L’islam dans les médias revient avant chaque élection : quarante ans de mots, chronologie 1989-2026, arsenal administratif, CNews et plateformes.
- Seconde partie. La mécanique : pourquoi l’islam est un sujet rentable
- Quarante ans de mots : de l’« immigré » au « frériste »
- 1989-2026 : chaque poussée médiatique et l’échéance qui la suit
- De l’antenne à l’arrêté : l’arsenal administratif né des séquences médiatiques
- Le dispositif CNews, Europe 1, JDD appliqué à l’islam
- Les plateformes : la télévision ne finit plus à la télévision
Seconde partie. La mécanique : pourquoi l’islam est un sujet rentable
L’islam revient à l’antenne avant chaque élection parce qu’il remplit toutes les conditions d’un sujet rentable : il retient l’attention, il coûte peu à produire, il est alimenté gratuitement par l’État, il plaît aux propriétaires et il déplace le débat loin des questions qui les gênent. La recherche sur les médias l’a décrit depuis un siècle ; il suffit d’appliquer ses résultats.
Ce que dit la recherche.
- Walter Lippmann, Public Opinion (1922) : les citoyens ne réagissent pas au monde mais aux « images dans nos têtes » que les médias y déposent ; « la fabrication du consentement » est « un art très ancien ». Les Français estiment à 31 % la part de musulmans dans le pays, contre 8 à 10 % en réalité : voilà l’image dans la tête.
- McCombs et Shaw, « The Agenda-Setting Function of Mass Media » (1972) : « les lecteurs apprennent non seulement ce qu’est un problème, mais aussi quelle importance lui accorder, d’après la quantité d’information et sa place ». Les médias ne disent pas quoi penser, ils disent à quoi penser. Trente mille occurrences du mot « islam » en quatre ans sur une chaîne fixent son rang dans la hiérarchie des problèmes, quelle que soit la réalité.
- Robert Entman, « Framing » (1993) : cadrer, c’est « sélectionner certains aspects d’une réalité perçue et les rendre plus saillants, de manière à promouvoir une définition du problème, une interprétation causale, une évaluation morale et une recommandation de traitement ». Traiter un fait divers sous le cadre « séparatisme » plutôt que « psychiatrie » ou « violence masculine » dicte la cause et la loi qui suivra.
- Herman et Chomsky, La Fabrication du consentement (1988) : cinq filtres sélectionnent ce qui devient une nouvelle : la propriété concentrée des médias, la publicité comme revenu principal, la dépendance aux sources officielles et aux « experts », le « flak » (les représailles contre ceux qui dévient), et une idéologie de l’ennemi, l’anticommunisme en 1988. La première partie de ce dossier a décrit les quatre premiers filtres en France. Le cinquième a changé de nom : l’ennemi s’appelle « islamisme ».
- Pierre Bourdieu, Sur la télévision (1996) : « Les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion » ; la « circulation circulaire de l’information » (les journalistes se lisent les uns les autres) ; les « fast-thinkers », « des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre », seuls capables de parler en plateau sur commande. Le débat sur le voile sélectionne ceux qui parlent vite, pas ceux qui savent.
- Patrick Champagne, Faire l’opinion (1990) : le sondage ne mesure pas une opinion préexistante, il la fabrique en posant la question. Demander trente fois en quinze ans si « l’islam est compatible avec la République » crée l’objet qu’on prétend mesurer.
- Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde (1997, 2005) : connivence sociale des éditorialistes, révérence au pouvoir, uniformité des cadrages. Les mêmes commentateurs qui portaient le « séparatisme » en 2020 portent « l’entrisme » en 2026 ; les mots tournent, les locuteurs restent.
- Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics (1972) : « Les sociétés semblent sujettes, de temps à autre, à des périodes de panique morale. Une condition, un épisode, une personne ou un groupe en vient à être défini comme une menace pour les valeurs et les intérêts de la société ; sa nature est présentée de façon stylisée et stéréotypée par les médias de masse. » Le cycle décrit par Cohen (menace définie, dramatisation, réponse législative, déplacement vers un nouvel objet) est exactement la séquence abaya (2023), voile dans le sport (2025), voile des mineures (2025-2026), « entrisme » (2026).
