Les propriétaires des médias français un par un : Bolloré, Arnault, Dassault, Bouygues, Niel, Kretinsky, Saadé. L’argent, l’État, les rédactions.
- Vincent Bolloré : le seul propriétaire qui dit pourquoi il achète
- Bernard Arnault : la presse économique et populaire aux mains du premier annonceur
- Famille Dassault : Le Figaro, payé par le Rafale
- Famille Bouygues : TF1, la chaîne du béton et des marchés publics
- Xavier Niel et Matthieu Pigasse : Le Monde, ou l’indépendance achetée par un milliardaire
- Daniel Kretinsky : le charbon tchèque derrière Marianne, Elle et Franc-Tireur
- Rodolphe Saadé : BFM TV et RMC, achetés avec les bénéfices du fret et un impôt sur mesure
- Les autres propriétaires : du Point à la presse régionale
Vincent Bolloré : le seul propriétaire qui dit pourquoi il achète
Vincent Bolloré est le seul grand propriétaire de médias français à poursuivre ouvertement un projet idéologique, et le seul dont la chaîne d’information a été mise en demeure par le régulateur pour avoir imposé « un même cadre d’interprétation de l’actualité » : l’immigration et l’islam comme menaces. Son empire médiatique, bâti entre 2015 et 2024, est aujourd’hui le premier de France en audience d’information (CNews), en radio généraliste privée (Europe 1 reste loin derrière RTL, mais le groupe tient aussi Europe 2 et RFM), en presse magazine (Prisma Media) et en édition (Hachette Livre, premier éditeur du pays).
D’où vient l’argent. La fortune est bretonne et ancienne : une papeterie fondée en 1822 à Ergué-Gabéric, près de Quimper, sur la rivière Odet. Vincent Bolloré, né en 1952, en reprend le contrôle en 1981 alors qu’elle est au bord de la faillite, la redresse (papier à cigarettes, films plastiques), puis bâtit sa fortune sur la logistique portuaire en Afrique francophone : ports, chemins de fer, entrepôts dans une vingtaine de pays, souvent obtenus par concession d’États (une enquête pour corruption liée aux ports de Lomé et de Conakry s’est conclue en 2021 par une reconnaissance de culpabilité de la société et une amende). Cette activité africaine a été vendue à MSC en 2022, et Bolloré Logistics à CMA CGM en 2024 (plus-value : 1,84 Md€ de résultat net sur le seul exercice 2024). Le groupe est aujourd’hui une holding de participations : Bolloré SE affiche pour 2025 un chiffre d’affaires de 2 926 M€, une trésorerie nette de 5 619 M€ et 10,65 Md€ de participations cotées. Fortune familiale : 11,5 Md€ au classement Challenges 2024 (14e), montant 2026 non publié dans les sources consultées.
Ce qu’il possède en octobre 2026. Depuis la scission de Vivendi en décembre 2024, quatre sociétés cotées, toutes contrôlées par la même pyramide :
| Société | Ce qu’elle tient | Chiffres 2025 |
|---|---|---|
| Canal+ (cotée à Londres) | Canal+, CNews, CStar, C8 (fermée le 28 février 2025), Dailymotion, Studiocanal, MultiChoice (Afrique du Sud, racheté en 2025), 34 % d’UGC avec option de contrôle en 2028 | CA 6,95 Md€, EBITA 527 M€ (Option Finance) |
| Louis Hachette Group (66 % de Lagardère, 100 % de Prisma) | Europe 1, Europe 2, RFM ; JDD, JDNews ; Hachette Livre (Grasset, Fayard, Stock, Calmann-Lévy, Larousse, Le Livre de Poche) ; Prisma Media (Capital, Geo, Femme actuelle, Voici, Télé-Loisirs, Ici Paris, France Dimanche) ; Relay (kiosques de gares et d’aéroports) | CA 9,62 Md€, plus de 34 000 salariés, dette nette 1,59 Md€ (communiqué LHG) |
| Havas (Amsterdam) | 6e groupe publicitaire mondial : il achète l’espace publicitaire dans les médias des autres | Dirigé par Yannick Bolloré |
| Vivendi (Paris) | Gameloft, participations (dont 13,6 % de Prisma Group depuis mars 2026) ; 18,4 % d’Universal Music détenus par Bolloré SE | — |
Paris Match a été vendu à LVMH le 1er octobre 2024 pour 120 M€. Prisma Media perd 43 M€ en 2025 et a annoncé en décembre 2025 jusqu’à 279 licenciements sur 650 postes.
La pyramide familiale. Compagnie de l’Odet (71 % de Bolloré SE) → Bolloré SE → 30,4 % de Canal+, 30,4 % de LHG, 30,4 % de Havas, 29,3 % de Vivendi. Avec moins d’un tiers du capital de chaque société, la famille les contrôle toutes, parce que le reste est dispersé. Le 8 juillet 2026, la Cour d’appel de Paris a pourtant jugé, sur renvoi après cassation, que Bolloré ne « contrôlait » pas Vivendi au sens boursier, ce qui lui évite une offre publique de retrait réclamée par un fonds minoritaire. Vincent Bolloré, 74 ans, reste PDG de l’Odet ; ses quatre enfants se partagent l’empire : Yannick (DG de Havas, président des conseils de surveillance de Vivendi et de Canal+), Cyrille (DG de Bolloré SE), Sébastien (DG délégué de l’Odet), Marie (Blue Solutions). Le groupe a fêté son bicentenaire en février 2022 ; la transmission est en cours (L’Essentiel de l’éco).
Ce que l’activité doit à l’État. Tout ce qui fait la valeur du pôle médias repose sur des autorisations publiques : les fréquences TNT de Canal+, CNews et CStar (attribuées gratuitement par l’Arcom), les fréquences FM d’Europe 1, Europe 2 et RFM, les concessions de Lagardère Travel Retail dans les gares et aéroports (6,13 Md€ de chiffre d’affaires), le prix unique du livre et la TVA réduite dont vit Hachette. Les litiges fiscaux « majeurs » de Canal+ en France ont été réglés en 2025. C’est aussi l’État qui a retiré une fréquence : C8, sanctionnée à hauteur de 7,6 M€ en huit ans, a perdu son autorisation le 24 juillet 2024 et le Conseil d’État a rejeté tous ses recours (19 février 2025).
