La Sunnah
La deuxième source de la religion : révélation, autorité, transmission, authentification
La deuxième source de la religion : révélation, autorité, transmission, authentification
De la bouche du Prophète ﷺ aux recueils authentiques : comment sa parole et son exemple furent reçus, mémorisés, écrits et vérifiés — et pourquoi l’on peut s’y fier.
Comment lire ce dossier
Ce dossier est le deuxième de la série « Aux sources du savoir islamique ». Le premier a étudié le Coran ; celui-ci est consacré tout entier à la deuxième source de la religion : la Sunnah — ce que le Prophète ﷺ a dit, fait et approuvé, et, au sens large des savants du hadith, ce qui a été rapporté de sa personne et de sa vie. Il est écrit pour être lu d’une traite, chaque notion étant expliquée au moment où elle apparaît, chaque idée difficile accompagnée d’un exemple, et chaque section refermée par une phrase à retenir ; et il est écrit pour être vérifié, chaque affirmation portant sa référence. Il s’adresse aussi, délibérément, au lecteur qui n’est pas musulman — et à celui qui aborde l’islam avec méfiance : les objections les plus courantes sur le hadith y sont posées franchement et traitées dans une section propre, avant la conclusion. Le glossaire qui suit rassemble les termes techniques ; on peut le lire d’abord ou y revenir en cours de route.
Repères terminologiques
Sunnah — Dans la langue, la voie suivie ; dans la religion, ce que le Prophète ﷺ a dit, fait ou approuvé — et, chez les savants du hadith, ce qui est rapporté de ses qualités et de sa vie.
Hadith — Le récit qui rapporte une parole, un acte ou une approbation du Prophète ﷺ : le hadith est le contenant, la Sunnah le contenu.
Hadith qudsî — Parole que le Prophète ﷺ rapporte en l’attribuant à Allah, sans qu’elle appartienne au Coran ni n’en ait le statut liturgique.
Wahy matlû et wahy ghayr matlû — La révélation récitée (le Coran, parole d’Allah dans son libellé) et la révélation non récitée (la Sunnah, dont le sens vient d’Allah et l’expression du Prophète ﷺ).
Taqrîr — L’approbation : un acte accompli devant le Prophète ﷺ, ou porté à sa connaissance, qu’il n’a pas désapprouvé.
Sanad ou isnâd — La chaîne des transmetteurs par laquelle un hadith remonte jusqu’au Prophète ﷺ ; le matn en est le texte.
Mutawâtir et âhâd — Le hadith transmis par un si grand nombre de voies indépendantes que l’erreur collective est exclue, et celui qui est transmis par des voies sûres mais non massives.
Sahîh, hasan, da’îf, mawdû’ — Les degrés du hadith : authentique, bon, faible — et forgé, c’est-à-dire faussement attribué au Prophète ﷺ.
’Adâlah et dabt — Les deux qualités exigées d’un transmetteur : l’intégrité religieuse et morale, et la précision de mémoire ou d’écrit.
Shudhûdh et ’illah — L’anomalie d’un rapport contredisant des transmissions plus sûres, et le défaut caché qu’un maître seul décèle.
Jarh wa ta’dîl — La science de la critique et de la validation des transmetteurs, qui juge chaque maillon d’une chaîne.
Sahîfah — Un feuillet ou un cahier de hadiths écrit par un compagnon ou un successeur, avant les grands recueils.
Sîrah — La biographie du Prophète ﷺ, dont les récits relèvent d’un degré de garantie propre, distinct de celui des deux Sahîh.
Introduction — La deuxième source
Au terme du premier dossier, le lecteur tenait le Coran : parole d’Allah descendue en arabe, gardée dans les poitrines et sur les feuillets, inimitable et intacte. Mais le Coran ne fut jamais seul, et ne peut l’être. Il ordonne la prière sans en décrire les gestes, l’aumône sans en fixer les taux, le pèlerinage sans en détailler les rites ; il ordonne d’obéir au Messager et de prendre ce qu’il donne — et il déclare ce Messager modèle pour quiconque espère Allah. Entre le Livre et la vie du croyant se tient donc un homme, dont la parole, les actes et l’exemple forment la deuxième source de la religion : la Sunnah. Ce dossier raconte ce qu’elle est, d’où elle tient son autorité, comment elle travaille avec le Coran, comment le Prophète ﷺ lui-même en organisa la transmission, comment elle fut mémorisée, pratiquée et écrite dès la première génération — et comment la Ummah apprit à distinguer ce qui vient réellement de lui de ce qu’on lui a attribué.
Pour le lecteur venu du dehors, une question se pose d’emblée, et nous ne l’éluderons pas : pourquoi une religion qui se réclame d’un Livre divin accorderait-elle une autorité aux paroles d’un homme ? La réponse tient en deux propositions que ce dossier établira l’une après l’autre, et qu’il faut tenir ensemble. La première : la Sunnah authentique est une révélation — non pas parce que les musulmans l’ont décidé, mais parce que le Coran le dit, en des dizaines de versets. La seconde : dire que la Sunnah est révélée ne signifie pas que tout ce qui est raconté du Prophète ﷺ soit vrai — et c’est précisément parce que la Sunnah authentique fait autorité que la Ummah a bâti, pour trier le vrai de l’attribué, l’appareil critique le plus exigeant de l’histoire des textes. Qui confond ces deux propositions ne comprend ni l’islam ni la science du hadith ; qui les distingue tient la clef de tout ce qui suit.
Note de méthode
La grille de la série demeure : versets référencés — ceux qui sont cités en encadré le sont dans la traduction de Rachid Maach, vérifiée à la source —, hadiths avec leur recueil, leur numéro selon la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî pour les deux Sahîh et l’usage courant pour les Sunan, et leur degré hors des deux Sahîh ; rapports des historiens et des biographes signalés comme tels et n’engageant pas la croyance. Deux précisions propres à ce dossier. Lorsque nous écrivons « rapporté par At-Tirmidhî, jugé authentique », le jugement est celui des imams de la discipline, que le lecteur peut contrôler dans les commentaires cités en bibliographie. Et lorsque nous disons « la Sunnah », nous entendons la Sunnah établie — le principe directeur de tout ce dossier étant que l’autorité d’un enseignement prophétique suppose d’abord que son attribution au Prophète ﷺ soit vérifiée.
1. Ce qu’est la Sunnah : définitions
Dans la langue arabe, la sunnah désigne la voie, la manière de faire, le chemin suivi — bonne ou mauvaise. Le Prophète ﷺ a dit : « Quiconque instaure dans l’islam une bonne pratique (sunnah hasanah) en aura la récompense ainsi que la récompense de ceux qui la suivront après lui, sans que rien ne soit retranché de leurs récompenses ; et quiconque instaure dans l’islam une mauvaise pratique en portera le péché ainsi que le péché de ceux qui la suivront après lui, sans que rien ne soit retranché de leurs péchés » (Sahîh Muslim, n° 1017). C’est ce sens premier — la voie tracée — qui fonde l’usage religieux du mot.