- George Gerbner, théorie de la « cultivation » (1976) : les gros consommateurs de télévision perçoivent le monde comme plus dangereux qu’il n’est, le « syndrome du monde méchant ». C’est le mécanisme le plus directement observable chez le public des chaînes d’information en continu.
- Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire (2005) : trente ans de journaux télévisés de TF1 et France 2 ; le discours bascule dans les années 1980 de « l’immigré » au « musulman », l’islam est « vu comme quelque chose hors de l’espace et du temps », et l’opposition entre « bons » et « mauvais » musulmans est construite par les chaînes elles-mêmes. Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie (2013) : le « problème musulman » est fabriqué « par les élites administratives, politiques, médiatiques et scientifiques ». Vincent Tiberj, La Droitisation française (2024) : les valeurs des Français ne se droitisent pas (la tolérance mesurée par la CNCDH progresse depuis 1990), c’est l’offre politique et médiatique qui se droitise, « par le haut ».
Pourquoi ça rapporte, en cinq comptes.
- En audience. CNews est passée de chaîne marginale à première chaîne d’information (3,4 % en 2025) avec une grille où, en mars 2025, 40 % des sujets concernaient l’insécurité, l’immigration, l’islamisme et l’identité (RSF). « L’Heure des pros » fait 12,8 % de part d’audience le matin. Un plateau de six chroniqueurs coûte une fraction d’un reportage ; la peur retient mieux que l’explication ; le modèle est le plus rentable de la télévision française.
- En kiosque. Acrimed a compté 16 unes de magazines sur l’islam entre 2008 et 2012 (Le Point 5, Valeurs actuelles 5, L’Express 4), 7 pour la seule année 2011 (Acrimed). Une une sur l’islam se vend ; les directeurs le savent depuis Le Point de Franz-Olivier Giesbert.
- En politique. 96 % des électeurs potentiels d’Éric Zemmour jugeaient en 2021 que l’islam est une menace pour la République (Fondation Jean-Jaurès). Depuis le 21 avril 2002, chaque candidat de droite cherche cet électorat ; François Fillon a gagné la primaire de 2016 en promettant la « dissolution immédiate » des mouvements salafistes et fréristes ; Bruno Retailleau a construit sa candidature de 2027 sur le rapport Frères musulmans. Un thème qui mobilise un électorat est un thème que les chaînes programment, parce que les candidats viennent en parler.
- En sources. Le ministère de l’Intérieur fournit gratuitement la matière : notes, chiffres, rapports, dissolutions. Un journaliste qui reprend une note blanche n’a rien à vérifier et rien à craindre. Le tribunal administratif de Paris a montré en avril 2026 ce que valait une de ces notes.
- En diversion. Le discours de Mulhouse sur le séparatisme (18 février 2020) arrive un mois avant les municipales, au sortir du conflit sur les retraites ; l’abaya (27 août 2023) occupe la rentrée qui suit la réforme des retraites imposée par 49.3 ; le rapport Frères musulmans (21 mai 2025) sort au milieu de la crise budgétaire la plus grave depuis des décennies. Bourdieu l’a écrit : les faits divers font diversion. On ne peut pas prouver l’intention ; on peut constater le calendrier, et c’est l’objet de la section suivante.
L’objection honnête. Certaines séquences ont des causes réelles : les attentats de 2015, l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, celui de Dominique Bernard en octobre 2023, la hausse mesurée des signalements à l’école. Un musulman honnête ne nie pas ces faits ; il constate que leur traitement médiatique obéit à des règles qui n’ont rien à voir avec leur gravité, et que des faits aussi graves commis contre des musulmans (La Grand-Combe, Puget-sur-Argens, 2025) n’ont pas reçu le même traitement. C’est l’asymétrie qui est démontrable, pas le complot.