L’idéologie, assumée. Devant la commission d’enquête du Sénat, le 19 janvier 2022, Bolloré jure d’un intérêt « purement économique », « pas politique », « ni idéologique », tout en se disant « démocrate-chrétien » (Public Sénat). Dans le JDD du 19 avril 2026, il se présente comme « chrétien démocrate » et dénonce une « petite caste » d’auteurs. Les faits parlent plus clairement que les auditions : Fayard, dirigée depuis 2024 par Lise Boëll (l’éditrice d’Éric Zemmour), publie Jordan Bardella, Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy ; le JDD est confié en 2023 à Geoffroy Lejeune, venu de Valeurs actuelles ; CNews programme « En quête d’esprit », émission religieuse catholique, et « Face à Philippe de Villiers » ; en juillet 2022, Lagardère impose à Paris Match une couverture sur le cardinal Sarah, ce que la société des journalistes qualifie d’« ingérence ».
Les interventions documentées. 2015 : une enquête de « Spécial Investigation » sur l’évasion fiscale via une filiale du Crédit Mutuel, banque dont le patron est un ami de Bolloré, est déprogrammée après un appel de Bolloré « en personne » au directeur de Canal+ ; le film passera sur France 3 (Puremédias). 2016 : suppression de « Spécial Investigation » et du « Zapping » ; grève de 31 jours à i-Télé contre l’arrivée de Jean-Marc Morandini, « le mouvement le plus long de l’audiovisuel privé », suivie du départ de la quasi-totalité de la rédaction ; i-Télé devient CNews en 2017 (RSF). 2021 : grève à Europe 1, arrivée des animateurs de CNews, départ d’une douzaine de voix. 2023 : grève de 40 jours au JDD (77 voix pour, 1 contre) contre Geoffroy Lejeune ; refus par Lagardère d’une charte bannissant le racisme ; 90 % de la rédaction part. Avril 2026 : limogeage d’Olivier Nora, patron de Grasset depuis 2000, après un désaccord sur un livre de Boualem Sansal et un refus présumé d’éditer le cardinal Sarah ; plus de 200 auteurs quittent la maison, 308 signataires réclament une clause de conscience pour les éditeurs, 600 professionnels du cinéma publient « Zapper Bolloré » à l’ouverture de Cannes et Maxime Saada, patron de Canal+, annonce que les signataires seront exclus des productions du groupe (Euronews).
Les sanctions. CNews et C8 sont les deux seules chaînes françaises à avoir été condamnées à des amendes par le régulateur : 47 sanctions cumulées en novembre 2024, record national. Pour CNews seule, depuis 2024 : 50 000 € (Lejeune imputant l’antisémitisme à « l’immigration arabo-musulmane », sanction confirmée par le Conseil d’État le 6 novembre 2025), 80 000 € (« l’immigration tue »), 150 000 € (avortement, fausse information sur des parents musulmans à Pau), 100 000 € (Algériens et Palestiniens, février 2026), 200 000 € (violences après la finale de Ligue des champions attribuées aux « enfants de l’immigration arabo-musulmane », juillet 2026). Et surtout la mise en demeure du 12 juin 2026 pour manquement au pluralisme, première du genre en France, détaillée plus bas. CNews a annoncé un recours au Conseil d’État.
Le résultat. CNews est devenue la première chaîne d’information de France en mai 2024 et a terminé 2025 à 3,4 % de part d’audience, devant BFM TV (2,8 %). En septembre 2026, les deux chaînes sont à égalité à 3,0 %, CNews ayant perdu 0,9 point en un an. Vingt ans de sanctions, de grèves et de départs n’ont pas empêché le projet d’aboutir : le groupe Bolloré est aujourd’hui, en volume mesuré (bandeaux, heures d’antenne, unes), le premier producteur de discours sur l’islam en France. C’est un constat de volume, pas une imputation d’intention à chaque journaliste de la chaîne.
Bernard Arnault : la presse économique et populaire aux mains du premier annonceur
Bernard Arnault, première fortune de France (121,2 Md€ en 2026), possède le premier quotidien économique (Les Échos), le premier quotidien populaire d’Île-de-France (Le Parisien), le premier hebdomadaire d’actualité en images (Paris Match, depuis octobre 2024) et, depuis fin 2025, la totalité du magazine économique Challenges, celui-là même qui publie chaque année le classement des fortunes. Il tient aussi Radio Classique, Investir, Connaissance des Arts. Peu de pays d’Europe voient leur premier quotidien économique détenu par l’homme qu’il est censé surveiller.
D’où vient l’argent. Fils d’un entrepreneur de BTP du Nord, Bernard Arnault, né en 1949, rachète en 1984 le groupe textile Boussac en faillite, avec l’appui de l’État et de la banque Lazard, pour en extraire Christian Dior ; il prend le contrôle de LVMH en 1989. LVMH, c’est 75 maisons (Louis Vuitton, Dior, Moët, Hennessy, Sephora, Tiffany, Bulgari), un chiffre d’affaires 2025 de 80,8 Md€ et un bénéfice net de 10,9 Md€. Le luxe vit de la publicité : LVMH est l’un des tout premiers acheteurs d’espace publicitaire en France, ce qui fait de lui, même dans les journaux qu’il ne possède pas, un client qu’on évite de fâcher. Un journal qui perd les pages Dior et Vuitton perd une part de son budget.
Les médias et ce qu’ils coûtent. Les Échos ont été achetés à Pearson en 2007 (environ 240 M€, montant approximatif) contre l’avis de la rédaction, qui avait fait grève ; Le Parisien en 2015 ; Paris Match pour 120 M€ en 2024 ; Challenges en deux temps (30 % puis 100 % fin 2025). Le Parisien a perdu 71,3 M€ en 2025, record historique, après 38,4 M€ en 2024 ; ses ventes en kiosque sont tombées à 24 275 exemplaires par jour ; LVMH a réinjecté 150 M€ fin 2025, après 83 M€ en 2019 et 65 M€ en 2022. Le groupe a reçu plus de 17 M€ d’aides publiques à la presse en 2023, premier bénéficiaire privé du pays, dont 12,37 M€ pour Aujourd’hui en France (l’édition nationale du Parisien), premier titre aidé de France (tableau du ministère). L’homme le plus riche de France est donc aussi le plus subventionné pour ses journaux.