Dans l’usage technique des savants, la définition varie légèrement selon la science qui parle, et cette variation n’est pas une contradiction : chaque discipline découpe son objet. Pour les savants du hadith, la Sunnah est tout ce qui est rapporté du Prophète ﷺ : paroles, actes, approbations, qualités physiques et traits de caractère, et jusqu’aux éléments de sa biographie — car leur objet est de préserver intégralement la personne et l’héritage du Messager ﷺ. Pour les savants des fondements du droit, la Sunnah est ce qui émane du Prophète ﷺ en dehors du Coran — parole, acte ou approbation — en tant que source de législation, car leur objet est la déduction des règles. Pour les juristes enfin, la sunnah désigne, dans le classement des actes, ce qui est recommandé sans être obligatoire — car leur objet est la qualification des œuvres du serviteur. Dans ce dossier, c’est évidemment le sens des deux premières disciplines qui nous occupe : la Sunnah comme seconde source de la religion. On notera que le mot hadith désigne, à strictement parler, le texte rapporté qui véhicule la Sunnah : le hadith est le contenant, la Sunnah le contenu — même si l’usage emploie souvent les deux termes l’un pour l’autre.
Un exemple rend cette distinction du contenant et du contenu très concrète, et il servira plus loin. Lever les mains dans l’invocation est une sunnah solidement établie, par des dizaines de hadiths dont beaucoup sont authentiques ; or tel hadith particulier qui la mentionne peut, lui, avoir une chaîne faible. Le savant ne dit pas alors que la sunnah est douteuse — elle est établie par les autres voies — ; il dit que ce récit-là ne peut servir de preuve. Inversement, une pratique peut être transmise par un hadith irréprochable mais n’être qu’une habitude personnelle du Prophète ﷺ sans portée législative, comme nous le verrons au chapitre des formes de la Sunnah. Juger un hadith et juger une sunnah sont deux opérations : la première porte sur un texte, la seconde sur un enseignement.
À retenir La Sunnah est la voie du Prophète ﷺ — parole, acte, approbation, et ce qui est rapporté de lui — ; le hadith est le récit qui la transmet : on juge le récit pour établir l’enseignement.
2. La Sunnah est une révélation
Voici le fondement dont tout le reste découle : la Sunnah n’est pas l’opinion privée d’un homme du septième siècle ; elle est une révélation. Allah l’atteste dans la sourate An-Najm lorsqu’Il jure que Son Messager ne s’égare ni ne se trompe et qu’il ne prononce rien sous l’empire de la passion : ce n’est là qu’une révélation qui lui est inspirée (Coran 53, 3-4). Certes, le Prophète ﷺ pouvait exercer son jugement personnel dans les affaires de ce monde et dans les cas non tranchés par la Révélation ; mais lorsqu’il arrivait à son ijtihâd d’appeler une rectification, la Révélation descendait pour rectifier — et c’est précisément cette supervision divine constante qui garantit que ce qu’il a établi et laissé en l’état est agréé du ciel. Rien de ce qu’il a transmis comme religion ne relève du caprice humain.
Le Prophète ﷺ l’a dit lui-même dans un hadith d’une portée saisissante, rapporté par Al-Miqdâm ibn Ma’dîkarib : « J’ai certes reçu le Livre, et avec lui son semblable. Prenez garde : un homme repu, accoudé sur son divan, s’apprête à dire : « Tenez-vous-en à ce Coran : ce que vous y trouvez de licite, déclarez-le licite, et ce que vous y trouvez d’illicite, déclarez-le illicite. » Or, en vérité, ce que le Messager d’Allah a interdit est comme ce qu’Allah a interdit » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 4604, et At-Tirmidhî ; authentique). Quatorze siècles avant l’apparition de ceux qui prétendent se réclamer du « Coran seul », le Prophète ﷺ a décrit leur discours mot pour mot et l’a réfuté par avance : le Livre et la Sunnah sont descendus ensemble, et rejeter la seconde revient à rejeter le premier, puisque c’est le Livre lui-même qui ordonne d’obéir au Messager. Le tâbi’î Hassân ibn ’Atiyyah résumait la chose ainsi : Jibrîl descendait sur le Prophète ﷺ avec la Sunnah comme il descendait avec le Coran, et il la lui enseignait comme il lui enseignait le Coran (rapporté par Ad-Dârimî dans l’introduction de ses Sunan).
Les savants distinguent ainsi deux formes de révélation : la révélation récitée (wahy matlû) — le Coran, parole d’Allah dans son libellé même, dont la récitation est une adoration rituelle — et la révélation non récitée (wahy ghayr matlû) — la Sunnah, dont le sens vient d’Allah et l’expression du Prophète ﷺ. Entre les deux se situe le hadith qudsî, où le Prophète ﷺ rapporte une parole en l’attribuant à son Seigneur, comme la parole divine : « Ô Mes serviteurs, Je Me suis interdit l’injustice et Je l’ai rendue interdite entre vous : ne soyez donc pas injustes les uns envers les autres » (Sahîh Muslim, n° 2577). Le hadith qudsî partage avec le Coran l’attribution à Allah, mais il n’en a ni le statut liturgique, ni l’inimitabilité, ni la transmission massive verset par verset : on ne le récite pas dans la prière et il ne fait pas partie du mushaf. Ajoutons, pour compléter le tableau, que seul le mushaf — le texte arabe révélé — est concerné par les règles de pureté rituelle attachées au toucher du Livre ; une traduction, quelle que soit sa qualité, n’est qu’une exégèse du sens et n’en relève pas. Ces distinctions, posées par les savants du hadith, montrent la précision avec laquelle la Ummah a pensé ses sources dès l’origine.
Il faut donner des exemples de cette supervision, car ils répondent d’avance à une objection fréquente — n’est-ce pas prêter à un homme une infaillibilité commode ? — et ils montrent, au contraire, une humanité entière sous une garde divine. Le Prophète ﷺ, voyant des Médinois féconder artificiellement leurs palmiers, leur dit qu’ils feraient peut-être aussi bien de s’en abstenir ; la récolte fut mauvaise, et il déclara : je ne suis qu’un homme ; lorsque je vous ordonne quelque chose de votre religion, prenez-le, mais lorsque je vous dis quelque chose de mon propre avis, je ne suis qu’un homme — vous connaissez mieux les affaires de votre monde (Sahîh Muslim, n° 2361-2363). À Badr, il choisit un emplacement ; al-Hubâb ibn al-Mundhir demanda : est-ce une position qu’Allah t’a fait occuper, ou l’opinion et la ruse de guerre ? — L’opinion, répondit-il ; et il suivit le conseil du compagnon, rapportent les historiens. Après la même bataille, il avait accepté une rançon des captifs selon l’avis d’Abû Bakr ; la Révélation descendit pour marquer sa préférence pour l’avis de ’Umar (Coran 8, 67-68 ; Sahîh Muslim, n° 1763). Lorsqu’il se détourna d’un aveugle venu l’interroger, absorbé qu’il était par un notable de Quraysh, la sourate ’Abasa descendit pour le reprendre publiquement (Coran 80, 1-10) ; et lorsqu’il dispensa trop vite de l’expédition de Tabûk des hommes qui s’en excusaient, le verset lui dit : Allah t’a pardonné — pourquoi leur as-tu permis ? (Coran 9, 43). Voilà la preuve, inscrite dans le Livre lui-même, qu’aucun jugement du Prophète ﷺ en matière de religion n’a été laissé sans contrôle : ce qui fut rectifié, on le sait ; ce qui fut laissé en l’état est donc agréé. Un homme qui aurait inventé sa religion n’aurait pas conservé dans son propre Livre les reproches que son Seigneur lui adressa.