Quarante ans de mots : de l’« immigré » au « frériste »
Les personnes sont les mêmes ; ce sont les mots qui ont changé, et chaque mot a déplacé le problème d’un terrain à un autre : du travail au territoire, du territoire à la religion, de la religion à l’intention cachée. Thomas Deltombe l’a montré sur trente ans de journaux télévisés ; Hajjat et Mohammed ont daté le passage du « problème immigré » au « problème musulman » ; la suite s’observe à l’œil nu.
| Période | Le mot dominant | Ce qu’il désigne | Le terrain du « problème » | L’événement fondateur |
|---|---|---|---|---|
| Années 1970-1980 | L’« immigré », le « travailleur immigré » | Un ouvrier étranger, souvent seul, logé en foyer | Le travail, le logement, le « retour au pays » | Grèves des foyers Sonacotra (1975-1980), révolution iranienne (1979) qui installe à la télévision l’image du « tchador » |
| 1983-1989 | Le « beur », puis le « jeune issu de l’immigration » | Les enfants nés en France | L’intégration, l’école, la nationalité | Marche pour l’égalité (1983), affaire de Creil (1989) : le mot « musulman » entre dans le cadre |
| Années 1990 | Le « jeune de banlieue », la « cité » | Un territoire plus qu’une origine | L’insécurité, la « fracture », le « 20 heures » (Berthaut) | Guerre civile algérienne, attentats de 1995, lois Pasqua |
| 2001-2010 | Le « musulman », l’« islam de France », le « communautarisme » | Une appartenance religieuse attribuée à tous | La laïcité, le voile, les « signes » | 11 septembre 2001, loi de 2004, création du CFCM (2003), loi de 2010 |
| 2012-2019 | L’« islamiste », le « radicalisé », le « salafiste » | Un suspect, défini par ce qu’il pourrait faire | La sécurité, le renseignement, les fichiers | Merah (2012), Charlie et le Bataclan (2015), état d’urgence |
| 2020-2024 | Le « séparatiste » | Une communauté soupçonnée de vouloir vivre à part | Les associations, les écoles, les mosquées, les subventions | Discours de Mulhouse et des Mureaux (2020), loi du 24 août 2021, abaya (2023) |
| 2025-2026 | Le « frériste », l’« entrisme » | Une intention cachée, par définition invisible | Les mairies, le sport, les conseils d’école, les listes électorales | Rapport du 21 mai 2025, PPL Retailleau (mai 2026), projet Nuñez |
Chaque déplacement a une propriété commune : il rend la catégorie plus large et la preuve moins nécessaire. On pouvait compter les travailleurs immigrés ; on peut compter les femmes en niqab (2 000 en 2009) ; on ne peut pas compter les « séparatistes », et l’« entrisme » est par construction ce qu’on ne voit pas. Un mot qui désigne l’invisible ne peut pas être réfuté ; c’est pour cela qu’il dure. Et chaque mot nouveau a été adopté en quelques semaines par toutes les antennes, de CNews à France Inter : la circulation circulaire décrite par Bourdieu fonctionne d’abord sur le vocabulaire.
1989-2026 : chaque poussée médiatique et l’échéance qui la suit
En trente-sept ans, quatorze séquences médiatiques sur l’islam ont été suivies, dans les trois à douze mois, d’un scrutin ou d’une loi. Le tableau donne pour chacune le déclencheur, le relais mesuré quand il existe, et l’échéance.