La famille. Holding Agache, détenue par les cinq enfants à parts égales de 20 % : Delphine (PDG de Dior), Antoine (Christian Dior SE, communication), Alexandre (Moët Hennessy), Frédéric (Loro Piana), Jean (Louis Vuitton montres). La limite d’âge du PDG a été relevée à 85 ans en 2025 ; Arnault, 76 ans, dit vouloir rester « une décennie ». Un lien familial relie les deux premiers empires médiatiques privés du pays : Delphine Arnault est la compagne de Xavier Niel, actionnaire historique du Monde et de L’Obs.
Ce que l’activité doit à l’État. Pas de contrat public structurant, mais une dépendance d’une autre nature : la fiscalité. Chaque débat sur l’impôt sur la fortune, sur la surtaxe des grandes entreprises (2025-2026) ou sur la taxation des dividendes concerne directement Agache. En 2012, Arnault avait demandé la nationalité belge au moment où François Hollande annonçait une tranche à 75 % ; Libération titrait « Casse-toi riche con ! » et perdait ses pages de publicité LVMH. Il assiste aux sommets Choose France, dialogue directement avec l’Élysée, et a été photographié au premier rang de l’investiture de Donald Trump en janvier 2025.
Les interventions documentées. Mars 2016 : la direction du Parisien interdit toute chronique du film « Merci Patron ! » de François Ruffin, qui raconte les licenciements d’une usine du groupe ; les syndicats du journal dénoncent la consigne. Mars 2023 : Nicolas Barré, directeur des Échos depuis 2013, est écarté ; la société des journalistes « s’inquiète de l’existence de menaces sur l’indépendance du journal » et refuse ensuite à une très large majorité le successeur proposé (Puremédias). Janvier 2026 : Michèle Benbunan, ancienne patronne d’Editis, remplace Pierre Louette à la tête du pôle médias. 21 avril 2026 : grève à Challenges, votée à 88 %, un jour de bouclage, « une première » : LVMH refuse de reprendre la charte d’indépendance qui donnait à la rédaction un droit d’approbation de son directeur ; Pierre-Henri de Menthon part pour « divergences » ; syndicats et RSF saisissent la justice contre la concentration de la presse économique, sans succès à ce jour (The Media Leader).
La ligne. Libérale, pro-entreprise, européenne, centriste au sens où l’Élysée l’entend depuis 2017. Les Échos et Le Parisien ne font pas de l’islam un fonds de commerce comme CNews ; leur rôle dans le dispositif est ailleurs. Le Parisien est le journal des faits divers d’Île-de-France, celui dont les unes sur l’insécurité nourrissent les matinales ; c’est une information non vérifiée du Parisien sur une collégienne de Rennes présentée comme musulmane que Sonia Mabrouk a reprise à l’antenne le 13 décembre 2023 (voir plus bas). Et Paris Match, passé de Bolloré à Arnault, reste ce qu’il était : la vitrine où les présidents viennent se faire photographier.
Famille Dassault : Le Figaro, payé par le Rafale
Le Figaro, premier quotidien national en diffusion papier, appartient depuis 2004 à une famille dont le revenu principal est la vente d’avions de combat à l’État français et, avec l’appui diplomatique de l’État français, aux gouvernements étrangers. C’est la dépendance la plus directe de tout le paysage : un journal d’opinion de droite dont le propriétaire négocie en permanence avec le ministère des Armées et le Quai d’Orsay.
D’où vient l’argent. Marcel Dassault (1892-1986), ingénieur aéronautique, bâtit après-guerre le constructeur des Mirage et des Falcon ; nationalisé à 46 % en 1981, le groupe reste contrôlé par la famille. Dassault Aviation a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 7,42 Md€, dont 1,67 Md€ de défense France et 2,97 Md€ de défense export, un bénéfice net de 1,06 Md€ et un carnet de commandes de 46,6 Md€ comprenant 220 Rafale (175 à l’export, 45 pour la France). À cela s’ajoutent Dassault Systèmes (logiciels, première capitalisation technologique française), l’immobilier, Artcurial, le Château Dassault. Fortune familiale : 27,7 Md€ en 2026, 7e de France.
Ce que l’activité doit à l’État. Tout. Les commandes de Rafale et de Falcon de surveillance viennent du ministère des Armées ; les ventes à l’Inde, aux Émirats, à l’Égypte, à l’Indonésie, à la Grèce sont négociées par l’Élysée, financées par des garanties publiques et accompagnées par les militaires français ; la recherche est financée par les crédits de défense. La surtaxe exceptionnelle de 2025 a coûté 96 M€ au groupe. Serge Dassault a lui-même été sénateur UMP puis LR de l’Essonne de 2004 à 2017.
Le Figaro et ses déclinaisons. Groupe Figaro : Le Figaro (quotidien, 295 000 abonnés numériques en 2024), Le Figaro Magazine, Madame Figaro, TV Magazine, Le Particulier, Figaro Étudiant, Figaro TV (chaîne web lancée en 2023), Gala (racheté en 2023), le Journal du Net et Linternaute. Chiffre d’affaires 2024 : 579 M€, résultat opérationnel 27 M€, 60 % de revenus numériques (JDN) ; 10,59 M€ d’aides publiques en 2023, deuxième titre aidé de France. Le Figaro Magazine est, avec Valeurs actuelles et Le Point, l’un des trois hebdomadaires qui ont fait de l’islam un sujet de couverture récurrent depuis les années 2000.
La famille. Serge Dassault (1925-2018) a tenu le groupe pendant trente ans. Son fils aîné Olivier, député LR, est mort dans un accident d’hélicoptère en mars 2021. Le Groupe industriel Marcel Dassault (GIMD) est aujourd’hui présidé par un non-membre de la famille, Éric Trappier (depuis le 9 janvier 2025), sous un conseil de surveillance familial : Laurent Dassault, Marie-Hélène Habert-Dassault, Héléna Meilhan-Dassault, et, depuis novembre 2025, Vincent Dassault, 32 ans, qui a remplacé son père Thierry (Bloomberg). Marc Feuillée dirige le groupe Figaro ; Alexis Brézet en est le directeur des rédactions.