À retenir La Sunnah authentique est révélation non récitée : le Coran l’atteste, le Prophète ﷺ l’a dit, et les rectifications consignées dans le Livre prouvent que ce qu’il a laissé en l’état vient du ciel.
3. Les formes de la Sunnah : parole, acte, approbation
La Sunnah nous est parvenue sous trois formes principales. La Sunnah verbale (qawliyyah) d’abord : les paroles du Prophète ﷺ, dont la concision prodigieuse a été relevée par les compagnons eux-mêmes — il avait reçu, disait-il, les paroles qui rassemblent (jawâmi’ al-kalim), peu de mots portant d’immenses significations. Qu’on songe au hadith placé par al-Bukhârî en ouverture de son Sahîh : « Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’a que ce qu’il a eu l’intention d’accomplir » (Sahîh al-Bukhârî, n° 1 ; Sahîh Muslim, n° 1907) — une phrase, et c’est la moitié de la religion, diront les savants, car elle fonde la sincérité de tout acte.
La Sunnah pratique (fi’liyyah) ensuite : les actes du Prophète ﷺ, qui montrent concrètement comment mettre en œuvre les ordres du Livre. C’est elle qui apprit à la Ummah ses ablutions, sa prière, son pèlerinage. Le Prophète ﷺ l’a explicitement érigée en norme : « Priez comme vous m’avez vu prier » (Sahîh al-Bukhârî, n° 631) ; et lors du Pèlerinage d’adieu : « Prenez de moi vos rites » (Sahîh Muslim, n° 1297). Sans cette Sunnah en actes, l’ordre coranique d’accomplir la prière resterait une injonction sans mode d’emploi — nous y reviendrons.
La Sunnah d’approbation (taqrîriyyah) enfin : ce que le Prophète ﷺ a vu ou su de ses compagnons sans le désapprouver, son silence valant validation — car il ne lui était pas permis de se taire devant un faux en matière de religion. Deux exemples authentiques l’illustrent. À sa table, on servit un lézard du désert ; il s’abstint d’en manger et expliqua : « Il n’en existe pas sur la terre de mon peuple, et j’éprouve de la répugnance à son égard » — mais Khâlid ibn al-Walîd en mangea sous son regard sans qu’il ne l’interdît : la licéité fut ainsi établie par approbation (Sahîh al-Bukhârî, n° 5537 ; Sahîh Muslim, n° 1946). De même, au retour de la bataille du Fossé, il ordonna que nul ne prie le ’asr avant d’atteindre Banû Quraydhah ; l’heure de la prière survint en chemin : certains prièrent en route, comprenant que l’ordre visait la hâte, d’autres attendirent d’arriver, s’en tenant à la lettre — et le Prophète ﷺ, informé, ne blâma aucun des deux groupes (Sahîh al-Bukhârî, n° 946 ; Sahîh Muslim, n° 1770). Cette double approbation est même devenue l’un des fondements de la légitimité des divergences d’interprétation sincères — nous la retrouverons en traitant de l’ijtihâd.
À ces trois formes, les savants du hadith ajoutent la description : les qualités physiques du Prophète ﷺ, consignées avec une minutie émouvante par ceux qui l’ont vu, et ses traits de caractère. Sur ce dernier point, le témoignage décisif appartient à ’Â’ishah. Interrogée sur le caractère du Messager d’Allah ﷺ, elle répondit : « Son caractère était le Coran » (Sahîh Muslim, n° 746). Cette parole est peut-être la plus belle définition jamais donnée de la Sunnah : le Coran fait vie, le Livre devenu conduite. Allah Lui-même l’avait déclaré dans la sourate Al-Ahzâb : il y a dans le Messager d’Allah un excellent modèle pour quiconque espère en Allah et au Jour dernier (Coran 33, 21). Suivre la Sunnah, c’est donc suivre le Coran incarné.
Il faut ajouter ici un principe de prudence que les savants des fondements ont fixé, et sans lequel on lirait la vie du Prophète ﷺ comme un règlement mécanique : tout acte prophétique n’a pas le même statut. Il y a ce qui relève de la législation — la prière, les rites, les transactions — et qui oblige ou recommande ; il y a ce qui relève de l’explication du Coran — la manière d’accomplir ce que le Livre ordonne — et qui suit le statut de ce qu’il explique ; il y a les habitudes humaines, qui ne sont pas des règles : le Prophète ﷺ aimait la courge, qu’il cherchait au bord du plat (Sahîh al-Bukhârî, n° 5439), et nul n’est tenu d’aimer la courge, même si imiter le Bien-Aimé par amour est louable ; et il y a les particularités qui lui étaient propres et interdites aux autres — plus de quatre épouses (Coran 33, 50), le jeûne continu sans rupture, qu’il interdit à ses compagnons en disant : je ne suis pas comme vous, mon Seigneur me nourrit et m’abreuve (Sahîh al-Bukhârî, n° 1965). Déterminer à quelle catégorie appartient un acte est la première tâche du juriste devant un hadith — et l’une des sources de divergences légitimes entre écoles.
À retenir Parole, acte, approbation — et description de sa personne : quatre formes, dont les savants pèsent le statut avant d’en tirer une règle.
4. L’autorité de la Sunnah, établie par le Coran lui-même
L’autorité de la Sunnah ne repose pas sur elle-même : c’est le Coran qui l’établit, en des dizaines de versets, si bien que quiconque accepte le Coran a déjà accepté la Sunnah. Allah ordonne d’obéir à Allah et d’obéir au Messager ainsi qu’aux détenteurs de l’autorité, et de renvoyer tout différend à Allah et au Messager (Coran 4, 59) — les compagnons et les savants après eux ont compris : à Allah, c’est-à-dire au Livre, et au Messager, c’est-à-dire, après sa mort, à sa Sunnah. Il déclare que quiconque obéit au Messager a obéi à Allah (Coran 4, 80) — on ne peut dire plus clairement que les deux obéissances n’en font qu’une. Il ordonne : prenez ce que le Messager vous donne, et abstenez-vous de ce qu’il vous interdit (Coran 59, 7) — verset descendu au sujet du partage du butin, mais dont la portée, selon la règle vue plus haut, embrasse tout ce que le Prophète ﷺ a donné et interdit ; c’est par ce verset qu’Ibn Mas’ûd justifia qu’une règle rapportée du Prophète ﷺ a la même autorité que le Livre. Il conditionne l’amour d’Allah au suivi du Prophète : dis : si vous aimez Allah, suivez-moi, Allah vous aimera (Coran 3, 31). Il retire aux croyants tout choix lorsque Allah et Son Messager ont tranché (Coran 33, 36), met en garde ceux qui contreviennent à son ordre contre l’épreuve ou le châtiment douloureux (Coran 24, 63), et va jusqu’à jurer — par Lui-même — que les hommes ne croiront pas tant qu’ils ne l’auront pas pris pour juge dans leurs litiges, puis n’éprouveront en eux-mêmes aucune gêne devant sa sentence et s’y soumettront totalement (Coran 4, 65).