| Quand | Déclencheur | Relais médiatique mesuré | Échéance ou loi qui suit |
|---|---|---|---|
| Sept.-déc. 1989 | Trois collégiennes exclues à Creil pour un foulard | L’Humanité (5 oct.), Le Monde (7 oct.), Libération ; cadrage « tchador » iranien (Deltombe) | Avis du Conseil d’État (27 nov. 1989), circulaire Jospin ; 100 exclusions entre 1994 et 2003, la moitié annulées par les tribunaux |
| Juillet 2003-mars 2004 | Commission Stasi, après le 21 avril 2002 | « Le foulard monopolise les médias » ; sondage favorable à l’interdiction passé de 49 % à 69 % en quelques mois | Loi du 15 mars 2004 ; régionales des 21 et 28 mars 2004, six jours après |
| Nov. 2009-oct. 2010 | « Grand débat sur l’identité nationale » lancé par Éric Besson le 2 novembre 2009 | Débats préfectoraux, dérapages sur l’islam, arrêt du débat le 8 février 2010 | Régionales des 14 et 21 mars 2010 ; loi du 11 octobre 2010 sur le voile intégral, pour environ 2 000 femmes recensées |
| Fév.-mars 2012 | « Envoyé spécial » sur la viande (16 fév.) ; Marine Le Pen à Lille : « toute la viande d’Île-de-France est halal » (18 fév.) | Démenti d’Interbev : moins de 5 000 tonnes abattues en Île-de-France sur 200 000 consommées ; Sarkozy à Rungis à 6 h du matin ; 16 unes de magazines sur l’islam entre 2008 et 2012 (Acrimed) | Présidentielle du 22 avril 2012 |
| 5 octobre 2012 | Copé et le « pain au chocolat » arraché pendant le ramadan | Reprise nationale ; plainte du CFCM retirée après « regrets » | Présidence de l’UMP, 18 novembre 2012 |
| Août 2016 | Arrêté anti-burkini de Cannes (rendu public le 11 août), rixe de Sisco (13 août, sans burkini) | Une trentaine d’arrêtés ; Valls, Copé, Fillon, Sarkozy (« provocation au service d’un islam politique ») ; Conseil d’État le 26 août : « atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales » | Primaire de la droite des 20 et 27 novembre 2016 ; présidentielle 2017 |
| Sept.-oct. 2019 | Discours de Zemmour diffusé en intégralité par LCI (28 sept., 400 saisines du CSA) ; Julien Odoul (RN) prend à partie une mère voilée à Dijon (11 oct.) | « Face à l’info » débute sur CNews le 14 octobre ; sur quatre chaînes d’info, 85 débats et 286 interventions sur le voile « sans aucune femme voilée » (Libération) ; attentat contre la mosquée de Bayonne le 28 octobre | Municipales des 15 et 22 mars 2020 |
| Fév. 2020-août 2021 | Macron à Mulhouse : « le séparatisme islamiste » (18 fév. 2020, un mois avant les municipales) ; Les Mureaux (2 oct. 2020) | Public Sénat annonce que le plan sera complété « après les élections municipales » | Municipales de mars 2020 ; loi du 24 août 2021 ; présidentielle 2022 |
| Sept. 2021-avril 2022 | Candidature Zemmour | CSA : décompte de son temps dès le 9 septembre ; CNews autour de 60 % des citations pour l’extrême droite à l’automne (INA) ; 44,7 % du temps politique de TPMP (Sécail) ; Arcom déplore la « surexposition de Reconquête » | Présidentielle des 10 et 24 avril 2022 |
| 27 août 2023 | Gabriel Attal au 20 h de TF1 : « L’abaya ne pourra plus être portée à l’école » | Note des services : « atteintes à la laïcité » +120 % ; Conseil d’État rejette le référé le 7 septembre | Sénatoriales de septembre 2023 ; Attal à Matignon en janvier 2024 ; européennes du 9 juin 2024 |
| Sept. 2023-juillet 2024 | Voile interdit aux sportives françaises aux JO ; la France seul pays sur 38 à interdire (Amnesty) | Interpellation de l’ONU, octobre 2023 | JO de Paris, juillet 2024 |
| 20-21 mai 2025 | Rapport sur les Frères musulmans divulgué au Figaro, Conseil de défense le 21 mai | 139 lieux de culte « liés », 7 % du total ; le rapport note qu’« aucun document récent ne démontre » une volonté de renverser la société ; Retailleau : « menace pour la République » ; Attal propose d’interdire le voile aux moins de 15 ans | Municipales de mars 2026 (l’Élysée lie le rapport à la « sensibilisation des élus locaux ») ; PPL voile dans le sport (Sénat, 18 fév. 2025, 210 voix contre 81) ; PPL Wauquiez sur le voile des mineures (nov. 2025) |
| Nov. 2025-mai 2026 | Retailleau au Salon des maires : « la victoire du frérisme » (19 nov. 2025) ; JDD, « l’angle mort de l’entrisme islamiste » (23 janv. 2026) | PPL Retailleau déposée le 16 mars 2026, lendemain du premier tour, adoptée au Sénat le 5 mai par 208 voix contre 124 ; Kanner : « ce n’est pas une loi de protection, c’est un tract politique » ; interdiction du rassemblement du Bourget suspendue par le TA de Paris (3 avril) | Municipales des 15 et 22 mars 2026 ; projet de loi Nuñez « entrisme et séparatisme » |
| Rentrée 2026 | Le Pen candidate (7 juillet), Retailleau investi (19 avril), Attal (22 mai), Zemmour (13 sept.) | Bardella sur BFM TV (31 août) : référendum sur l’interdiction du voile dans l’espace public ; L’Hémicycle : « Islam politique : un sujet bien parti pour devenir central en 2027 » ; CSA : 69 % favorables à l’interdiction du voile dans l’espace public | Présidentielle d’avril 2027 |
Sources : Acrimed, « Les obsessions islamiques de la presse magazine » ; Interbev, 2012 ; contribution d’Acrimed au rapport CNCDH 2020 ; Public Sénat, Mulhouse ; INA, Nicolas Hervé ; Arcom, janvier 2022 ; AFP, abaya ; Amnesty, 2024 ; Public Sénat, rapport Frères musulmans ; Public Sénat, PPL Retailleau ; JDD, Bardella ; L’Hémicycle.