La ligne, dite par le propriétaire. Serge Dassault est le propriétaire français qui a le plus clairement expliqué pourquoi il possédait un journal. 30 septembre 2004, aux responsables de l’école de journalisme CFJ : « J’espère que vous allez cesser de former des journalistes de gauche ! ». 10 décembre 2004, sur France Inter : un journal doit diffuser des « idées saines », car « nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche » (Le Monde, 13 décembre 2004). En août 2004, il refuse de publier un entretien gênant sur les frégates de Taïwan, que Le Point publiera. En avril 2017, des SMS à Nicolas Dupont-Aignan, rapportés et jamais démentis : « Si tu changes d’avis, il n’y aura plus de censure je te le promets ». Le Figaro a tenu la ligne depuis : droite libérale et conservatrice, soutien aux candidats LR puis, à partir de 2024, porosité croissante avec les thèmes du RN sur l’immigration et « l’islamisme ». C’est Le Figaro qui a publié en avant-première, le 20 mai 2025, le rapport gouvernemental sur les Frères musulmans, la veille du Conseil de défense.
Famille Bouygues : TF1, la chaîne du béton et des marchés publics
TF1 est la première chaîne de France et son journal de 20 heures reste le rendez-vous d’information le plus regardé du pays (autour de 5 millions de téléspectateurs, chiffre approximatif). Elle appartient depuis sa privatisation en 1987 à un groupe de bâtiment et de travaux publics dont les clients sont, pour une large part, l’État, les collectivités et les concessions publiques. Le lien n’est pas idéologique comme chez Bolloré, il est contractuel : on ne fâche pas celui qui attribue les marchés.
D’où vient l’argent. Francis Bouygues fonde l’entreprise en 1952 ; elle devient le premier groupe de BTP du monde. Bouygues SA en 2025 : chiffre d’affaires de 56,9 Md€, bénéfice net de 1,14 Md€. Colas (routes, 16 Md€), Equans (services énergétiques, 18,7 Md€), Bouygues Construction (10,6 Md€), Bouygues Immobilier, Bouygues Telecom (6,5 Md€) et TF1 (2,3 Md€, soit 4 % du groupe). La télévision est la plus petite division, et de loin la plus visible.
Ce que l’activité doit à l’État. Les routes de Colas sont payées par les départements et l’État ; les chantiers de Bouygues Construction sont des hôpitaux, des prisons, des stades, des lignes de métro (Grand Paris Express), des centrales (EPR de Flamanville) ; les licences de Bouygues Telecom sont attribuées par l’État ; les fréquences de TF1, LCI, TMC et TFX par l’Arcom. En juin 2026, Bouygues a signé avec Iliad et Orange le rachat de SFR pour 20,35 Md€ (Bouygues prenant 42 %), une opération qui dépend de l’Autorité de la concurrence et de Bercy (La Libre). En 1987, TF1 avait été attribuée à Bouygues par la CNCL au nom du « mieux-disant culturel », contre Hachette.
La famille. Martin Bouygues, fils du fondateur, préside le conseil ; la holding familiale SCDM détient 28,3 % du capital et 29,3 % des droits de vote de Bouygues SA, les salariés 19,2 % (structure du capital) ; Bouygues détient environ 43 % de TF1 (chiffre approximatif). Olivier Roussat est directeur général ; Edward Bouygues, fils de Martin, est DG délégué et successeur désigné. Martin Bouygues est le parrain de Louis Sarkozy, fils de Nicolas Sarkozy ; il faisait partie des invités du Fouquet’s le soir de la présidentielle du 6 mai 2007, avec Bernard Arnault, Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré, qui prêta ensuite son yacht au président élu.
Les médias. TF1, LCI (chaîne d’information, 2,8 % de part d’audience en septembre 2026, en forte hausse), TMC (« Quotidien »), TFX, TF1 Séries Films, la plateforme TF1+ (38 millions de visiteurs mensuels), Newen (production : « Plus belle la vie », « Demain nous appartient »). Chiffres 2025 : 2,3 Md€ de chiffre d’affaires dont 1,6 Md€ de publicité (70 % des recettes), bénéfice net 153 M€ en baisse de 25 % (CB News). Le projet de fusion TF1-M6 a été abandonné en septembre 2022 devant les exigences de l’Autorité de la concurrence.
La phrase qui dit tout. Patrick Le Lay, PDG de TF1, en juillet 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». Il ajoutait que pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur « soit disponible », et que le rôle des programmes est de le « divertir, le détendre pour le préparer entre deux messages ». Il dira plus tard qu’il « aurait dû se taire ». La phrase n’a pas été démentie par les comptes : 70 % des recettes de TF1 viennent des annonceurs.
Le JT de TF1 et le cadrage sécuritaire. TF1 ne fait pas de polémique sur l’islam ; elle fait du fait divers. Le journal de 20 heures est celui que les responsables politiques choisissent pour les annonces à fort écho : c’est sur TF1, le dimanche 27 août 2023, que Gabriel Attal a annoncé l’interdiction de l’abaya ; c’est sur TF1 que Marine Le Pen a annoncé sa candidature le 7 juillet 2026. Le sociologue Jérôme Berthaut, qui a observé de l’intérieur la fabrication du JT de France 2, décrit un mécanisme qui vaut pour toutes les grandes chaînes : les « fixeurs » sélectionnent dans les quartiers des habitants « correspondant aux attentes », et rattacher un sujet « à l’économie souterraine ou à l’islamisme » est « plus valorisant » pour la carrière d’un reporter que de montrer la vie ordinaire (Métropolitiques). Le profil des téléspectateurs confirme l’effet : en avril 2022, Marine Le Pen était en tête des intentions de vote chez les téléspectateurs du JT de TF1 (31 %), devant ceux de CNews (24 %) (Ifop pour Marianne).