Ajoutons-y les versets de la mission : Allah a envoyé Son Messager pour réciter aux hommes Ses versets, les purifier, et leur enseigner le Livre et la Sagesse (Coran 62, 2). Le Livre et la Sagesse : l’imam Ash-Shâfi’î, dans sa Risâlah — le premier traité des fondements du droit —, rapporte des savants du Coran parmi les tâbi’înes, tels Qatâdah et Al-Hasan al-Basrî, que la Sagesse (al-hikmah) mentionnée aux côtés du Livre est la Sunnah du Messager d’Allah ﷺ ; car quel autre enseignement le Prophète ﷺ dispensait-il, à côté du Livre, sinon sa Sunnah ? Sur cette base textuelle massive, la Ummah est unanime, depuis les compagnons, sur l’autorité de la Sunnah authentique comme preuve religieuse : aucune école reconnue d’Ahl as-Sunnah, aucun des quatre imams, n’a jamais admis qu’on puisse écarter un hadith authentique établi. Leurs divergences porteront sur l’authentification et l’interprétation — jamais sur le principe.
Il faut ajouter le verset du modèle, qui donne à cette autorité sa dimension la plus intime : vous avez dans le Messager d’Allah un excellent modèle, pour quiconque espère Allah et le Jour dernier (Coran 33, 21) — et les versets de la mission qui décrivent, à trois reprises et presque dans les mêmes termes, ce que fait le Prophète ﷺ parmi les siens : réciter les versets, purifier, enseigner le Livre et la Sagesse (Coran 2, 151 ; 3, 164 ; 62, 2). Précisons enfin le consensus, car sa formulation exacte compte. Les quatre imams ont exprimé le même principe dans des paroles que les biographes ont conservées : Abû Hanîfah — lorsque le hadith est authentique, il est mon avis ; Mâlik, désignant la tombe du Prophète ﷺ — de tout homme on prend et l’on rejette, sauf du maître de cette tombe ; Ash-Shâfi’î — si vous trouvez dans mon livre ce qui contredit la Sunnah, dites la Sunnah et laissez mon avis ; Ahmad — ne m’imitez pas, n’imitez ni Mâlik ni Ash-Shâfi’î, prenez d’où ils ont pris. Le principe est unanime ; ce sont ses conditions d’application qui diffèrent d’une école à l’autre — l’un tient un hadith pour établi que l’autre juge fragile, l’un le lit comme général, l’autre comme particulier, l’un le rapporte à une pratique de Médine, l’autre y voit une abrogation. Nul, parmi eux, n’a jamais dit : ce hadith est authentique, mais je le laisse.
À retenir Le Coran ordonne d’obéir au Messager, d’en faire son juge et son modèle, et nomme la Sagesse à côté du Livre : les imams sont unanimes sur le principe, et ne divergent que sur l’établissement et la lecture des textes.
5. Peut-on se passer de la Sunnah ? La réponse du Coran lui-même
L’objection mérite un chapitre, car elle revient sous deux visages : celui du polémiste qui veut opposer le Coran à l’islam vécu, et celui de courants modernes qui prétendent se réclamer du « Coran seul ». Faisons l’expérience honnêtement. Ouvrons le Livre et cherchons comment prier. Le Coran ordonne la prière des dizaines de fois — accomplissez la prière — ; il en nomme des moments — aux deux extrémités du jour, aux approches de la nuit, à l’aube, à la prière du milieu — ; il en évoque des gestes — inclinaison, prosternation, station debout. Mais nulle part il ne dit qu’il y a cinq prières, ni combien d’unités en compte chacune, ni ce que l’on dit en s’inclinant, ni comment l’on entre en prière et comment l’on en sort. Nul homme sur terre n’a jamais accompli la prière musulmane à partir du seul Coran : tous, y compris ceux qui rejettent la Sunnah, prient comme la Sunnah l’a enseigné — ils lui doivent la forme même de leur culte. Il en va de même de la zakât, dont le Livre ne fixe ni les biens ni les taux, et du pèlerinage, dont il ne détaille pas les rites. Le Coran seul n’est pas une religion inapplicable par accident : il renvoie, par sa nature même, à celui qui l’explique — Nous avons fait descendre vers toi le Rappel afin que tu exposes clairement aux hommes ce qui leur a été révélé (Coran 16, 44).
L’argument le plus fort est toutefois d’un autre ordre, et le lecteur non musulman le comprendra aussi bien que le musulman : c’est l’argument de la transmission. Qui a transmis le Coran ? Les compagnons — les mêmes hommes, par les mêmes cercles, les mêmes voyages, la même exigence de véracité, ont transmis la Sunnah. Accepter le Livre de leurs mains et refuser de leurs mêmes mains la description de la prière de celui qui l’a reçu, c’est faire confiance à un canal pour une moitié de ce qu’il porte et le déclarer corrompu pour l’autre ; aucune critique cohérente ne peut tenir cette position, et nulle école de l’islam, en quatorze siècles, ne l’a tenue : le « coranisme » est un phénomène des deux derniers siècles, sans ancêtre — sinon, par une ironie de l’histoire, les Khawârij du premier siècle, qui isolaient déjà des versets contre la compréhension de ceux qui les avaient reçus. Le Prophète ﷺ avait annoncé l’homme au divan ; il avait aussi donné le principe qui le réfute : le Coran a été révélé selon ce que Jibrîl enseignait, et le Coran ordonne d’obéir à celui à qui il fut enseigné. Rejeter la Sunnah au nom du Coran, c’est désobéir au Coran.
À retenir Sans la Sunnah, le Coran est inapplicable — nul ne prie à partir du Livre seul —, et refuser la Sunnah transmise par les mêmes hommes qui ont transmis le Coran est incohérent : le Coran lui-même renvoie à son explicateur.