Ce que le tableau montre, et ce qu’il ne montre pas. Il montre une régularité : depuis 2002, aucune élection nationale ne s’est tenue sans qu’une séquence sur l’islam l’ait précédée, et plusieurs lois (2004, 2010, 2021, et celles en cours) ont été votées dans les mois suivant une poussée médiatique. Il montre aussi la disproportion : une loi pour 2 000 femmes en 2010 ; 85 débats sans une seule femme voilée en 2019 ; un rapport qui porte sur 7 % des lieux de culte et qui reconnaît n’avoir « aucun document » prouvant un projet de renversement, transformé en Conseil de défense. Il ne montre pas une intention unique : les acteurs sont nombreux (élus en campagne, chaînes en quête d’audience, ministère qui alimente, chroniqueurs qui vivent de ce sujet), et c’est précisément la convergence d’intérêts distincts, sans chef d’orchestre, qui fait la force du mécanisme. Un complot se démonte ; une convergence d’intérêts se reproduit.
De l’antenne à l’arrêté : l’arsenal administratif né des séquences médiatiques
Chaque séquence médiatique laisse derrière elle un outil administratif, et chaque outil produit ensuite les faits qui alimentent la séquence suivante. Depuis 2021, la répression ne vise plus seulement des actes mais des intentions supposées, et elle passe par des décisions administratives, sans juge en première ligne : dissolution, fermeture, retrait de subvention, interdiction de réunion.
La loi du 24 août 2021 et son bilan officiel. La commission des lois de l’Assemblée a évalué la loi en janvier 2025 (rapporteurs Bastien Lachaud, Laure Miller, Antoine Villedieu) (note de la commission des lois). Les chiffres : 23 dissolutions d’associations prononcées depuis septembre 2021, contre 29 sur toute la décennie 2012-2021 ; un « contrat d’engagement républicain » (CER) imposé à toute association subventionnée, dont personne ne connaît l’usage réel faute de données agrégées, et dont les seuls contentieux connus visaient des associations militantes non religieuses ; des « atteintes à la laïcité » à l’école passées de 2 226 en 2020-2021 à 6 589 en 2023-2024, pour 12 millions d’élèves, dont 23 % de « signes et tenues » ; l’instruction en famille tombée de 72 369 enfants à 30 644 avec un taux de refus de 23,3 % et des écarts de 12,5 % à 41,5 % selon les académies, sans qu’aucun cas de séparatisme y ait été démontré ; 17 000 référents laïcité nommés ; 13 % des agents publics formés. Le rapporteur LFI conclut que les auditions « n’ont pas démontré l’existence du phénomène séparatiste » et que l’outil a été « dévoyé » contre des associations écologistes ; le rapporteur RN juge la loi insuffisante ; la rapporteure du bloc central la juge utile mais mal rédigée. Trois lectures, un seul constat commun : personne n’a mesuré ce que la loi était censée combattre.
