine compare avec un placebo.
D’où une distinction que tout ce dossier suppose : un bénéfice psychologique éventuel n’est pas une vérité métaphysique. On peut s’apaiser en regardant une flamme sans que la flamme ait « absorbé » quoi que ce soit ; se concentrer en répétant un mot sans que ce mot ait une fréquence cosmique ; se sentir soutenu par un thérapeute sans que celui-ci manipule une énergie universelle. Le musulman n’a donc pas besoin de contredire ce que quelqu’un a ressenti. Il pose une seule question : « Qu’est-ce qui permet de conclure que l’explication est vraie ? » Et il se souvient que le Prophète ﷺ a interdit certaines pratiques dont les adeptes juraient qu’elles « marchaient » — les amulettes, les augures, l’anneau de cuivre — non parce qu’elles n’avaient aucun effet ressenti, mais parce que le cœur s’y attachait à autre chose qu’Allah.
F. Astrologie, tarot, oracles, numérologie, « signes de l’Univers »
Ce qu’on nous dit
Les astres révèlent votre caractère et votre destin ; « Mercure rétrograde » explique vos e-mails perdus ; le tarot ou les « cartes-oracles » (dont les Angel Cards de Doreen Virtue, vendues par millions) vous « guident » ; les « angel numbers » (11 h 11, 222, 444) sont des messages ; la numérologie de votre date de naissance dit votre « chemin de vie » ; le Human Design combine astrologie, Yi King, kabbale et chakras ; les « synchronicités » sont des clins d’œil de l’Univers ; votre « flamme jumelle » vous attend. La nouveauté n’est pas le contenu, vieux comme Babylone, mais la diffusion : Co–Star envoie chaque matin des millions de notifications astrologiques ; « WitchTok » et « SpiritualTok » enseignent le tirage de cartes ; 26 % des Français ont déjà consulté un voyant, un astrologue, un cartomancien ou un numérologue.
Ce que répond l’islam
Le Coran commence par retirer le savoir de l’invisible à tout ce qui n’est pas Allah.
قُل لَّا يَعْلَمُ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ الْغَيْبَ إِلَّا اللَّهُ ۚ وَمَا يَشْعُرُونَ أَيَّانَ يُبْعَثُونَ
Dis : « Nul de ceux qui sont dans les cieux et sur la terre ne connaît l’inconnaissable, sauf Allah. » Et ils ne savent pas quand ils seront ressuscités.
Coran 27, 65
Puis la Sunna nomme les pratiques. « Quiconque va trouver un devin (’arrâf) et l’interroge sur quelque chose, sa prière n’est pas acceptée pendant quarante nuits » (Muslim 2230). « Quiconque va trouver un devin (kâhin) et croit à ce qu’il dit a mécru en ce qui a été révélé à Muhammad » (Abu Dawud 3904, Tirmidhi 135). « Quiconque acquiert une part de la science des astres acquiert une part de sorcellerie, d’autant plus qu’il en acquiert » (Abu Dawud 3905, Ibn Mâjah 3726). Et le Prophète ﷺ, un matin de pluie à Hudaybiya, a rapporté cette parole d’Allah : « Parmi Mes serviteurs, il y en a qui croient en Moi et d’autres qui mécroient. Celui qui a dit : “nous avons eu de la pluie par la grâce d’Allah et Sa miséricorde”, celui-là croit en Moi et mécroit en l’astre ; celui qui a dit : “nous avons eu de la pluie grâce à tel astre”, celui-là mécroit en Moi et croit en l’astre » (Bukhari 846, Muslim 71). Le musulman ne dit pas « c’est Mercure », il dit « c’est le décret ».
Les savants ont expliqué le mécanisme du devin, qui vaut pour le voyant, le médium et le « channel » d’aujourd’hui. ’Âisha rapporte : les djinns saisissent au vol une parole des anges, la soufflent à l’oreille du devin, qui y ajoute cent mensonges (Bukhari 5762, Muslim 2228). Le Coran décrit ces écoutes clandestines et les étoiles filantes qui les chassent (72, 8-9). Il y a donc parfois un fond de vrai dans la voyance — c’est ce qui la rend dangereuse — et un océan de faux. Ibn al-Qayyim consacre, dans Miftâh dâr al-sa’âda, plus de cent pages à démonter l’astrologie : il montre son incohérence interne (les astrologues ne s’accordent sur rien), son échec empirique et sa théologie (elle fait des astres des agents alors qu’ils sont des créatures assujetties).
L’islam distingue ensuite ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. L’astronomie — calcul des mois, des prières, de la qibla — est louée ; l’astrologie — lecture des influences et des destins — est interdite. Le mauvais augure (tiyara) est « du shirk » (Abu Dawud 3910, Tirmidhi 1614), mais le bon augure (fa’l) — un beau nom, un mot encourageant — est aimé du Prophète ﷺ (Bukhari 5776, Muslim 2224), parce qu’il ne prétend pas lire l’avenir, il donne simplement du cœur.
Une difficulté moderne vient de ce que l’astrologie se présente désormais sous une forme « psychologique » : « Ce n’est pas pour prédire l’avenir, c’est pour mieux me connaître. » Mais la question ne change pas : pourquoi la position apparente des planètes à l’heure de ma naissance dirait-elle mon caractère ? La réponse est connue depuis 1948, quand le psychologue Bertram Forer a donné à ses étudiants le « même » portrait de personnalité, censé être individualisé, et que presque tous s’y sont reconnus : décrivez quelqu’un avec assez de généralités flatteuses et ambiguës, il retiendra ce qui lui ressemble et oubliera le reste. C’est l’« effet Barnum », et c’est tout le secret des horoscopes, des « chemins de vie » et des « types » du Human Design. L’astrologie n’acquiert aucune vérité supplémentaire parce qu’elle a troqué le vocabulaire du destin contre celui des « blessures » et de l’« introspection ». Le ciel est un signe d’Allah ; les astres servent à s’orienter, à compter le temps et à contempler Sa puissance (6, 97 ; 10, 5). Passer de « les astres sont des signes » à « les astres me disent qui je suis » est précisément le glissement que le tawhid interdit.
Quant aux « signes de l’Univers » et aux synchronicités : le croyant sait que rien n’arrive sans le décret d’Allah et que les signes d’Allah sont partout (41, 53). Mais lire dans une place de parking un message personnel de l’Univers, c’est la tiyara sous un vernis poétique. Et pour les décisions, l’islam a une réponse qui ne demande ni cartes ni astre : la prière de consultation (istikhâra), enseignée par le Prophète ﷺ à ses Compagnons « comme il leur enseignait une sourate du Coran » (Bukhari 1162). Elle ne promet pas un signe ; elle promet qu’Allah facilitera ce qui est bon et détournera ce qui est mauvais. Le tarot met l’avenir dans une carte ; l’istikhâra le remet à Celui qui le connaît.
L’histoire de Doreen Virtue mérite d’être racontée aux chercheurs. Auteure de plus de cinquante livres, créatrice des « cartes d’anges » les plus vendues au monde, formatrice de milliers de « thérapeutes angéliques », elle a lu la Bible en 2017 et y a trouvé l’interdiction de la divination ; elle a alors renoncé publiquement à tout son travail, demandé à son éditeur de cesser de vendre ses cartes, remboursé pendant deux ans ses anciens clients, et déclaré que ce qu’elle croyait être des anges ne l’était pas. Elle est devenue chrétienne, non musulmane ; mais son témoignage est celui d’une professionnelle de l’oracle qui, de l’intérieur, a conclu que « ce qui répondait » n’était pas ce qu’elle croyait. L’islam le lui aurait dit dès le départ.