6. Les fonctions de la Sunnah à l’égard du Coran
Comment la Sunnah travaille-t-elle avec le Coran ? Les savants des fondements ont décrit cette articulation avec précision, et c’est ici que l’on mesure à quel point la religion serait inapplicable sans elle. Allah a Lui-même assigné cette fonction au Prophète ﷺ dans la sourate An-Nahl : Nous avons fait descendre vers toi le Rappel afin que tu exposes clairement aux hommes ce qui leur a été révélé (Coran 16, 44). Le Prophète ﷺ n’est pas un simple facteur remettant un pli : il est l’exposant autorisé du Livre, son bayân vivant.
Première fonction : confirmer. Une partie de la Sunnah appuie ce que le Coran énonce, en reprenant ses commandements et ses interdits — l’unicité d’Allah, la piété filiale, l’interdiction du faux témoignage, la sauvegarde des biens et des personnes. Le croyant reçoit alors la même règle par deux canaux, et sa certitude en est redoublée.
Deuxième fonction, la plus vaste : expliciter. La Sunnah détaille ce que le Coran énonce en général. Le Livre ordonne d’accomplir la prière — sans indiquer le nombre des cinq prières, leurs horaires, le nombre d’unités, les paroles et les gestes : tout cela vient de la Sunnah, et c’est le sens plein de « Priez comme vous m’avez vu prier ». Le Livre ordonne la zakât — la Sunnah fixe les biens concernés, les seuils et les taux. Le Livre prescrit le pèlerinage — la Sunnah en règle chaque rite. La Sunnah restreint également l’absolu du texte : le Coran ordonne de couper la main du voleur, la Sunnah précise le seuil de valeur en deçà duquel la peine ne s’applique pas et les conditions strictes de son application (Sahîh al-Bukhârî, n° 6789 ; Sahîh Muslim, n° 1684). Elle particularise aussi le général : le verset des héritages attribue à l’enfant sa part — la Sunnah en exclut le meurtrier de son ascendant, et établit que le musulman n’hérite pas du mécréant ni le mécréant du musulman (Sahîh al-Bukhârî, n° 6764). Le Coran interdit la bête morte — la Sunnah en excepte les produits de la mer : « Son eau est purifiante et sa bête morte est licite », dit le Prophète ﷺ au sujet de la mer (rapporté par Mâlik, Abû Dâwûd, n° 83, et At-Tirmidhî qui l’a jugé authentique). Elle lève enfin les difficultés de compréhension : lorsque descendit le verset déclarant que ceux qui croient sans mêler leur foi d’injustice auront la sécurité, les compagnons furent saisis d’angoisse — qui d’entre nous n’a jamais commis d’injustice envers lui-même ? Le Prophète ﷺ expliqua : l’injustice visée ici est le shirk, comme dans la parole de Luqmân : le shirk est une immense injustice (Sahîh al-Bukhârî, n° 32).
Troisième fonction : instituer. La Sunnah établit des règles que le Coran n’énonce pas explicitement — non pas contre le Livre, mais en vertu du mandat que le Livre lui-même confère au Prophète ﷺ. Ainsi l’interdiction d’épouser simultanément une femme et sa tante paternelle ou maternelle (Sahîh al-Bukhârî, n° 5109 ; Sahîh Muslim, n° 1408), l’interdiction de la chair des ânes domestiques prononcée le jour de Khaybar (Sahîh al-Bukhârî, n° 4219), celle de tout carnassier à crocs et de tout oiseau à serres (Sahîh Muslim, n° 1934), ou encore l’interdiction de l’or et de la soie aux hommes de la communauté. Celui qui accepte ces règles obéit en réalité au Coran, puisque c’est le Coran qui ordonne de prendre ce que le Messager donne.
On comprend dès lors la parole rapportée du tâbi’î Makhûl et reprise par des imams comme Al-Awzâ’î : le Coran a davantage besoin de la Sunnah que la Sunnah n’a besoin du Coran. La formule peut surprendre ; son sens est simplement que l’application du Livre dépend des explicitations de la Sunnah, tandis que la Sunnah est par elle-même explicite. L’imam Ahmad ibn Hanbal, avec la retenue qui sied devant le Livre d’Allah, se refusait à cette formulation et disait préférer : la Sunnah explicite le Livre et l’éclaire. Les deux paroles disent au fond la même chose, et la seconde nous enseigne, en prime, l’adab des savants dans l’expression. Retenons la conclusion : Coran et Sunnah ne sont pas deux autorités concurrentes, mais une seule Révélation en deux modes, dont la Ummah a besoin conjointement — qui lâche l’un perd l’autre.
À retenir Confirmer, expliciter — détailler le général, restreindre l’absolu, particulariser, lever l’ambiguïté —, instituer par mandat du Livre : trois fonctions, une seule Révélation en deux modes.
7. La pédagogie prophétique : comment la Sunnah se transmettait de son vivant
La Sunnah ne s’est pas transmise par accident : le Prophète ﷺ fut, de son propre vivant, l’organisateur de sa transmission — et le plus grand pédagogue que la terre ait porté. Mu’âwiyah ibn al-Hakam as-Sulamî, ce bédouin qui parla par ignorance en pleine prière et que le Prophète ﷺ reprit ensuite sans un reproche ni un mot dur, en témoigne : « Par mon père et ma mère ! Je n’ai jamais vu, ni avant ni après lui, meilleur enseignant que lui » (Sahîh Muslim, n° 537). Sa méthode nous est décrite par les témoins : il parlait d’un discours posé et distinct — ’Â’ishah dit que si quelqu’un avait voulu compter ses mots, il l’aurait pu (Sahîh al-Bukhârî, n° 3567-3568) ; lorsqu’il prononçait une parole importante, il la répétait trois fois afin qu’elle fût bien comprise (Sahîh al-Bukhârî, n° 95) ; il enseignait par la question qui éveille, par la parabole, par l’occasion saisie ; il ménageait les cœurs en espaçant les exhortations pour ne pas lasser, comme le rapporte Ibn Mas’ûd ; et il ordonnait la facilité : « Facilitez et ne rendez pas les choses difficiles ; annoncez la bonne nouvelle et ne faites pas fuir » (Sahîh al-Bukhârî, n° 69).
En face, les compagnons furent des étudiants d’une avidité que l’histoire n’a guère revue. ’Umar ibn al-Khattâb raconte qu’il avait conclu un arrangement avec un voisin ansarite : ils descendaient auprès du Prophète ﷺ à tour de rôle, un jour l’un, un jour l’autre, et celui qui avait assisté rapportait à l’autre la révélation et les enseignements du jour (Sahîh al-Bukhârî, n° 89) — admirable organisation de la transmission, dictée par les nécessités de la vie : il fallait bien travailler. Abû Hurayrah, lui, choisit l’autre voie : compagnon des dernières années, pauvre parmi les gens de la Suffah — ces hôtes de la mosquée qui vivaient dans le dénuement pour rester attachés au Prophète ﷺ —, il s’attacha à ses pas le ventre vide quand les Muhâjirûn étaient occupés par leurs commerces et les Ansâr par leurs terres, et il rapporte lui-même comment le Prophète ﷺ lui fit étendre son vêtement pendant un enseignement puis le lui fit ramener contre lui : « et je n’ai plus rien oublié de ce que j’entendis de lui » (Sahîh al-Bukhârî, n° 118-119). Les femmes de la communauté réclamèrent et obtinrent leur part : « Ô Messager d’Allah, les hommes nous devancent auprès de toi ; consacre-nous un jour » — et il leur fixa un jour où il venait les enseigner (Sahîh al-Bukhârî, n° 101).
