CINQUIÈME PARTIE — LA SAGESSE DES LIMITES

Chapitre 05 / 12

CINQUIÈME PARTIE — LA SAGESSE DES LIMITES

19. La grille qui rend tout lisible

Voici la clé qui manque à tous les débats sur « les interdits de l’islam ». Les grands juristes — al-Ghazâlî, al-‘Izz ibn ‘Abd as-Salâm, puis ash-Shâtibî dans al-Muwâfaqât — ont montré que la totalité de la Loi converge vers la protection de cinq choses : la religion, la vie, la raison, la descendance et l’honneur, les biens.

Cinq nécessités. Chaque interdit en protège au moins une. Aucun n’est gratuit. Gardez cette grille en main, et le « catalogue d’interdictions » se transforme sous vos yeux en système de protection — comme un règlement de sécurité cesse de paraître tatillon dès qu’on a compris ce qu’il empêche.

Et retenez le principe général, car il inverse l’image reçue : en matière de vie courante, tout est permis sauf ce qui est explicitement interdit. La liste des interdits est courte, et nommée. L’islam n’est pas un labyrinthe de défenses ; c’est une vaste plaine avec quelques falaises balisées.

20. L’alcool et le jeu : les deux fléaux nommés il y a quatorze siècles

« Le Diable ne veut que jeter parmi vous, à travers le vin et le jeu de hasard, l’inimitié et la haine, et vous détourner d’invoquer Allah et de la prière. Allez-vous donc y mettre fin ? »

— Coran 5:91

Remarquez : le Coran ne se contente pas d’interdire, il argumente — la haine semée, les liens rompus, la conscience détournée. Et remarquez la méthode : l’interdiction du vin fut progressive, en trois étapes sur plusieurs années — d’abord le constat que son mal dépasse son utilité (2:219), puis l’interdiction de prier en état d’ivresse (4:43), enfin la prohibition (5:90). ‘Â’isha l’expliquait : si le premier verset avait dit « ne buvez plus », les gens auraient répondu « jamais nous n’abandonnerons le vin ». La Loi a sevré un peuple au lieu de l’amputer — et quand l’interdiction finale tomba, les rues de Médine, disent les récits, coulèrent de vin déversé volontairement.

Maintenant, ouvrez les statistiques de n’importe quel pays développé : part de l’alcool dans les accidents mortels, dans les violences conjugales, dans les cancers ; ravages des paris sportifs sur une génération de jeunes hommes, applications de jeu conçues par des ingénieurs pour capturer les mécanismes de la dépendance. Les deux substances que nos sociétés n’arrivent pas à endiguer au XXIᵉ siècle sont exactement les deux que ce texte du VIIᵉ a nommées, ensemble, dans le même verset. Ce n’est pas un argument d’autorité. C’est une observation.

21. L’usure : le mécanisme des crises, interdit à la racine

L’islam interdit l’intérêt sur le prêt — le ribâ — dans les termes les plus durs de tout le Coran : c’est le seul péché pour lequel le texte déclare « une guerre de la part d’Allah et de Son messager » (2:279), avant d’ajouter aussitôt la règle d’or : « Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés. »

Le raisonnement tient en deux phrases. Dans le commerce, deux parties partagent le risque : si l’affaire échoue, les deux perdent. Dans le prêt à intérêt, l’emprunteur porte tout le risque et le prêteur encaisse dans tous les cas : l’argent se reproduit sans travail ni exposition, et la richesse remonte mécaniquement vers celui qui en a déjà. L’islam ne condamne pas le profit — il honore le commerce, le Prophète ﷺ fut commerçant — il condamne le profit sans risque partagé. À la place : l’association, le partage des pertes et des gains, le financement adossé au réel.

Faut-il rappeler que cette interdiction fut aussi celle d’Aristote, de la Torah et de quinze siècles de christianisme ? Toutes ces traditions ont fini par céder. L’islam est la seule à tenir encore la ligne — pendant que le monde, lui, croule sous une dette qui croît plus vite que tout ce qu’il produit, et enchaîne les crises dont chacune porte le même diagnostic : trop de dette, trop de spéculation, trop de paris. On reproche à l’islam d’être resté archaïque sur ce point. Peut-être est-il simplement resté debout au milieu d’un naufrage.

22. La chasteté : protéger ce que la modernité a cessé de protéger

« Et n’approchez point la fornication. En vérité, c’est une turpitude et quel mauvais chemin ! »

— Coran 17:32

« N’approchez pas » : le verbe est choisi. La Loi ne barre pas seulement l’acte, elle éloigne des chemins qui y mènent — d’où le regard baissé, la retenue, la pudeur vestimentaire. Et notez, contre toutes les caricatures, à qui s’adresse le premier commandement du regard : aux hommes (24:30), avant les femmes (24:31). La pudeur, en islam, n’est pas un fardeau posé sur les épaules des femmes : c’est une discipline exigée d’abord de l’œil masculin.

Soyons clairs sur ce que l’islam n’est pas : une religion de mortification. Pas de célibat sacré, pas de vœu de chasteté perpétuelle, pas de soupçon jeté sur le corps. Le désir n’est pas l’ennemi ; il est une force, et toute force se canalise. Dans le mariage, le plaisir est un droit mutuel et même une aumône récompensée (Muslim). Ce que l’islam refuse, c’est le désir sans engagement — celui qui consomme et s’en va, celui qui fait des enfants sans père et des cœurs en miettes.

Et ici, la comparaison avec nos sociétés n’a même plus besoin d’être plaidée : elle est dans toutes les études. Cinquante ans après la libération sexuelle, dressez le bilan — familles éclatées en série, enfants ballottés, pornographie de masse dès l’enfance avec ses ravages documentés sur le cerveau et le couple, solitude affective record, confiance entre hommes et femmes au plus bas, natalité effondrée. On promettait le bonheur par la levée de toutes les limites ; on récolte des salles d’attente de thérapeutes pleines. L’islam n’a jamais promis que la fidélité serait facile. Il a promis qu’elle construirait quelque chose. Regardez autour de vous, et dites honnêtement quelle promesse a été tenue.

23. La langue : l’interdit dont tout le monde a besoin

Un interdit que l’on cite rarement, et qui pourtant toucherait chacun de nous chaque jour : celui de la parole qui blesse. La médisance assimilée au cannibalisme (49:12), la calomnie plus grave encore, la moquerie interdite (49:11), l’espionnage de la vie d’autrui interdit, la mauvaise conjecture interdite — tout cela dans une seule page du Coran. Et cette définition du musulman, qui ne parle ni de rites ni d’apparence : « Le musulman est celui dont les gens sont préservés de sa langue et de sa main » (al-Bukhârî, Muslim).

Le Prophète ﷺ a décrit l’homme qui arrive au Jugement avec des montagnes de prières et d’aumônes — et qui repart en faillite, parce qu’il a insulté celui-ci, calomnié celui-là : ses bonnes actions sont distribuées à ses victimes jusqu’à épuisement (Muslim). À l’heure où des vies entières se détruisent en un tweet, où le harcèlement en ligne pousse des adolescents au pire, relisez cet interdit et demandez-vous s’il est archaïque — ou s’il a quatorze siècles d’avance sur nos chartes de modération.