La fermeture des lieux de culte. L’article 36-3 de la loi de 1905, créé en 2021, permet au préfet de fermer un lieu de culte pour deux mois sur la base de propos tenus à l’intérieur ou, depuis la décision du Conseil constitutionnel du 6 février 2026, de propos tenus ailleurs s’ils présentent « un lien suffisant » avec le lieu (Conseil constitutionnel, QPC du 6 février 2026). La preuve est une note blanche ; le recours vient après la fermeture. Le nombre exact de fermetures depuis 2021 n’a pas pu être vérifié dans une source primaire pour ce dossier ; le ministère communique régulièrement des bilans qui sont repris sans vérification.
La boucle. Le mécanisme fonctionne en quatre temps, et chacun est documenté dans ce dossier. Une séquence médiatique (abaya, août 2023) produit une consigne administrative (note de service, 31 août 2023) ; la consigne produit des signalements (les « atteintes à la laïcité », +120 % en un an) ; les signalements produisent un chiffre que le ministre annonce à l’antenne ; le chiffre produit la séquence suivante (voile dans le sport, voile des mineures). De même : le rapport de mai 2025 produit des dissolutions et des interdictions (le Bourget, avril 2026) ; les interdictions produisent des recours ; les recours, même gagnés par les musulmans, produisent des titres (« une association liée aux Frères musulmans obtient gain de cause »). L’administration fournit la matière première, les médias la transforment, le Parlement l’inscrit dans la loi, et la loi fournit de nouveaux outils à l’administration. Il n’y a pas de chef d’orchestre ; il y a une machine dont chaque pièce fait son travail.
Le cas du Fonds Marianne. Créé au printemps 2021 pour financer un « contre-discours » aux islamistes (2,5 M€), il a versé 355 000 € à une association présidée par un proche de Mohamed Sifaoui pour une production jugée « d’une rare pauvreté », et le Sénat a conclu à un « fiasco » et à un « coup politique » (Public Sénat). C’est l’exemple le plus net de la boucle : l’argent public finance les « experts » que les chaînes invitent pour commenter les mesures que l’argent public finance.
Le dispositif CNews, Europe 1, JDD appliqué à l’islam
Entre 2020 et 2024, le mot « islam » est apparu 30 993 fois dans les bandeaux de CNews, contre 15 587 sur franceinfo, 15 325 sur LCI et 12 213 sur BFM TV ; le mot « immigration » environ 69 000 fois, contre 32 836, 25 717 et 24 633. Ces chiffres, établis par RSF et diffusés par « Complément d’enquête » le 27 novembre 2025, sont la mesure la plus simple de ce qu’est le dispositif : une chaîne qui parle deux fois plus d’islam que ses concurrentes, reliée à une radio et à un hebdomadaire qui reprennent ses animateurs et ses unes (Puremédias).
La grille. En mars 2025, RSF a visionné 168 heures de programmes de CNews et analysé plus de 700 000 bandeaux des quatre chaînes d’information : 40 % des sujets de CNews concernaient l’insécurité, l’immigration, l’islamisme et les débats identitaires ; plus de 70 % des journalistes invités venaient de médias de droite ou d’extrême droite ; 40 % du temps de parole de la gauche était diffusé la nuit ; la chaîne a consacré 2 h 30 à critiquer la condamnation de Marine Le Pen contre une dizaine de minutes à la défendre (RSF). Dès 2022, François Jost avait mesuré sur deux émissions de CNews « 13 % d’information pour 87 % d’opinion » et 78 % d’invités de droite ou d’extrême droite. En 2023, Sleeping Giants relevait que sur 335 jours sur 365, les bandeaux de CNews contenaient des mots liés à l’immigration ou à l’islam, chiffre repris par une note de la commission des lois de l’Assemblée en mars 2025 (Assemblée nationale).
La consigne. Mediapart a publié en avril 2024 une enquête en quatre volets fondée sur des milliers de messages internes et une trentaine de témoins : en décembre 2023, un rédacteur en chef demande de « laisser tomber » un sujet faute de « référence au Coran » ; le 13 décembre 2023, Sonia Mabrouk annonce à l’antenne une information non vérifiée du Parisien sur une collégienne de Rennes présentée comme possiblement musulmane, une minute après la consigne d’attendre ; les mots « violences policières » sont interdits (Middle East Eye). Devant « Complément d’enquête », l’ancien reporter Damien Deparnay raconte qu’en février 2021, pour un sujet à Roubaix, la direction lui a donné une consigne de trois mots : « muslim, muslim, muslim ».