La transmission dépassait Médine. Aux délégations venues des tribus, le Prophète ﷺ enseignait la foi et les règles, puis ordonnait de porter le dépôt plus loin : à la délégation de ’Abd al-Qays, venue de l’est de l’Arabie, il enseigna la foi en Allah, la prière, la zakât, le jeûne de Ramadan et la remise du cinquième du butin, puis dit : « Retenez cela et transmettez-le à ceux que vous avez laissés derrière vous » (Sahîh al-Bukhârî, n° 53 et 87). Il envoyait des enseignants : Mus’ab ibn ’Umayr à Médine avant même l’hégire, pour y enseigner le Coran — et Médine fut conquise par le Coran avant de l’être par l’émigration ; les soixante-dix récitateurs vers le Najd, qui tombèrent en martyrs à Bi’r Ma’ûnah ; Mu’âdh ibn Jabal et Abû Mûsâ al-Ash’arî au Yémen, avec cette consigne de méthode restée fameuse adressée à Mu’âdh : tu vas trouver un peuple parmi les Gens du Livre — que la première chose à quoi tu les appelles soit l’attestation qu’il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah ; s’ils t’obéissent en cela, informe-les qu’Allah leur a prescrit cinq prières, puis la zakât prélevée sur leurs riches et rendue à leurs pauvres (Sahîh al-Bukhârî, n° 1395). La gradation dans l’enseignement, que nous avons vue dans la descente même du Coran, se retrouve ici dans la méthode missionnaire : c’est une seule et même pédagogie.
Deux scènes achèvent le portrait du pédagogue, et elles parlent à tout lecteur. La première est le hadith de Jibrîl : un inconnu aux habits d’une blancheur éclatante s’assied contre le Prophète ﷺ, genoux contre genoux, l’interroge sur l’islam, la foi, l’excellence, l’Heure, et approuve chaque réponse — les compagnons s’étonnent d’un homme qui questionne et confirme — ; lorsqu’il est parti, le Prophète ﷺ dit : c’était Jibrîl, venu vous enseigner votre religion (Sahîh Muslim, n° 8). La leçon fut donnée sous forme de questions et de réponses, en présence de tous, afin d’être retenue : la Révélation elle-même avait choisi la pédagogie du dialogue. La seconde scène est celle d’un bédouin qui se leva pour uriner dans un coin de la mosquée ; les compagnons se précipitèrent ; le Prophète ﷺ les arrêta — laissez-le, et versez sur cela un seau d’eau ; vous avez été envoyés pour faciliter, non pour rendre difficile (Sahîh al-Bukhârî, n° 220) — puis expliqua au bédouin, sans un mot dur, à quoi servent les mosquées ; et l’homme, rapportent d’autres versions, s’en alla en invoquant Allah pour lui seul et pour le Prophète ﷺ. Corriger sans humilier, enseigner par l’occasion, transformer la faute en leçon : la Sunnah s’est transmise par des hommes qui avaient été traités ainsi, et qui ne l’oublièrent jamais.
À retenir Le Prophète ﷺ fut l’organisateur de sa propre transmission : clarté, répétition, dialogue, douceur, femmes comme hommes, délégations et enseignants envoyés — une pédagogie que les compagnons reproduisirent.
8. Mémoire, pratique et écriture : la question de la mise par écrit du hadith
La Sunnah fut d’abord portée, comme le Coran, par la mémoire — et par un mode de conservation qu’on oublie souvent : la pratique. La prière du Prophète ﷺ se transmettait cinq fois par jour dans les rangs de la mosquée avant de se transmettre dans les livres. Mais qu’en fut-il de l’écriture ? Les textes authentiques présentent deux séries de rapports qu’il faut tenir ensemble. D’un côté, Abû Sa’îd al-Khudrî rapporte cette parole : « N’écrivez rien de moi ; que celui qui a écrit de moi autre chose que le Coran l’efface. Rapportez de moi, il n’y a pas de gêne à cela ; mais quiconque ment sur moi délibérément, qu’il prépare sa place en Enfer » (Sahîh Muslim, n° 3004). De l’autre, des autorisations explicites et des pratiques avérées : ’Abdullâh ibn ’Amr ibn al-’Âs écrivait tout ce qu’il entendait du Prophète ﷺ ; des Qurayshites l’en dissuadèrent — le Messager d’Allah, disaient-ils, est un homme qui parle dans le contentement comme dans la colère ; il cessa d’écrire et interrogea le Prophète ﷺ, qui désigna sa propre bouche et dit : « Écris ! Par Celui qui tient mon âme dans Sa main, il n’en sort que vérité » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 3646 ; authentique). Sa collection écrite, qu’il nomma as-Sahîfah as-Sâdiqah, la « feuille véridique », est le premier recueil de hadiths de l’histoire ; Abû Hurayrah reconnaissait : « Nul ne détient plus de hadiths du Messager d’Allah ﷺ que moi, hormis ’Abdullâh ibn ’Amr, car il écrivait et je n’écrivais pas » (Sahîh al-Bukhârî, n° 113). De même, l’année de la conquête de La Mecque, après un sermon du Prophète ﷺ, un homme du Yémen nommé Abû Shâh demanda : « Écrivez pour moi, ô Messager d’Allah ! » Et le Prophète ﷺ ordonna : « Écrivez pour Abû Shâh » (Sahîh al-Bukhârî, n° 2434 ; Sahîh Muslim, n° 1355). ’Alî ibn Abî Tâlib détenait un feuillet écrit contenant des règles sur le prix du sang, la libération du captif et le principe qu’un musulman n’est pas exécuté pour un mécréant (Sahîh al-Bukhârî, n° 111) ; et le Prophète ﷺ fit rédiger des lettres aux rois — celle à Héraclius nous est parvenue textuellement (Sahîh al-Bukhârî, n° 7) — ainsi que des actes contenant des règles de zakât et de diyât pour ses gouverneurs, telle la fameuse lettre confiée à ’Amr ibn Hazm pour le Yémen.
