En une phrase : le hadith d’al-Barâ’ ibn ‘Âzib décrit, pour l’âme croyante et pour l’âme mécréante, la sortie, la montée, l’inscription du registre, le retour dans le corps, l’interrogatoire et l’ouverture d’une porte sur la destination ; c’est le texte central de tout le voyage.
Fiche de statut du hadith d’al-Barâ’
- Pourquoi il est central : c’est le seul texte prophétique qui enchaîne toutes les étapes de la mort à la tombe ; al-Qurtubî, Ibn Rajab, Ibn al-Qayyim et Ibn Kathîr en font le pivot de leurs ouvrages.
- Version utilisée : la version longue d’Ahmad (Musnad 18534), par la voie d’al-A‘mash, d’al-Minhâl ibn ‘Amr, de Zâdhân, d’al-Barâ’ ; Abû Dâwûd (4753) et an-Nasâ’î n’en donnent que le début ; al-Hâkim (al-Mustadrak, Kitâb al-Îmân) la rapporte en entier et la déclare authentique selon les conditions des deux Sahîh, avec l’accord d’adh-Dhahabî.
- Jugements : al-Hâkim et adh-Dhahabî : sahîh ; Ibn al-Qayyim (Tahdhîb as-Sunan) : hadith authentique ; al-Albânî (Ahkâm al-Janâ’iz ; Sahîh al-Jâmi‘ 1676) : sahîh.
- Tronc commun à toutes les voies : descente des anges, sortie de l’âme, montée, inscription du registre, retour dans le corps, interrogatoire, porte ouverte sur la destination.
- Détails propres aux versions longues : l’aveugle muet armé d’un marteau de fer, le cri entendu de toute la création, la couche et le vêtement de feu. Ces détails sont confortés par d’autres voies indépendantes : al-Bukhârî (1338, le coup de marteau et le cri) et at-Tirmidhî (1071, l’élargissement de la tombe).
- Ce que ce hadith ne dit pas : l’apparence exacte des anges (au-delà de « visages blancs comme le soleil » et « visages noirs »), l’architecture des cieux, le trajet, la durée, la distance, l’apparence de l’âme. Le réalisateur ne doit rien ajouter de tout cela.
Le texte
عَنِ الْبَرَاءِ بْنِ عَازِبٍ، قَالَ : خَرَجْنَا مَعَ رَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم فِي جَنَازَةِ رَجُلٍ مِنَ الأَنْصَارِ، فَانْتَهَيْنَا إِلَى الْقَبْرِ وَلَمَّا يُلْحَدْ، فَجَلَسَ رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم وَجَلَسْنَا حَوْلَهُ كَأَنَّمَا عَلَى رُءُوسِنَا الطَّيْرُ، وَفِي يَدِهِ عُودٌ يَنْكُتُ بِهِ فِي الأَرْضِ، فَرَفَعَ رَأْسَهُ فَقَالَ : » اسْتَعِيذُوا بِاللَّهِ مِنْ عَذَابِ الْقَبْرِ » . مَرَّتَيْنِ أَوْ ثَلاَثًا – زَادَ فِي حَدِيثِ جَرِيرٍ هَا هُنَا – وَقَالَ : » وَإِنَّهُ لَيَسْمَعُ خَفْقَ نِعَالِهِمْ إِذَا وَلَّوْا مُدْبِرِينَ حِينَ يُقَالُ لَهُ : يَا هَذَا مَنْ رَبُّكَ وَمَا دِينُكَ وَمَنْ نَبِيُّكَ » . قَالَ هَنَّادٌ قَالَ : » وَيَأْتِيهِ مَلَكَانِ فَيُجْلِسَانِهِ فَيَقُولاَنِ لَهُ : مَنْ رَبُّكَ فَيَقُولُ : رَبِّيَ اللَّهُ . فَيَقُولاَنِ لَهُ : مَا دِينُكَ فَيَقُولُ : دِينِي الإِسْلاَمُ . فَيَقُولاَنِ لَهُ : مَا هَذَا الرَّجُلُ الَّذِي بُعِثَ فِيكُمْ قَالَ فَيَقُولُ : هُوَ رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم . فَيَقُولاَنِ : وَمَا يُدْرِيكَ فَيَقُولُ : قَرَأْتُ كِتَابَ اللَّهِ فَآمَنْتُ بِهِ وَصَدَّقْتُ » . زَادَ فِي حَدِيثِ جَرِيرٍ : » فَذَلِكَ قَوْلُ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ { يُثَبِّتُ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا } » . الآيَةَ . ثُمَّ اتَّفَقَا قَالَ : » فَيُنَادِي مُنَادٍ مِنَ السَّمَاءِ : أَنْ قَدْ صَدَقَ عَبْدِي فَأَفْرِشُوهُ مِنَ الْجَنَّةِ، وَافْتَحُوا لَهُ بَابًا إِلَى الْجَنَّةِ وَأَلْبِسُوهُ مِنَ الْجَنَّةِ » . قَالَ : » فَيَأْتِيهِ مِنْ رَوْحِهَا وَطِيبِهَا » . قَالَ : » وَيُفْتَحُ لَهُ فِيهَا مَدَّ بَصَرِهِ » . قَالَ : » وَإِنَّ الْكَافِرَ » . فَذَكَرَ مَوْتَهُ قَالَ : » وَتُعَادُ رُوحُهُ فِي جَسَدِهِ وَيَأْتِيهِ مَلَكَانِ فَيُجْلِسَانِهِ فَيَقُولاَنِ : مَنْ رَبُّكَ فَيَقُولُ : هَاهْ هَاهْ هَاهْ لاَ أَدْرِي . فَيَقُولاَنِ لَهُ : مَا دِينُكَ فَيَقُولُ : هَاهْ هَاهْ لاَ أَدْرِي … [texte abrégé]
