Partie 3 / 6 — Atharites, ash’arites, mâturîdites
Le nœud méconnu : attributs d’action et Parole d’Allah
VIII. Le nœud théologique méconnu : les attributs d’action et la Parole d’Allah
Le grand public retient du débat la question des Mains et de l’istiwâ’. Mais le véritable point de rupture philosophique entre l’atharisme et les écoles du kalâm est ailleurs, en amont : il tient à une prémisse sur ce qu’Allah peut ou ne peut pas « faire » dans le temps. C’est ce que les théologiens appellent la question des sifât ikhtiyâriyya, les attributs d’action liés à la Volonté, et son corollaire, la nature de la Parole d’Allah.
1. Le problème philosophique : hulûl al-hawâdith
Pour les théologiens ash’arites et mâturîdites — héritiers, sur ce point, de la matrice kullâbite décrite au chapitre III —, tout ce qui est le siège d’événements ou de changements temporels (hulûl al-hawâdith) est un corps créé. Si l’on dit qu’Allah descend au dernier tiers de la nuit, qu’Il Se met en colère contre tel peuple à tel moment, ou qu’Il parle à Moïse à un instant précis où Il ne lui parlait pas auparavant, cela impliquerait, selon eux, un « changement » en Allah — ce qui est impossible pour l’Éternel. La prémisse est empruntée à la logique grecque telle que les mu’tazilites l’avaient reçue : l’école l’a adoptée pour les combattre, et l’a conservée.
2. La solution du kalâm : le kalâm nafsî
Pour résoudre ce problème, l’ash’arisme élabore la théorie du kalâm nafsî, le « discours intérieur » : la Parole d’Allah est un discours intérieur unique, éternel, sans voix, sans lettres, sans succession ni ordre chronologique. Ce que nous lisons dans le Mushaf — les lettres, les sons récités — n’est pas la Parole d’Allah elle-même mais une expression créée (‘ibâra) qui en rend compte. De même, la Descente devient celle de Ses ordres, de Ses anges ou de Sa miséricorde ; la Colère devient Sa volonté de châtier ; la Venue au Jour du Jugement devient la venue de Son ordre. Chaque acte rapporté dans les textes est ainsi ramené soit à un attribut éternel (la Volonté, la Puissance), soit à une créature. Les mâturîdites aboutissent au même résultat par un chemin propre : l’attribut éternel de takwîn absorbe tous les actes divins.
3. La réponse atharite
Les atharites rejettent cette construction, qu’ils jugent absente du Coran, de la Sunna et des Salafs, et contraire à la lettre des textes. Allah parle depuis toujours quand Il veut, comme Il veut, avec une voix et des lettres qui Lui siéent — le Coran dit qu’Allah « a parlé à Moïse de façon directe » (sourate An-Nisâ’, verset 164), qu’Il l’a « appelé » (sourate Maryam, verset 52), et les hadiths authentiques rapportent qu’Il appellera Adam « d’une voix ». La Parole est, selon la formule de l’école, « éternelle par son genre, renouvelée dans ses occurrences » (qadîm an-naw’, hâdith al-âhâd) : le fait de parler est un attribut d’Essence éternel, mais les paroles particulières — s’adresser à Moïse, révéler le Coran à Muhammad ﷺ — se produisent au moment voulu par Allah. Il en va de même de tous les attributs d’action : un acte accompli par Allah par Sa Volonté ne fait pas de Lui une créature, car Ses actes sont incréés, comme Ses attributs. C’est ce qu’écrit Ibn Taymiyya dans la Wâsitiyya, en résumant la croyance des Salafs :
وَأَنَّ الْقُرْآنَ كَلَامُ اللَّهِ مُنَزَّلٌ غَيْرُ مَخْلُوقٍ، مِنْهُ بَدَأَ وَإِلَيْهِ يَعُودُ، وَأَنَّ اللَّهَ تَكَلَّمَ بِهِ حَقِيقَةً
Le Coran est la Parole d’Allah, descendue, incréée ; c’est de Lui qu’elle est venue et c’est à Lui qu’elle retourne ; et Allah l’a réellement prononcée.
Ibn Taymiyya, al-‘Aqîda al-Wâsitiyya, section sur la Parole d’Allah — formule reprise des credos anciens (Ahmad, Ibn Qudâma)
4. Pourquoi ce point est décisif pour notre question
Ce nœud est décisif parce qu’il montre que la divergence ne porte pas seulement sur l’interprétation de quelques mots, mais sur une prémisse philosophique préalable — le refus qu’Allah puisse agir dans le temps — que les Salafs n’ont jamais posée. Les trois premières générations ont reçu les textes de la Descente, de la Colère, de la Parole adressée à Moïse sans les soumettre à un axiome extérieur ; c’est l’adoption de cet axiome, au troisième siècle, qui a rendu le ta’wîl et le kalâm nafsî nécessaires. L’atharisme, en refusant l’axiome, n’a plus besoin ni de l’un ni de l’autre. Le lecteur mesure ici ce que le mot « fidélité aux Salafs » signifie concrètement : non pas seulement répéter leurs formules, mais refuser d’introduire, en amont des textes, une règle qu’ils ne connaissaient pas.