Comment concilier l’interdiction et les autorisations ? Les savants — Al-Khatîb al-Baghdâdî y consacra son ouvrage Taqyîd al-’ilm, et An-Nawawî comme Ibn Hajar ont synthétisé la question — proposent des réponses convergentes. L’interdiction fut première, au temps où l’on pouvait craindre que le hadith ne se mêlât au Coran sur les mêmes feuillets, chez une communauté dont l’écriture était rare et le Livre en cours de descente ; elle visait à préserver l’absolue pureté du corpus coranique, et à concentrer l’effort d’écriture sur lui. Puis, le péril écarté — les scribes formés, le Coran soigneusement consigné à part —, l’autorisation vint, et pour certains elle abrogea l’interdiction ; d’autres savants expliquent que l’interdiction visait ceux dont on craignait la confusion, tandis que l’autorisation fut donnée aux précis, tel Ibn ’Amr, ou aux cas de besoin, tel Abû Shâh. Quelle que soit la voie de conciliation retenue, le résultat historique est net : à la mort du Prophète ﷺ, la Sunnah était intégralement retenue dans les mémoires, massivement incarnée dans la pratique quotidienne de milliers de compagnons, et partiellement fixée par écrit dans des feuillets privés — premiers germes d’un mouvement de codification qui, des sahîfahs des compagnons à la compilation officielle sous ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz puis aux grands recueils du troisième siècle, occupera plusieurs dossiers de notre série. Un point mérite d’être souligné face aux orientalistes et à leurs héritiers : l’écriture du hadith n’a pas commencé deux siècles après le Prophète ﷺ ; elle a commencé de son vivant, sur son ordre, sous ses yeux.
Il faut maintenant tracer, pour le lecteur qui voudrait la contrôler, la ligne continue qui va des feuillets des compagnons aux grands recueils — car c’est sur cette ligne que se joue toute l’objection de la « rédaction tardive ». Première génération : les sahîfahs des compagnons que nous venons de citer, et d’autres — Anas ibn Mâlik, rapportent les biographes, sortait ses cahiers pour ses élèves ; Samurah ibn Jundub laissa à son fils une longue épître de hadiths ; Jâbir ibn ’Abdillâh dicta la sienne. Deuxième génération : la sahîfah de Hammâm ibn Munabbih, élève d’Abû Hurayrah, qui consigna de son maître cent trente-huit hadiths — et voici le fait décisif : cette sahîfah nous est parvenue, dans des manuscrits anciens édités au vingtième siècle, et son texte se retrouve, presque mot pour mot, dans le Musnad d’Ahmad puis dans les deux Sahîh, qui la citent par leurs propres chaînes. Un document écrit du premier siècle, comparé à des recueils du troisième, donne le même texte : la transmission a été contrôlée, non réinventée. Puis vient l’ordre officiel de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, au tournant du premier siècle, de consigner le hadith avant que ne meurent ses porteurs, et l’œuvre d’az-Zuhrî ; puis les premiers recueils classés par chapitres — Ma’mar au Yémen, Ibn Jurayj à La Mecque, al-Awzâ’î au Châm, Sufyân ath-Thawrî à Kûfah — et le Muwatta’ de Mâlik, vers l’an cent cinquante ; puis les musnads, dont celui d’Ahmad ; puis, au milieu du troisième siècle, al-Bukhârî et Muslim, qui ne recueillent pas des souvenirs mais tamisent des cahiers, des mémoires et des chaînes déjà anciens. Mémoire et pratique, feuillets individuels, cahiers d’élèves, recueils régionaux, grandes compilations critiques : à aucun moment de cette ligne il n’y a de saut dans le vide.
À retenir Interdiction première par crainte de confusion avec le Coran, autorisations ensuite, feuillets dès la première génération, puis une chaîne documentée jusqu’aux recueils : le hadith fut écrit du vivant du Prophète ﷺ, sous ses yeux.
9. L’ordre de transmettre — et la mise en garde qui fonda une science
Le Prophète ﷺ n’a pas seulement permis la transmission : il l’a ordonnée et en a fait une responsabilité de chaque croyant selon sa mesure. « Transmettez de moi, ne serait-ce qu’un verset », dit-il (Sahîh al-Bukhârî, n° 3461). Lors du sermon du Pèlerinage d’adieu, devant la plus grande assemblée de sa vie, il scella la transmission de la religion par cet ordre : « Que le présent transmette à l’absent ; car il se peut que celui à qui l’on transmet comprenne mieux que celui qui a entendu » (Sahîh al-Bukhârî, n° 67). Et il invoqua Allah en faveur de la chaîne des transmetteurs à venir dans un hadith rapporté par de nombreux compagnons : « Qu’Allah fasse resplendir l’homme qui entend de nous une parole, la mémorise et la transmet telle qu’il l’a entendue ; car bien des porteurs de science la portent vers plus comprenant qu’eux » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 2657, qui l’a jugé authentique, ainsi qu’Abû Dâwûd et Ibn Mâjah). Chaque savant du hadith, chaque enseignant sincère de cette communauté, jusqu’à aujourd’hui, vit sous cette invocation prophétique.
Mais l’ordre de transmettre fut assorti d’une mise en garde d’une gravité sans équivalent : « Quiconque ment sur moi délibérément, qu’il prépare sa place en Enfer » (Sahîh al-Bukhârî, n° 110 ; Sahîh Muslim, introduction). Cette parole est rapportée par un si grand nombre de compagnons qu’elle constitue l’exemple type du hadith mutawâtir — transmis massivement à chaque génération. Mentir sur le Prophète ﷺ n’est pas mentir sur un homme : c’est mentir sur la Révélation, falsifier la religion à sa source. La Ummah a reçu cet avertissement comme un cahier des charges : puisque transmettre est un devoir et que mentir est le plus grave des crimes, il faudra des instruments pour distinguer le véridique du menteur, le précis de l’étourdi. De cette exigence naîtront, dans les générations suivantes — lorsque la fitnah rendra la vérification vitale —, l’exigence de l’isnâd, la science de la critique des transmetteurs et toute la méthodologie du hadith : « ils ne demandaient pas l’isnâd, dira Ibn Sîrîn, puis, quand survint la fitnah, ils dirent : nommez-nous vos hommes. » Mais ceci est le sujet de nos prochains dossiers : retenons ici que la graine de toute la science du hadith fut semée par le Prophète ﷺ lui-même, dans le double commandement de transmettre et de ne jamais falsifier.
À retenir Transmettre est un devoir, mentir sur le Prophète ﷺ le plus grave des crimes : de ce double commandement naîtra toute la science du hadith.
10. Comment saura-t-on qu’un hadith est authentique ? Les critères et la méthode
Avant de conclure, une distinction capitale doit être gravée, car elle est la charnière de tout ce qui précède et de tout ce qui suivra dans notre série : affirmer que la Sunnah est une révélation ne signifie pas que tout ce qui est attribué au Prophète ﷺ soit authentique. La Sunnah normative, c’est ce que le Prophète ﷺ a réellement dit, fait ou approuvé ; un récit qui le lui attribue n’acquiert d’autorité qu’une fois son attribution vérifiée. La normativité présuppose l’authentification — et c’est précisément parce que les compagnons avaient reçu la mise en garde contre le mensonge que la Ummah allait développer, pour trier le vrai du faux, l’appareil critique le plus rigoureux que l’histoire des textes ait connu. Ses deux grandes catégories se dessinent déjà : le hadith mutawâtir, rapporté à chaque génération par des voies si nombreuses et indépendantes que l’entente sur un mensonge est exclue — tel le hadith « quiconque ment sur moi délibérément », transmis par plus de soixante-dix compagnons — et qui procure la certitude ; et le hadith âhâd, rapporté par des voies sûres mais non massives, qui constitue l’immense majorité du corpus et qui, une fois authentifié, fait autorité en pratique comme en croyance selon la voie des compagnons et des imams de la Sunnah — les guerres d’apostasie, la transmission des règles aux provinces, toute la vie de la première communauté reposèrent sur des rapports d’hommes seuls et fiables, sans que nul n’y objecte.