Xavier Niel et Matthieu Pigasse : Le Monde, ou l’indépendance achetée par un milliardaire
Le Monde, journal de référence et premier quotidien numérique du pays (670 000 abonnés fin 2025), a été sauvé de la faillite en 2010 par trois hommes d’affaires, puis placé en 2024 dans un fonds de dotation par celui des trois qui avait tout racheté. Son indépendance est réelle sur le papier et a été conquise par les journalistes eux-mêmes, contre leurs actionnaires, en 2019. Elle reste financée par l’argent des télécoms.
Xavier Niel : d’où vient l’argent. Né en 1967 à Créteil, autodidacte, il fait fortune dans les années 1980-1990 avec des services du Minitel rose, puis fonde Free en 1999 : la Freebox en 2002, le forfait mobile à 2 € en 2012. Iliad en 2025 : 10,35 Md€ de chiffre d’affaires, 52 millions d’abonnés en France, en Italie et en Pologne. Fortune : 30,1 Md€, 6e de France. Sa holding personnelle NJJ détient aussi Station F, des participations dans des opérateurs étrangers (Irlande, Monaco, Suisse), l’école 42 ; il est le compagnon de Delphine Arnault.
Ce que l’activité doit à l’État. Un opérateur télécom vit de licences attribuées par l’État (fréquences 4G et 5G, payées plusieurs milliards), de la régulation de l’Arcep et des décisions de l’Autorité de la concurrence. Free n’a existé que parce que l’État lui a attribué en 2009 la quatrième licence mobile, contre les trois opérateurs en place. En 2026, Iliad reprend 31 % de SFR dans l’opération à 20,35 Md€, que Bercy a demandé à examiner de près.
La phrase. « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. » Propos rapportés par la journaliste Odile Benyahia-Kouider dans Un si petit monde (Fayard, 2011), jamais démentis, et opposés à Niel sous serment par le rapporteur de la commission d’enquête de l’Assemblée le 2 avril 2026 (Acrimed). Ce jour-là, Niel accuse le rapporteur d’avoir « transformé la commission en cirque » (« je ne suis pas un clown ») et répond au président : « Vous n’êtes pas procureur » (LCP).
Le Monde : l’histoire d’un rapport de force. 2010 : Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse rachètent le groupe en faillite pour 110 M€ (montant approximatif), avec le soutien de la rédaction contre un projet concurrent soutenu par l’Élysée de Nicolas Sarkozy. 2014 : rachat du Nouvel Observateur. 25 octobre 2018 : Pigasse révèle avoir cédé 49 % de sa holding à Daniel Kretinsky sans prévenir la rédaction ; le Pôle d’indépendance (salariés et fondateurs) exige un droit d’agrément sur tout nouvel actionnaire ; 10 septembre 2019, plus de 450 journalistes somment Pigasse et Kretinsky de signer, Niel parle d’« agression » mais signe (CB News). 2023 : Niel rachète les parts de Kretinsky puis l’essentiel de celles de Pigasse. 23 avril 2024 : le Fonds pour l’indépendance de la presse, doté par Niel, rachète pour 1 € la totalité de sa holding de presse sauf une action ; cible : 75 % pour le Fonds, 25 % pour le Pôle d’indépendance (The Media Leader). Le groupe (Le Monde, L’Obs, Télérama, Courrier international, La Vie, 85 % du HuffPost, 51 % du Monde diplomatique) est bénéficiaire depuis plusieurs années (307 M€ de chiffre d’affaires en 2025) et a reçu 8,4 M€ d’aides publiques en 2023 pour le seul quotidien. Le montage est aujourd’hui le plus protecteur de la presse française ; il reste qu’il a fallu qu’un milliardaire le veuille.
Ce que Niel garde en direct. Nice-Matin, Var-Matin et Monaco-Matin, 100 % NJJ depuis 2019 : plus de 80 départs non remplacés depuis le rachat, grèves en mars et septembre 2025, titre déficitaire (Puremédias). Et Mediawan, cofondé en 2015 avec Pigasse et Pierre-Antoine Capton : 1,5 Md€ de chiffre d’affaires, 80 sociétés de production, 25 % de son activité française réalisée avec France Télévisions, et un actionnaire américain, KKR, dont le poids exact n’a pas été révélé à la commission d’enquête. Le 26 février 2026, l’audition des actionnaires de Mediawan a été annulée faute de Niel, le président menaçant de recourir « à un huissier ou à un agent de la force publique ».
Matthieu Pigasse. Banquier d’affaires (Lazard, puis Centerview), ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn à Bercy, il a racheté Les Inrockuptibles (2009) et Radio Nova (2015), réunis dans sa holding Combat. Il se dit « à disposition de la gauche » pour la « bataille culturelle » et prépare avec Fabien Gay, directeur de L’Humanité, une chaîne d’information « de gauche » candidate à l’une des six fréquences TNT libérées en décembre 2027 : « une vraie rencontre entre un multimillionnaire et un communiste », selon ses mots (Puremédias). Libération a décrit en avril 2026 un management « brutal » chez Combat. Le projet confirme la règle du paysage : même une chaîne de gauche ne peut naître qu’avec l’argent d’une fortune privée.
La ligne. Le Monde est le journal de l’establishment libéral et européen, prudent, factuel, et c’est lui qui a produit les comptages les plus utiles sur CNews et la concentration. Sur l’islam, sa ligne est celle d’une laïcité « ouverte » qui n’empêche pas des unes alarmistes (« les territoires perdus », l’« entrisme ») ni l’usage du vocabulaire du ministère de l’Intérieur. Dans l’enquête Ifop d’avril 2022, les lecteurs du Monde étaient les moins nombreux à voter Le Pen ; Le Monde n’est pas la source de l’islamophobie médiatique, il est le lieu où elle se trouve respectabilisée quand elle y entre.
Daniel Kretinsky : le charbon tchèque derrière Marianne, Elle et Franc-Tireur
Daniel Kretinsky est, avec la famille allemande Mohn (M6, RTL) et le groupe belge Rossel (La Voix du Nord, 20 Minutes), l’un des trois propriétaires étrangers de médias français, et le seul grand propriétaire sans ligne politique affichée. Il a acheté en 2018-2019 une part du Monde, Marianne et les magazines de Lagardère ; il a créé Franc-Tireur ; il a racheté Editis, deuxième éditeur français ; il prête à Libération. Ses journaux sont ceux qui, à gauche et au centre, ont le plus porté le thème de la laïcité « intransigeante » et de la lutte contre « l’islamo-gauchisme ».
