L’audiovisuel public, son budget et ses nominations, les médias indépendants, le statut de l’AFP et la presse faite par des musulmans de France.
L’audiovisuel public : 3,9 milliards, nommé par une autorité que l’Élysée choisit
France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte et l’INA reçoivent 3 878 M€ en 2026, soit plus de 90 % de tout l’argent public consacré aux médias. Leurs présidents sont nommés par l’Arcom, dont le président est nommé par le président de la République, et leur budget est voté chaque année par le Parlement depuis la suppression de la redevance en 2022. L’indépendance de l’audiovisuel public français n’est garantie ni par son financement ni par son mode de nomination ; elle tient à la résistance de ses rédactions et à la prudence des gouvernements.
Qui finance. La contribution à l’audiovisuel public (138 € par foyer) a été supprimée à l’été 2022, promesse de campagne d’Emmanuel Macron, et remplacée par une fraction de TVA ; la loi organique du 13 décembre 2024 a pérennisé ce mécanisme. Budget 2026 : France Télévisions 2 440,6 M€ (−2,6 %), Radio France 648 M€, France Médias Monde 303,9 M€, Arte France 298,1 M€, INA 103,5 M€ ; en euros constants, l’ensemble a perdu 583 M€ depuis 2019, soit 13 % (Sénat, PLF 2026). La Cour des comptes a jugé le 23 septembre 2025 que France Télévisions était dans « une situation financière critique qui impose sans délai des réformes structurelles » : déficit voté de 40 M€ en 2025, environ 9 000 équivalents temps plein, trésorerie négative. L’argent vient de l’impôt, donc du vote annuel du Parlement : chaque automne, les groupes qui veulent privatiser (RN, une partie de LR) peuvent proposer des coupes.
Qui nomme. L’Arcom compte neuf membres : le président nommé par le président de la République, trois par le président du Sénat, trois par le président de l’Assemblée, un par le Conseil d’État, un par la Cour de cassation. Martin Ajdari, proposé par l’Élysée, a été validé le 18 décembre 2024 par 47 voix contre 36 (LCP). C’est l’Arcom qui nomme les présidents de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde : le 14 mai 2025, elle a reconduit Delphine Ernotte pour un troisième mandat de cinq ans, en « privilégiant la continuité » ; un candidat écarté a dénoncé un « simulacre de procédure ». Nicolas Sarkozy avait fait nommer les présidents directement par l’Élysée (loi de 2009) ; François Hollande a rendu ce pouvoir au CSA en 2013. Le résultat est le même à un degré près : le pouvoir nomme celui qui nomme.
La holding France Médias : gelée. Le projet de Rachida Dati de réunir France Télévisions, Radio France et l’INA sous une holding unique à PDG unique a été adopté par le Sénat (juin 2023, puis 11 juillet 2025 par 194 voix contre 113, en vote bloqué), rejeté par l’Assemblée le 30 juin 2025 par motion de rejet, et attend depuis une deuxième lecture qui ne vient pas. Le 30 mars 2026, la nouvelle ministre de la Culture Catherine Pégard a déclaré : « Il n’y aura pas de loi réformant l’audiovisuel public dans les prochains mois » (LCP). Le RN propose la privatisation ; aucune des 234 personnes entendues par la commission d’enquête de l’Assemblée ne l’a défendue.
La commission d’enquête de 2025-2026. Créée le 28 octobre 2025 à l’initiative du groupe UDR d’Éric Ciotti « sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public », présidée par Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), rapporteur Charles Alloncle (UDR) : 67 auditions, 234 personnes sous serment, plus de 150 heures, rapport publié le 5 mai 2026. Le président et le rapporteur ont rendu deux textes distincts ; le président écrit que les travaux n’ont révélé ni « système mafieux » ni « affaire d’État », et que « l’indépendance ne se décrète pas : elle se garantit par des mécanismes institutionnels clairs » (Assemblée nationale). Tristan Waleckx, de « Complément d’enquête », y a déclaré que les pressions « qui étaient autrefois exceptionnelles, deviennent de plus en plus fréquentes ». La commission a surtout servi de tribune contre le service public, ce qui est en soi une information sur son commanditaire.
Les pressions documentées. L’affaire la plus récente : le 5 septembre 2025, L’Incorrect publie une vidéo volée dans un restaurant où Thomas Legrand (France Inter) dit, devant Patrick Cohen et deux responsables socialistes : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati » ; Rachida Dati, ministre de la Culture et candidate à Paris, dénonce des propos « contraires à la déontologie » ; Legrand est suspendu le soir même ; le comité d’éthique de France Télévisions blanchit Cohen en jugeant la vidéo « tronquée et montée » ; l’Arcom auditionne Ernotte et Veil à huis clos puis confie à Bruno Lasserre une mission sur l’impartialité, dont les 17 recommandations (29 mai 2026) aboutissent à des décrets renforçant les comités d’éthique et imposant une charte éditoriale en 2027 (CB News). Marine Le Pen a réclamé le départ d’Ernotte, « une militante très marquée à gauche ». Devant la commission, Dati a affirmé sous serment qu’un proche avait été approché contre rémunération pour une enquête la concernant ; le journaliste visé a répondu sous serment : « Jamais je n’ai monnayé un témoignage ».