Les sanctions liées à l’islam et à l’immigration.
| Date | Décision | Objet |
|---|---|---|
| 17 mars 2021 | Sanction (montant de mémoire : 200 000 €, non revérifié) | Propos de Zemmour sur les mineurs isolés (29 septembre 2020) |
| 2 mai 2024 | 50 000 €, confirmés par le Conseil d’État le 6 novembre 2025 | Geoffroy Lejeune : l’antisémitisme « est l’une des conséquences de l’immigration arabo-musulmane » ; personne sur le plateau n’a réagi (Le Monde du droit) |
| 3 juillet 2024 | 60 000 € | « L’immigration tue » (10 décembre 2023) |
| 14 novembre 2024 | 50 000 € | « Morandini Live » : pression supposée de parents musulmans sur un collège de Pau, faits « inexacts » |
| 17 décembre 2025 | Mise en demeure | Attaques au couteau « de caractère culturel », « grand remplacement » |
| 5 février 2026 | 25 000 € + 75 000 € | « Des millions d’Algériens » présentés comme un risque ; Palestiniens assimilés aux auteurs du 7 octobre (The Media Leader) |
| 12 juin 2026 | Mise en demeure pour manquement au pluralisme | « Prédominance d’un même cadre d’interprétation de l’actualité », « centré sur la sécurité intérieure et sur l’immigration et l’islam comme menaces » ; première application de la décision du Conseil d’État (AFP) |
| 29 juillet 2026 | 200 000 € | Violences après la finale de Ligue des champions attribuées aux « enfants de l’immigration arabo-musulmane » ; une élue belge voilée présentée comme symptôme du « grand remplacement » (Reuters) |
Le Monde comptait 47 sanctions contre CNews et C8 en novembre 2024, record français. Rapportées au chiffre d’affaires de Canal+ (6,95 Md€), les amendes cumulées représentent quelques heures de recettes. La mise en demeure de juin 2026 est d’une autre nature : si le « déséquilibre manifeste et durable » persiste, l’Arcom peut aller jusqu’au retrait de l’autorisation, et elle a annoncé un suivi des quatre chaînes d’information dès la rentrée 2026, à dix mois de la présidentielle.
Les passerelles. Geoffroy Lejeune : directeur de Valeurs actuelles (condamné pour la caricature Obono), chroniqueur de CNews (auteur des propos sanctionnés du 28 septembre 2023), directeur du JDD depuis août 2023, « une version papier de CNews » selon l’historien Alexis Lévrier. Pascal Praud : « L’Heure des pros » sur CNews le matin et le soir, et la tranche 11 h-13 h d’Europe 1 depuis 2023. Sonia Mabrouk : matinale d’Europe 1 et « Midi News » sur CNews. Laurence Ferrari : « Punchline » sur CNews et Europe 1. Jean-Marc Morandini : « Morandini Live » sur CNews, maintenu après deux condamnations définitives. Les chroniqueurs tournent entre les trois antennes : Charlotte d’Ornellas (JDD, CNews), Mathieu Bock-Côté (CNews, Europe 1, Le Figaro), Ivan Rioufol, Gilles-William Goldnadel, Jean Messiha, Philippe de Villiers (« Face à Philippe de Villiers », 5,7 % de part d’audience). Une même une du JDD le dimanche devient le sujet de la matinale d’Europe 1 le lundi et le débat de « L’Heure des pros » le lundi soir. C’est la « circulation circulaire » de Bourdieu, réalisée à l’intérieur d’un seul groupe.