D’où vient l’argent. Né en 1975 à Brno, juriste, il fait fortune dans l’énergie : EPH, son groupe, exploite des centrales à charbon et à gaz en Europe centrale, en Allemagne (le lignite de Lusace racheté à Vattenfall en 2016), en Italie, au Royaume-Uni. Chiffre d’affaires d’EPH : 23,3 Md€ en 2024 ; en novembre 2025, il a conclu l’apport de centrales à TotalEnergies contre 5,1 Md€ d’actions. Il possède aussi Royal Mail (rachetée en 2025 pour 3,6 Md£), le premier bloc d’actions de Fnac Darty, le contrôle de Casino avec Marc Ladreit de Lacharrière, une part de Metro, le club de West Ham, et plus de 5 % de TF1 (AFP). Fortune : environ 10 milliards de dollars (Forbes, novembre 2025). Sa fortune ne doit rien à l’État français, mais sa présence en France (Casino, Fnac, Editis, TF1, une fréquence TNT) en fait un interlocuteur régulier de Bercy et de l’Autorité de la concurrence.
Les médias en 2026. CMI France (présidente Valérie Salomon, conseil de surveillance présidé par Denis Olivennes) s’est recentré : Télé 7 Jours vendu à Bauer (2025), Ici Paris et France Dimanche vendus à Prisma (décembre 2025). Restent Elle (sous licence Lagardère), Marianne, Franc-Tireur, Version Femina, Art & Décoration, 45 % de Loopsider, et la chaîne T18 lancée le 6 juin 2025 sur la fréquence retirée à C8 (1 % de part d’audience en février 2026, présidée par Christopher Baldelli). Editis (Robert Laffont, Plon, Julliard, La Découverte, Le Cherche Midi, Nathan, Bordas) a été acheté 653 M€ à Vivendi en 2023, quand Bolloré devait s’en séparer pour obtenir Hachette. Libération lui doit deux prêts, de 14 M€ (2022) et 12 à 14 M€ (2023), sans entrée au capital.
Marianne : l’exemple d’un journal qui se débat. Juin 2024 : Kretinsky négocie la vente de Marianne à Pierre-Édouard Stérin ; le 27 juin, au lendemain d’un article du Monde sur les liens de Stérin avec le RN, la rédaction refuse : « ce qui apparaissait comme un engagement idéologique individuel se révèle être une entreprise partisane » (The Media Leader). Décembre 2024 : Natacha Polony, directrice depuis 2018, est écartée au profit de Frédéric Taddeï ; janvier 2025 : Ève Szeftel devient directrice de la rédaction ; février 2025 : « Marianne ne sera pas vendu », 25 M€ investis depuis 2018. 18 septembre 2025 : motion de défiance contre Szeftel votée à 71 % pour des positions qui « dénaturent l’identité profonde du titre », des « manquements graves et répétés à l’éthique journalistique » sur Gaza et un « management brutal » ; une vingtaine de clauses de conscience ; l’actionnaire « renouvelle sa confiance » (Puremédias). Situation fin 2026 : aucune cession documentée.
Franc-Tireur. Hebdomadaire lancé en novembre 2021, cofondé et dirigé par Caroline Fourest avec Raphaël Enthoven comme chroniqueur, financé par Kretinsky. Son positionnement est explicite : laïcité de combat, dénonciation de « l’islamo-gauchisme », du « wokisme » et de LFI. C’est, avec Marianne, le lieu où une partie de la gauche a adopté le vocabulaire de la droite sur l’islam, ce qui a compté davantage dans la banalisation du thème que les unes de Valeurs actuelles : quand la critique vient de gauche, elle paraît neutre.
La ligne du propriétaire. Kretinsky ne s’exprime presque jamais sur ses titres français. Denis Olivennes, son homme de confiance (ancien patron de la Fnac, du Nouvel Obs, d’Europe 1, de Lagardère Active), revendique pour Marianne une ligne « républicaine, sociale et laïque ». Le résultat est un portefeuille sans cohérence apparente, dont l’effet réel est de tenir une partie du centre gauche sur une ligne compatible avec celle du Figaro sur l’islam et la sécurité, et de disposer d’une fréquence TNT et d’un éditeur de premier plan. Un milliardaire du charbon n’a pas besoin de ligne pour avoir de l’influence : il lui suffit d’être celui qu’on appelle quand un titre est à vendre.
Rodolphe Saadé : BFM TV et RMC, achetés avec les bénéfices du fret et un impôt sur mesure
En deux ans, de 2022 à 2024, Rodolphe Saadé a acheté La Provence, La Tribune, puis BFM TV et RMC, pour 1,55 Md€, avec les profits records que le transport maritime a dégagés pendant la pandémie. CMA CGM paie l’impôt sur ses navires selon un régime forfaitaire, la taxe au tonnage, qui ne dépend pas des bénéfices ; sa relation avec l’exécutif, qualifiée de « bromance » par la presse, s’est fissurée le 1er octobre 2026 quand le budget 2027 a proposé d’y toucher.
D’où vient l’argent. Jacques Saadé, né à Beyrouth, fonde CMA à Marseille en 1978 après avoir quitté le Liban en guerre ; le rachat de la Compagnie générale maritime, privatisée par l’État en 1996 pour un franc symbolique, donne CMA CGM. Rodolphe, né en 1970 à Beyrouth, lui succède en 2017. Troisième armateur mondial : 54,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, 10,6 milliards d’EBITDA, 160 000 salariés, 24,2 millions de conteneurs transportés, plus CEVA Logistics (18,3 milliards) et Bolloré Logistics racheté en 2024. Les années 2021-2022 avaient produit des bénéfices sans précédent (plus de 40 milliards de dollars cumulés, chiffre approximatif) : c’est cet argent-là qui a acheté les médias. Fortune familiale : 31,5 Md€ en 2026, 5e de France. La famille détient environ 73 % du groupe ; Rodolphe est PDG, sa sœur Tanya Saadé-Zeenny directrice générale déléguée.