Ce que cela donne sur l’islam. Le service public n’est pas CNews, et les comptages le montrent : en 2020-2024, le mot « islam » est apparu 15 587 fois dans les bandeaux de franceinfo contre 30 993 sur CNews. Mais c’est France 2 qui a diffusé en février 2012 le reportage d’« Envoyé spécial » sur la viande halal qui a lancé la polémique de la présidentielle ; c’est le JT de France 2 que Jérôme Berthaut a observé pour décrire la fabrication du « jeune de banlieue » ; et c’est aussi France 2 qui, le 27 novembre 2025, a diffusé « La méthode CNews », l’enquête la plus précise jamais faite sur la chaîne de Bolloré. Le service public est à la fois le lieu où le cadrage sécuritaire s’est installé dès les années 2000 et celui d’où viennent les rares contre-enquêtes : France 2 (« Islam », le dimanche matin), France Culture (« Questions d’islam », et jadis « Cultures d’islam » d’Abdelwahab Meddeb), Arte (« Musulmans de France », 2010) restent les seules antennes nationales où l’on a entendu des savants parler de l’islam de l’intérieur.
Les indépendants : ce qui existe en dehors des milliardaires et de l’État
Il existe une presse qui n’appartient ni à une fortune ni à l’État. Elle vit de ses lecteurs, elle est petite, et son existence prouve une chose : le modèle des milliardaires n’est pas une fatalité économique, c’est un choix. Mediapart, sans publicité ni aide publique, gagne de l’argent depuis quinze ans.
| Média | Qui le possède | Ressources | Chiffres récents |
|---|---|---|---|
| Mediapart (2008) | Fonds pour une presse libre (fonds de dotation) et Société pour l’indépendance de Mediapart, depuis 2019 | Abonnements seulement : zéro publicité, zéro aide à la presse | 257 383 abonnés, CA 28 M€, bénéfice 4,4 M€ en 2025, 15e année bénéficiaire, 156 salariés (Puremédias) |
| Le Canard enchaîné (1915) | Ses salariés et dirigeants | Ventes seules, sans publicité depuis toujours | 250 000 ex./semaine (2023, −11,5 %), environ 130 M€ de réserves ; relaxe des quatre prévenus dans l’affaire de l’emploi présumé fictif (17 octobre 2025), appel du parquet |
| La Croix (1883) | Bayard, groupe des Assomptionnistes | Abonnements, aides (9,26 M€ en 2023, 3e titre aidé) | Jusqu’à 59 suppressions de postes annoncées en 2026 ; a refusé en décembre 2024 un dirigeant venu du réseau Stérin après une grève |
| L’Humanité (1904) | Société indépendante, direction Fabien Gay (sénateur PCF) | 40 000 abonnés, 2 M€ de dons par an, 6,58 M€ d’aides (2023), 1 M€ de publicité | Fabien Gay dénonce un « ostracisme publicitaire » ; projet de chaîne TNT avec Pigasse |
| Arrêt sur images (1995, en ligne depuis 2008) | Indépendant, fondé par Daniel Schneidermann | Abonnements | Moins de 20 000 abonnés, perte de 249 000 € en 2023 |
| Blast (2021) | SCIC (coopérative), plus de 7 000 sociétaires | 33 625 abonnés, 4 500 dons par mois, 4,08 M€ de produits (2024) | 1,64 million d’abonnés YouTube, 40 ETP, 14 procédures en diffamation (Sénat, 14 avril 2026) |
| StreetPress (2009) | Indépendant | 15 500 donateurs | 23 salariés, 18 procès en cours, 100 000 € de frais de défense |
| Reporterre (2007) | Association | 98 % de dons, budget 2,7 M€ | 25 salariés dont 19 journalistes |
| Les Jours (2016) | Fondateurs ; actionnaires minoritaires Niel, Pigasse, Capton | Abonnements | 10 000 abonnés, seuil d’équilibre 15 000 |
| Off Investigation (2021) | Jean-Baptiste Rivoire, ancien de « Spécial Investigation » | Dons (200 000 €, 3 500 donateurs) | Trois journalistes ; a produit les enquêtes sur Bolloré |
| Acrimed (1996) | Association | Cotisations | Observatoire critique des médias ; la carte « Médias français, qui possède quoi ? » avec Le Monde diplomatique, version 21.1 de décembre 2025 (Acrimed) |
Les limites de ces modèles. La dépendance aux dons (98 % pour Reporterre), des seuils d’équilibre jamais atteints (Les Jours, Arrêt sur images), le coût des procès intentés par les puissants qu’ils dérangent (Blast, StreetPress), la démonétisation sur les plateformes, et une audience qui reste celle d’un public déjà convaincu : Mediapart touche 257 000 abonnés quand le JT de TF1 en touche 5 millions chaque soir. Le Fonds pour une presse libre a lancé le 1er octobre 2026 une campagne intitulée « Présidentielle 2027 : six mois pour ne pas sombrer » (FPL).