Le public. CNews a terminé 2025 à 3,4 % de part d’audience, première chaîne d’information ; en septembre 2026, elle est à 3,0 %, à égalité avec BFM TV, après avoir perdu 0,9 point en un an, tandis que LCI progresse à 2,8 % (The Media Leader). Son public n’est pas monolithique : en avril 2022, ses téléspectateurs votaient Macron à 27 %, Le Pen à 24 %, Mélenchon à 19 %, Zemmour à 10 %. Ce qui fait l’efficacité de la chaîne n’est pas qu’elle convainque les convaincus, c’est qu’elle fixe l’ordre du jour des autres : quand CNews ouvre sur un fait divers, BFM TV et LCI doivent choisir entre le reprendre et paraître le cacher. Vincent Bolloré répond que ses médias traitent des sujets « ignorés ailleurs » et répondent à une demande ; c’est exactement ce que dit la théorie de l’agenda : la demande existe une fois que l’offre l’a créée.
Les plateformes : la télévision ne finit plus à la télévision
Un débat de plateau n’est plus fait pour être regardé en entier à 20 h 30 ; il est fait pour être découpé en séquences de trente secondes qui circuleront le lendemain sur X, TikTok, YouTube et Instagram, là où les jeunes s’informent. Le dispositif décrit plus haut a donc un second étage, que les chiffres de l’Arcom ne mesurent pas.
Où les Français s’informent. Le Digital News Report 2026 de l’Institut Reuters (Oxford, YouGov, 100 000 personnes dans 48 pays) constate que, pour la première fois, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo dépassent la télévision et les sites de presse comme source d’information hebdomadaire (54 % contre 52 % et 51 %), que la télévision ne reste en tête que chez les plus de 45 ans, que plus d’un jeune de 18-24 ans sur deux a les plateformes pour source principale, et que la confiance dans l’information touche un plancher historique de 37 % (CB News ; The Media Leader). En France, une enquête OpinionWay d’août 2026 (1 050 personnes) place YouTube devant la radio en confiance (9 % contre 7 %) ; chez les 18-24 ans, TikTok inspire confiance à 18 % et le journal télévisé à 16 % (CB News, septembre 2026). Ipsos mesure par ailleurs une confiance dans les médias de 34 % (Fractures françaises, octobre 2025).
La boucle du découpage. Une séquence de « L’Heure des pros » est mise en ligne par la chaîne elle-même, reprise par des comptes militants, puis par des comptes qui vivent de l’indignation ; chaque reprise ajoute un titre, retire le contexte, et les algorithmes de recommandation favorisent ce qui provoque une réaction (colère, peur) sur ce qui informe. Le plateau fournit l’émotion, la plateforme fournit l’échelle. L’inverse fonctionne aussi : une vidéo virale, souvent sans date ni lieu vérifiés, devient le sujet du plateau du soir. C’est par ce canal que les « experts » de plateau atteignent un public qui ne regarde jamais CNews, et que CNews atteint les moins de 35 ans qu’elle n’a pas à l’antenne (son public télévisé est majoritairement âgé ; BFM TV reste devant chez les 25-49 ans).
Les créateurs. Le DNR 2026 cite HugoDécrypte comme exemple français d’un créateur devenu source d’information principale d’une génération. Le phénomène vaut dans tous les sens : des créateurs musulmans réunissent sur YouTube des audiences supérieures à celles de la presse musulmane en ligne, et des créateurs identitaires y réunissent davantage encore. Aucun de ces acteurs n’est soumis aux obligations de pluralisme de l’Arcom ; ils relèvent du Digital Services Act européen (en vigueur pour les très grandes plateformes depuis février 2024), qui oblige les plateformes à évaluer leurs risques systémiques, pas à équilibrer les points de vue.
Ce qui a changé en 2026. CNews a perdu du terrain à l’antenne : 2,5 % en août 2026, troisième derrière BFM TV et LCI, après les départs de Sonia Mabrouk et de Jean-Marc Morandini que son directeur général a reconnus comme « pénalisants », puis 3,0 % en septembre à égalité avec BFM TV ; Pascal Praud a demandé que « les uns et les autres arrêtent d’enterrer CNews » (Puremédias, 8 septembre 2026). Le recul à l’antenne ne dit rien du poids en ligne, où les extraits continuent de circuler. La mesure du pluralisme par l’Arcom s’arrête au signal hertzien ; l’influence, elle, a déjà changé de support.
Et Allah est le plus savant.