Ce que l’activité doit à l’État. La taxe au tonnage : un impôt calculé sur la capacité des navires, non sur les profits, dont a bénéficié la filiale maritime pendant les années de bénéfices records, ce qui a fait de CMA CGM le symbole des « superprofits » sous-imposés. L’État a demandé une contribution exceptionnelle en 2024-2025 ; le projet de budget 2027 prévoit une surtaxe incluant le maritime. Le 1er octobre 2026, Saadé a répondu en retirant sept porte-conteneurs du pavillon français et en « revoyant » ses investissements (AFP). S’y ajoutent l’escorte de la Marine nationale en mer Rouge (2025), les sommets Choose France, les visites présidentielles au siège de Marseille, et un engagement de 20 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis annoncé à la Maison-Blanche en mars 2025.
Les médias. CMA Media, dirigée par Claire Léost, avec Nicolas de Tavernost (ex-M6) comme vice-président et Ramon Fernandez (directeur financier de CMA CGM) à la présidence de RMC BFM : BFM TV, BFM Business, RMC, RMC Story, RMC Découverte, RMC Life (ex-Chérie 25, achetée à NRJ en septembre 2025), Brut (septembre 2025), RMC Sport en cours de rachat ; La Provence, Corse-Matin, La Tribune, La Tribune Dimanche ; 20 % de Pathé. Le 24 juin 2026, le groupe a mis en vente ses neuf chaînes BFM locales pour économiser 20 M€ (AFP).
Les interventions documentées. La Provence, 21 mars 2024 : au lendemain d’une visite d’Emmanuel Macron à Marseille, le journal titre, citant un habitant de La Castellane, « Il est parti, et nous, on est toujours là » ; le directeur de la rédaction Aurélien Viers est mis à pied sept jours et convoqué à un entretien préalable ; grève illimitée, motion de défiance à 129 voix sur 163 ; Saadé aurait « pesé de tout son poids » ; Viers est réintégré puis quitte le journal en novembre (Puremédias). BFM TV, 2024-2025 : Marc-Olivier Fogiel remplacé par Fabien Namias dès octobre 2024 ; départs des responsables de l’information politique ; clause de cession exercée par « plus d’une centaine » de journalistes sur 800 (The Media Leader). La Tribune, avril 2026 : grève contre un plan qui laisse 32 postes sur 56, rédaction web amputée de moitié.
La ligne. BFM TV n’est pas CNews : c’est la chaîne du direct, du fait divers et de la petite phrase, celle que l’on regarde pour savoir ce qui se passe plutôt que ce qu’il faut en penser. Mais son modèle, le flux continu alimenté par les sources policières et préfectorales, est celui qui donne à chaque fait divers impliquant un musulman une couverture nationale de plusieurs heures. Sous Saadé, la chaîne est devenue plus prudente à l’égard de l’Élysée ; la mise à pied d’Aurélien Viers pour une une défavorable au président en est la preuve. Saadé est le propriétaire type du modèle Herman-Chomsky : il n’a pas besoin d’idéologie, il a besoin que l’État ne touche pas à son impôt.
Les autres propriétaires : du Point à la presse régionale
Le reste du paysage se répartit entre trois autres milliardaires, un conglomérat allemand, une banque mutualiste, quelques familles de province et, depuis 2025, un financier catholique conservateur qui achète ce que les autres n’ont pas voulu.
Patrick Drahi (Altice) : la sortie. Né à Casablanca en 1963, polytechnicien, Drahi a bâti Altice par endettement : rachat de SFR en 2014 (13 Md€, montant approximatif), puis de Libération (2014), de L’Express (2015), de BFM TV et RMC (2015), de i24News (créée à Tel-Aviv en 2013). La dette d’Altice France a atteint plus de 24 Md€ ; la restructuration de 2025 en a effacé 8,6 Md€ et donné 45 % du capital aux créanciers. Depuis, Drahi vend : L’Express à Alain Weill (2023), BFM et RMC à Saadé (2024), SFR à Bouygues, Iliad et Orange (juin 2026, 20,35 Md€). Libération a été transféré en 2020 au Fonds de dotation pour une presse indépendante, que Drahi finance ; le journal perdait 9 M€ par an en 2021, vise l’équilibre en 2028 et a reçu 6,32 M€ d’aides publiques en 2023. Drahi conserve i24News et un investissement dans la chaîne israélienne Reshet 13. Fortune : 7 Md€ (2025). Résidant en Suisse, il doit à l’État français ses licences télécoms et, pour SFR, l’autorisation de vendre.
François Pinault (Artémis) : Le Point. Fils d’un marchand de bois breton, Pinault, né en 1936, a fait fortune dans le négoce de bois puis la distribution (Printemps, La Redoute, Fnac) avant de basculer dans le luxe (Gucci, Saint Laurent, Balenciaga, réunis dans Kering). Artémis, la holding familiale dirigée par François-Henri Pinault, possède Le Point depuis 1997, Point de Vue, Christie’s, le Stade Rennais, la Bourse de Commerce (bail avec la Ville de Paris). Kering 2025 : 14,7 Md€ de chiffre d’affaires, en recul de 13 % ; fortune 19,2 Md€, 9e de France. Le Point, centre droit libéral, est l’hebdomadaire qui a inventé la une sur l’islam comme produit d’appel : Acrimed en a compté cinq entre 2008 et 2012 (« Cet islam sans gêne », 1er novembre 2012), à égalité avec Valeurs actuelles (Acrimed). Plan social en 2025 ; Bertrand Gié, venu du Figaro, en est PDG depuis le 7 septembre 2026.
Famille Mohn (Bertelsmann, RTL Group) : M6 et RTL. Le conglomérat allemand de Gütersloh (environ 19 Md€ de chiffre d’affaires), contrôlé par la fondation et la famille Mohn, détient via RTL Group environ 48 % du groupe M6 (chiffre approximatif) : M6, W9, 6ter, Gulli, Paris Première, Téva, et les radios RTL (première radio privée de France), RTL2, Fun Radio. M6 en 2025 : 1,26 Md€ de chiffre d’affaires dont 82 % de publicité, bénéfice en baisse de 29 %, plan de 80 M€ d’économies (CB News). Thomas Coesfeld, 35 ans, petit-fils du fondateur Reinhard Mohn, prendra la tête de Bertelsmann le 1er janvier 2027. Le fait marquant de 2025 : M6 a recruté Cyril Hanouna, dont l’émission avait coûté sa fréquence à C8, pour Fun Radio (août) et W9 (novembre), où ses primes réunissent 1,1 million de téléspectateurs. Le régulateur a fermé une chaîne ; le marché a recasé l’animateur.
