Volet 1 · Le voyage · chapitre 6 sur 19
Suivons maintenant le pèlerin, dans l’ordre du hajj prophétique tel que Jâbir l’a rapporté d’un bout à l’autre (Muslim n° 1218) — car le Prophète a dit, accomplissant ses rites : prenez de moi vos rites (Muslim n° 1297). Non un manuel de fiqh — les guides pratiques existent — mais le sens de chaque station.
L’ihrâm : deux pièces blanches — l’égalité et le linceul
Tout commence aux points de sacralisation (mawâqît) fixés par le Prophète autour du territoire sacré : là, le pèlerin quitte ses vêtements — tous ses vêtements, c’est-à-dire tout ce que le vêtement dit de lui : la marque, la coupe, le rang, l’uniforme, la nation — et revêt deux pièces de tissu blanc sans couture. Regardez alors la foule : le ministre et le manœuvre, le médecin et son patient, indiscernables — nulle assemblée humaine n’a jamais réalisé l’égalité à ce degré littéral ; le hajj ne la prêche pas, il l’impose par le costume. Et le blanc sans couture a un autre nom dans la vie musulmane : c’est le linceul — le pèlerin s’habille en mort, de son vivant ; il répète sa dernière tenue, et les savants — Ibn al-Qayyim parmi eux — ont déplié le parallèle : le départ qui arrache aux siens, l’habit unique, la foule blanche en marche vers un rassemblement, la station d’attente sous le soleil — le hajj est la répétition générale du Jour dernier, offerte de son vivant à qui veut arriver préparé. S’y ajoutent les interdits de l’état de sacralisation — ni parfum, ni chasse (5:95), ni rapports, et surtout le verset-programme :
« Le pèlerinage se déroule en des mois déterminés. Quiconque s’impose d’accomplir le pèlerinage au cours de ces mois doit s’interdire tout rapport conjugal, tout péché et toute vaine dispute pendant la durée du pèlerinage. Et sachez qu’il n’est de bien que vous accomplissiez dont Allah n’ait connaissance. Emportez des provisions de route, mais sachez que le meilleur viatique est la crainte d’Allah. Craignez-Moi donc, vous qui êtes doués de raison »
Coran 2:197
Ni rapports, ni péché, ni dispute pendant le pèlerinage : le hajj impose une trêve de l’ego — l’homme qui a quitté ses vêtements doit quitter aussi ses répliques, ses colères, ses préséances ; des millions de personnes serrées dans une vallée, sous la chaleur, sans une dispute permise : l’école de patience la plus dense du monde. Et le verset conclut : prenez vos provisions — mais la meilleure provision est la taqwâ : le mot-fil de toute la série, cousu jusque dans le bagage.
La talbiya : répondre, enfin, à l’appel
Sacralisé, le pèlerin lance le cri qui ne le quittera plus : labbayka Allâhumma labbayk, labbayka lâ sharîka laka labbayk — inna-l-hamda wan-ni’mata laka wal-mulk, lâ sharîka lak : me voici, ô Allah, me voici ; me voici, Tu n’as pas d’associé, me voici — la louange, la grâce et la royauté T’appartiennent, sans associé (la talbiya du Prophète, Muslim n° 1184). Pesez chaque mot : me voici — la réponse, enfin donnée en personne, à l’appel lancé par Ibrâhîm ; le serviteur convoqué se présente, comme on répond à son nom ; Tu n’as pas d’associé — le premier dossier de la série, scandé sur les routes : la talbiya est la shahâda mise en marche ; et la répétition — des heures, des jours, des millions de voix mêlées dans les cols et les plaines : les anciens rapportent que le Prophète et ses Compagnons emplissaient les vallées de ce cri. Le hajj est le seul rassemblement humain dont le slogan est un pur credo — nul nom d’homme, nul parti, nulle revendication : me voici, Tu n’as pas d’associé.