Ce que cela signifie pour un lecteur musulman. Ces titres sont, pour la plupart, de gauche ou écologistes ; ils ne sont pas plus « neutres » que les autres, ils sont seulement sans propriétaire à servir. Ils sont aussi, souvent, les seuls à avoir enquêté sur le fonctionnement interne de CNews (Mediapart, avril 2024), sur la chronologie du meurtre d’Aboubakar Cissé, sur les réseaux de Périclès (L’Humanité, juillet 2024) et sur le tueur d’Hichem Miraoui (Mediapart, juin 2025). Leur sympathie pour les musulmans comme minorité discriminée ne s’étend pas à l’islam comme religion : il n’existe aucun média d’information générale français, de quelque bord que ce soit, où la parole d’un savant musulman serait traitée comme celle d’un expert.
L’AFP : la source de tous, qui n’appartient à personne
L’Agence France-Presse fournit les dépêches que reprennent presque tous les médias cités dans ce dossier, et elle n’appartient à aucun d’eux ni à l’État. La loi du 10 janvier 1957 en a fait un organisme autonome de droit privé sans capital ni actionnaire, héritier de l’agence Havas, avec une mission inscrite dans la loi : rechercher une information « complète et objective » et ne passer « en aucune circonstance sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique ou économique » (ministère de la Culture). C’est la seule institution du paysage dont l’indépendance est garantie par un statut plutôt que par la bonne volonté d’un propriétaire.
Mais l’État paie. Budget 2024 : 330 M€, dont 119 M€ de compensation des missions d’intérêt général et 11 M€ d’abonnements des ministères, ambassades et préfectures ; le financement public représente environ 43 % des produits ; la compensation atteint 120 M€ en 2025 et 124 M€ prévus en 2026, dans un contrat d’objectifs et de moyens 2024-2028 signé avec l’État (Sénat, réponse du ministère, novembre 2025). Environ 2 600 salariés, 201 bureaux dans plus de 150 pays. En juin 2025, la direction a annoncé jusqu’à 12 M€ d’économies d’ici 2026 : fin des contrats avec les agences gouvernementales américaines, fin du partenariat de vérification avec Meta, baisse des revenus versés par les plateformes, concurrence de l’intelligence artificielle.
Pourquoi cela compte pour l’islam. Une dépêche AFP est reprise en quelques minutes par des centaines de sites et de chaînes ; son vocabulaire devient le vocabulaire commun. Quand l’AFP écrit « rapport sur l’entrisme frériste », le mot est installé partout le soir même. L’agence reste le lieu où les faits sont le mieux vérifiés (son service AFP Factuel a démonté une part des rumeurs citées ici), et c’est aussi celui dont dépend le plus la formulation initiale des sujets. Sa fragilité financière, et sa dépendance à un financement public négocié tous les cinq ans, sont donc un enjeu pour tout le monde.
Les médias faits par des musulmans de France : une presse sans fréquence
Il existe une presse musulmane française, en ligne, ancienne, et invisible dans le paysage décrit plus haut : aucune fréquence, aucune aide publique significative, aucun propriétaire fortuné, et des audiences sans commune mesure avec celles des chaînes qui parlent des musulmans.
- Saphirnews : quotidien en ligne « de référence musulmane », créé en 2002 (date approximative, le site se dit âgé de « plus de 20 ans »), édité par l’association Saphir Médiation, financé par les dons via l’association J’aime l’info, sans aide publique, se déclarant contrôlé par « aucun État, aucun groupe industriel ni aucune organisation politique ou religieuse » (Saphirnews). Ligne : pluralisme, actualité générale et vie des musulmans de France.
- Oumma.com : le plus ancien (1999, date approximative), site d’opinion et d’actualité, financé par la publicité et les dons.
- Mizane.info : média d’analyse créé dans les années 2010, décliné en vidéo et podcast (Mizane TV).
- Al-Kanz : site de consommation et de société (halal, finance, éthique), l’un des plus lus.
- Le Muslim Post, Islam & Info, et des chaînes YouTube de prédication ou de débat dont certaines dépassent les audiences de ces sites.
Ce que cette presse n’a pas : une rédaction salariée de taille comparable à celle d’un quotidien régional, un accès aux sources officielles (les préfectures ne lui répondent pas), une place dans les revues de presse des matinales, et des chiffres d’audience certifiés par l’ACPM ou Médiamétrie. Ce qu’elle a : l’indépendance structurelle que les grands médias n’ont pas, et la précarité qui va avec. Le contraste est la mesure du problème : une chaîne prononce « islam » 31 000 fois en quatre ans devant trois millions de personnes par soir ; les musulmans qui voudraient répondre disposent de sites tenus par des associations qui demandent 40 € par chèque. Un musulman qui veut une information de qualité sur sa propre communauté dépend donc, pour les faits, de l’AFP, de Mediapart ou de Libération, et pour la religion, de sources qui ne sont pas des médias d’information.
Et Allah est le plus savant.