Jean-Paul Baudecroux (NRJ Group). Fondateur en 1981 de la radio libre NRJ, il tient le premier groupe de radios musicales (NRJ, Chérie FM, Nostalgie, Rire & Chansons, près de 10 millions d’auditeurs par jour). NRJ 12 a cessé d’émettre le 1er mars 2025 après le non-renouvellement de sa fréquence par l’Arcom ; Chérie 25 a été vendue à Saadé pour 52 M€. Le groupe dépend entièrement des fréquences FM attribuées par l’État et a jugé la décision de l’Arcom « incompréhensible » (NRJ Group).
Valeurs actuelles : de Safa à Stérin. L’hebdomadaire de la droite identitaire appartenait depuis 2015 à Iskandar Safa (1955-2024), industriel franco-libanais propriétaire des chantiers navals Privinvest (Constructions mécaniques de Normandie à Cherbourg, contrats militaires). Ses héritiers ont vendu Valmonde en décembre 2025, pour environ 10 M€, à un trio : Benjamin La Combe, Alexis Caude et Pierre-Édouard Stérin (AFP). Diffusion en kiosque : 73 000 exemplaires, en baisse de 21 %. Le directeur Tugdual Denis a été démis le 21 septembre 2026 « sur décision des actionnaires ». Le journal a été condamné en 2021 pour la caricature de la députée Danièle Obono en esclave, sous la direction de Geoffroy Lejeune, passé depuis au JDD.
Pierre-Édouard Stérin : le nouvel entrant. Fondateur de Smartbox (coffrets cadeaux), exilé fiscal en Belgique depuis 2012, il finance depuis 2023 le projet Périclès, plan de « bataille culturelle » de la droite conservatrice révélé en juillet 2024 (montant souvent cité : 150 M€, non vérifié). Il a échoué à acheter Gala (2023) et Marianne (2024, refus de la rédaction), vu la nomination de son ancien bras droit à La Croix annulée après une grève (décembre 2024), puis obtenu Valeurs actuelles (2025). Auditionné au Sénat le 4 juin 2026 après avoir refusé la convocation de l’Assemblée en 2025, il se dit « au centre de la droite » et « à droite de l’extrême droite » sur l’immigration ; des soupçons de financement illégal du RN sont instruits (AFP). Stérin est le seul propriétaire français qui ait écrit noir sur blanc, dans un document interne, que les médias servaient à gagner des élections.
Alain Weill et Reworld Media. Weill, fondateur de BFM et RMC vendues à Drahi, détient 100 % de L’Express depuis 2023 (80 000 abonnés, retour à l’équilibre) et candidate à une fréquence TNT. Reworld Media (Pascal Chevalier, Gautier Normand) a racheté depuis 2012 plus de 80 titres aux groupes qui s’en débarrassaient (Marie France, Grazia, Closer, Télé Star, Science & Vie, Doctissimo, Marmiton) : 529 M€ de chiffre d’affaires en 2025, un modèle fondé sur le contenu sponsorisé que les rédactions ont fui (crise de Science & Vie, 2021).
La presse régionale : quatre groupes, des départements en monopole. Les quotidiens régionaux restent les plus lus de France et ils sont, presque tous, en perte.
| Groupe | Contrôle | Titres | Situation 2025-2026 |
|---|---|---|---|
| EBRA | Crédit Mutuel Alliance Fédérale (banque) | DNA, L’Alsace, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Est Républicain, Le Républicain lorrain, Le Bien public, Journal de Saône-et-Loire, Vosges Matin (23 départements) | CA 479 M€, presse à −35 M€, recapitalisation évoquée de 458 M€ (The Media Leader) |
| SIPA Ouest-France | Association loi 1901 fondée par la famille Hutin, qui empêche toute vente | Ouest-France (1er quotidien de France), Courrier de l’Ouest, Maine Libre, Presse Océan, Publihebdos et actu.fr, 20 Minutes (parts cédées en 2026), Novo19 | CA 525 M€, perte nette 33,3 M€, Novo19 −11 M€ (CB News) |
| Rossel (famille Hurbain, Bruxelles) | Famille belge, propriétaire du Soir | La Voix du Nord, Courrier picard, Paris-Normandie, L’Union, 20 Minutes (100 %), 7 radios ; rachat de Sud Ouest en négociation (100 M€, septembre 2026) | Deviendrait n° 3 de la PQR (The Media Leader) |
| Sud Ouest | Famille Lemoîne (80 %), depuis 1944 | Sud Ouest (164 000 ex.), Charente libre, République des Pyrénées | Déficitaire, 81 départs en 2024, vente à Rossel en cours |
| La Dépêche | Famille Baylet (98 %), ancrée au Parti radical de gauche | La Dépêche du Midi, Midi Libre, L’Indépendant, Centre Presse, Midi Olympique | CA 200 M€, 450 journalistes ; contre-offre annoncée sur Sud Ouest |
| Le Télégramme | Famille Coudurier | Le Télégramme (159 000 ex.), Hellowork, OC Sport, Tébéo | Groupe > 250 M€, dont moins de la moitié en médias |
| Centre France | Fondation Varenne | La Montagne et 7 quotidiens du Massif central | CA 156 M€, 6e plan social en 12 ans : 152 postes (avril 2026) |
| Nice-Matin | Xavier Niel (NJJ) | Nice-Matin, Var-Matin, Monaco-Matin | Déficitaire, grèves 2025 |
| La Provence, Corse-Matin | Rodolphe Saadé | — | Voir plus haut |
Dans la plupart des départements français, un seul quotidien couvre la vie locale, les tribunaux, les mairies et les faits divers. C’est là que se fabriquent les « faits divers » qui remontent ensuite dans les chaînes d’information : une préfecture, une source policière, un journaliste local, et le lendemain un plateau national.
Et Allah est le plus savant.