Nous sortîmes avec le Messager d’Allah ﷺ pour les funérailles d’un homme des Ansâr. Nous arrivâmes à la tombe alors qu’elle n’était pas encore creusée. Le Messager d’Allah ﷺ s’assit, et nous nous assîmes autour de lui, comme si des oiseaux se tenaient sur nos têtes. Il avait à la main un bâton avec lequel il grattait le sol. Il leva la tête et dit : « Cherchez refuge auprès d’Allah contre le châtiment de la tombe », deux ou trois fois. Puis il dit : « Le serviteur croyant, lorsqu’il est sur le point de quitter ce monde et d’entrer dans l’au-delà, des anges descendent vers lui du ciel, aux visages blancs, comme si leurs visages étaient le soleil ; ils portent un linceul des linceuls du Paradis et un parfum d’embaumement des parfums du Paradis, et s’assoient à distance de lui, aussi loin que porte le regard. Puis vient l’Ange de la mort, qui s’assoit près de sa tête et dit : Ô âme bonne, sors vers un pardon d’Allah et un agrément. Elle sort alors en s’écoulant comme s’écoule la goutte de l’outre. Il la prend, et à peine l’a-t-il prise qu’ils ne la laissent pas un clin d’œil dans sa main : ils la placent dans ce linceul et cet embaumement, et il s’en dégage la plus exquise senteur de musc que l’on puisse trouver sur terre. Ils la font monter ; ils ne passent devant aucune assemblée d’anges sans que ceux-ci demandent : Quelle est cette âme bonne ? Ils répondent : C’est Untel fils d’Untel, en le nommant des plus beaux noms par lesquels on le nommait ici-bas. Ils parviennent ainsi jusqu’au ciel le plus proche ; ils demandent qu’on lui ouvre, et on lui ouvre ; les rapprochés de chaque ciel l’accompagnent jusqu’au ciel suivant, jusqu’à ce qu’on parvienne avec elle au septième ciel. Allah dit alors : Inscrivez le livre de Mon serviteur dans ‘Illiyyîn, et ramenez-le à la terre, car c’est d’elle que Je les ai créés, en elle que Je les ramène, et d’elle que Je les ferai sortir une autre fois. Son âme est alors ramenée dans son corps. Deux anges viennent à lui, le font asseoir et lui disent : Qui est ton Seigneur ? Il répond : Mon Seigneur est Allah. — Quelle est ta religion ? — Ma religion est l’islam. — Qui est cet homme qui a été envoyé parmi vous ? — C’est le Messager d’Allah ﷺ. — Qu’en sais-tu ? — J’ai lu le Livre d’Allah, j’y ai cru et je l’ai tenu pour vrai. Un héraut appelle alors du ciel : Mon serviteur a dit vrai. Étendez-lui une couche du Paradis, vêtez-le du Paradis et ouvrez-lui une porte vers le Paradis. Lui parviennent alors son souffle et son parfum, et sa tombe est élargie aussi loin que porte le regard. Vient à lui un homme au beau visage, aux beaux vêtements, au parfum agréable, qui lui dit : Réjouis-toi de ce qui te réjouit ; voici le jour qui t’était promis. Il demande : Qui es-tu ? Ton visage est un visage qui apporte le bien. — Je suis ta bonne œuvre. Il dit alors : Seigneur, fais venir l’Heure ! Seigneur, fais venir l’Heure, que je retrouve ma famille et mes biens ! »
Ahmad (18534), Abû Dâwûd (4753, début), al-Hâkim — sahîh (al-Hâkim, adh-Dhahabî, Ibn al-Qayyim, al-Albânî). Première partie.
« Quant au serviteur mécréant, lorsqu’il est sur le point de quitter ce monde et d’entrer dans l’au-delà, des anges au visage noir descendent vers lui du ciel, portant une étoffe rugueuse ; ils s’assoient à distance de lui, aussi loin que porte le regard. Puis vient l’Ange de la mort, qui s’assoit près de sa tête et dit : Ô âme mauvaise, sors vers un courroux d’Allah et une colère. Elle se disperse alors dans son corps, et il l’arrache comme on arrache la broche hérissée de pointes de la laine mouillée. Il la prend, et à peine l’a-t-il prise qu’ils ne la laissent pas un clin d’œil dans sa main : ils la placent dans cette étoffe rugueuse, et il s’en dégage la plus infecte odeur de charogne que l’on puisse trouver sur terre. Ils la font monter ; ils ne passent devant aucune assemblée d’anges sans que ceux-ci demandent : Quelle est cette âme mauvaise ? Ils répondent : C’est Untel fils d’Untel, en le nommant des plus vilains noms par lesquels on le nommait ici-bas. Ils parviennent ainsi jusqu’au ciel le plus proche ; ils demandent qu’on lui ouvre, et on ne lui ouvre pas. » Le Messager d’Allah ﷺ récita alors : « Les portes du ciel ne leur seront pas ouvertes, et ils n’entreront au Paradis que lorsqu’un chameau passera par le chas d’une aiguille » (7:40). « Allah dit alors : Inscrivez son livre dans Sijjîn, dans la terre la plus basse. Et son âme est jetée. » Il récita : « Quiconque associe à Allah, c’est comme s’il tombait du ciel : les oiseaux le happent, ou le vent le précipite en un lieu lointain » (22:31). « Son âme est ramenée dans son corps. Deux anges viennent à lui, le font asseoir et lui disent : Qui est ton Seigneur ? Il répond : Hah, hah, je ne sais pas. — Quelle est ta religion ? — Hah, hah, je ne sais pas. — Qui est cet homme qui a été envoyé parmi vous ? — Hah, hah, je ne sais pas. Un héraut appelle alors du ciel : Il a menti. Étendez-lui une couche du Feu, et ouvrez-lui une porte vers le Feu. Lui parviennent alors sa chaleur et son vent brûlant, et sa tombe se resserre sur lui jusqu’à ce que ses côtes s’entrecroisent. Vient à lui un homme au visage hideux, aux vêtements hideux, à l’odeur infecte, qui lui dit : Afflige-toi de ce qui t’afflige ; voici le jour qui t’était promis. Il demande : Qui es-tu ? Ton visage est un visage qui apporte le mal. — Je suis ta mauvaise œuvre. Il dit alors : Seigneur, ne fais pas venir l’Heure ! »
Même hadith, seconde partie. La version longue ajoute : « puis on lui assigne un aveugle muet, muni d’un marteau de fer dont un coup sur une montagne la réduirait en poussière ; il le frappe, et il pousse un cri qu’entend tout ce qui est entre l’orient et l’occident, sauf les hommes et les djinns. » Ce détail est confirmé par al-Bukhârî (1338).
كَلَّآ إِنَّ كِتَٰبَ الْفُجَّارِ لَفِي سِجِّينٖ ﴿7﴾ وَمَآ أَدْرَىٰكَ مَا سِجِّينٞ ﴿8﴾ كِتَٰبٞ مَّرْقُومٞ ﴿9﴾ كَلَّآ إِنَّ كِتَٰبَ الْأَبْرَارِ لَفِي عِلِّيِّينَ ﴿18﴾ وَمَآ أَدْرَىٰكَ مَا عِلِّيُّونَ ﴿19﴾ كِتَٰبٞ مَّرْقُومٞ ﴿20﴾ يَشْهَدُهُ الْمُقَرَّبُونَ ﴿21﴾
Non ! Le livre des pervers est dans Sijjîn. Et qui te dira ce qu’est Sijjîn ? Un livre écrit. (…) Non ! Le livre des bons est dans ‘Illiyyîn. Et qui te dira ce qu’est ‘Illiyyîn ? Un livre écrit, dont témoignent les rapprochés.
Coran 83:7-9 et 83:18-21
La lecture des savants
Ibn al-Qayyim consacre à ce hadith de longues pages d’ar-Rûh (première et deuxième questions) et en tire trois points : l’âme est une réalité qui sort, monte, redescend et retourne dans le corps, ce qui fonde toute la doctrine de la tombe ; son retour dans le corps pour l’interrogatoire n’est pas un retour à la vie d’ici-bas, mais une vie propre à l’intermonde dont nous ne connaissons que ce que les textes en disent ; enfin les deux destinations sont annoncées dès la tombe, par l’ouverture d’une porte, sans que le châtiment ou la félicité plénière n’aient commencé. Sur la « bonne œuvre » qui rend visite au croyant sous une forme humaine, les savants appliquent le principe qu’an-Nawawî énonce à propos de la mort amenée sous la forme d’un bélier (Sharh Muslim, hadith 2849) : Allah donne à une réalité qui n’est pas un corps une forme visible ; Ibn Rajab l’applique à l’œuvre qui accompagne le mort (Ahwâl al-qubûr, chapitre sur ce que rencontre le mort dans sa tombe).
Ce que ce hadith ne dit pas
- Ni la taille ni le nombre des anges, ni la forme de l’Ange de la mort, ni la façon dont l’âme apparaît une fois sortie.
- Ni la durée de la montée, ni ce que sont les « portes » des cieux, ni la distance parcourue.
- Ni le lieu exact de ‘Illiyyîn et de Sijjîn, au-delà de « un livre écrit » (83:9, 83:20) et « la terre la plus basse ».
- Toute image ajoutée sur ces points est une invention.
Transition — L’âme est revenue dans son corps. Le cortège s’en va. Ce qui commence maintenant, les savants l’appellent la première demeure de l’au-delà. → étape suivante