Quelles garanties exigera-t-on d’un tel rapport ? Les maîtres de la discipline, dont Ibn as-Salâh fixera la synthèse classique dans sa Muqaddimah, formuleront cinq conditions, toutes déjà en germe dans les textes que nous avons cités : que la chaîne de transmission soit continue, chaque rapporteur ayant réellement reçu de celui qu’il cite (ittisâl as-sanad) ; que chaque rapporteur soit d’une intégrité religieuse et morale établie (’adâlah) ; qu’il soit d’une précision éprouvée, de mémoire ou d’écrit (dabt) ; que le rapport ne contredise pas anormalement des transmissions plus sûres (absence de shudhûdh) ; et qu’il soit exempt de défaut caché décelable par les experts (absence de ’illah). Le hadith réunissant ces conditions est sahîh, authentique ; celui qui les réunit à un degré moindre de précision est hasan, bon ; celui qui y manque est da’îf, faible, et ne fonde ni croyance ni règle. On mesure alors ce que sont réellement les grands recueils : al-Bukhârî et Muslim, deux siècles et demi après l’hégire, n’ont pas créé des textes — ils ont tamisé, au moyen de ces critères, des dizaines de milliers de chaînes remontant maillon par maillon jusqu’aux compagnons, chaînes dont chaque homme a sa biographie consignée dans les dictionnaires de transmetteurs, vérifiable par quiconque. Leur œuvre est une sélection documentée à l’extrême, non une invention tardive ; et les écrits précoces que nous venons de recenser — la Sahîfah d’Ibn ’Amr, le feuillet de ’Alî, l’écrit d’Abû Shâh, les lettres du Prophète ﷺ — prouvent que la chaîne qu’ils remontaient plongeait dans l’écrit comme dans la mémoire dès la première génération.
Chacune des cinq conditions mérite un exemple, car c’est là que le lecteur mesure la rigueur de la méthode. La continuité de la chaîne : lorsqu’un successeur des compagnons dit « le Prophète ﷺ a dit » sans nommer le compagnon dont il le tient, le hadith est dit mursal — son maillon manquant peut être un compagnon irréprochable comme un inconnu —, et les savants ne l’acceptent qu’à des conditions strictes, même de la bouche d’un maître aussi vénéré que Sa’îd ibn al-Musayyib. L’intégrité : un homme convaincu d’un seul mensonge dans le hadith est rejeté pour toujours, quelles que soient sa piété et sa science — car la piété n’est pas la véracité. La précision : ’Atâ’ ibn as-Sâ’ib fut un transmetteur fiable dont la mémoire s’altéra à la fin de sa vie ; les savants acceptent ce que ses élèves anciens ont reçu de lui et écartent ce que les élèves tardifs rapportent — la chronologie des auditions devient un critère de vérité. L’anomalie : un rapporteur fiable ajoute seul, à un hadith que dix autres rapporteurs plus sûrs ont entendu du même maître, une phrase que nul d’entre eux ne rapporte — cet ajout est jugé shâdh, et rejeté, malgré la fiabilité de son auteur. Le défaut caché : par la seule comparaison des dates de naissance, de voyage et de mort, un maître comme ’Alî ibn al-Madînî démontre qu’un rapporteur n’a pu rencontrer celui dont il prétend tenir un récit — et la chaîne, en apparence continue, se brise. Voilà pourquoi la science du hadith a produit des dictionnaires de dizaines de milliers de transmetteurs, avec leurs maîtres, leurs élèves, leurs dates, leurs lieux et le jugement de leurs contemporains : chaque maillon est un homme que l’on peut examiner.
Cette rigueur a un corollaire dont les adversaires de l’islam font un argument, et qui est en réalité une preuve d’honnêteté : les savants musulmans ont eux-mêmes identifié, catalogué et dénoncé des milliers de hadiths forgés. Ibn al-Jawzî leur consacra un recueil entier, Al-Mawdû’ât ; des paroles célèbres, répétées dans les mosquées et jusque dans les livres, ont été jugées sans fondement par la discipline — « cherchez la science jusqu’en Chine », déclaré forgé par les critiques ; « la divergence de ma communauté est une miséricorde », dont nul n’a jamais produit de chaîne établie. Une tradition qui dresse la liste de ses propres faux n’est pas une tradition crédule ; elle est une tradition qui vérifie. Quant aux grands recueils, les biographes rapportent qu’al-Bukhârî composa son Sahîh à partir d’une masse de six cent mille hadiths — chaînes comprises — pour n’en retenir qu’environ sept mille deux cents avec les répétitions, un peu plus de deux mille six cents sans elles, chaque hadith choisi après une vérification qu’il disait accompagner d’une prière : un livre construit par exclusion, non par accumulation.
Ajoutons enfin, pour prévenir une caricature, que la méthode des savants n’a jamais été : al-Bukhârî l’a rapporté, donc l’affaire est close. Lorsque deux textes authentiques paraissent s’opposer, la discipline — que fixeront Ash-Shâfi’î dans son Ikhtilâf al-hadîth puis Ibn Qutaybah — impose un cheminement : vérifier l’authenticité et l’exactitude de chaque version, réunir toutes les variantes du récit, situer le contexte de chaque parole, chercher d’abord la conciliation qui donne à chaque texte son domaine, examiner ensuite l’éventualité d’une abrogation lorsque la chronologie est connue, et ne recourir à la prépondérance d’un texte sur l’autre qu’en dernier ressort. Nous verrons ces règles à l’œuvre tout au long de la série — dès le prochain dossier, où ’Umar lui-même confronte un rapport isolé au Livre d’Allah. Il suffisait ici de montrer que les racines de cette science furent plantées à l’époque de la Révélation, par Celui-là même qui ordonna de transmettre et menaça le menteur.
Un exemple montrera la méthode à l’œuvre. Le Prophète ﷺ dit un jour : faites les ablutions après avoir mangé ce que le feu a touché — c’est-à-dire tout aliment cuit — (Sahîh Muslim, n° 351) ; or les compagnons rapportent aussi qu’il mangea de la viande de mouton et pria ensuite sans faire d’ablutions (Sahîh al-Bukhârî, n° 207). Contradiction ? Les savants réunirent toutes les versions, cherchèrent la chronologie, et trouvèrent le témoignage de Jâbir ibn ’Abdillâh : la dernière des deux pratiques du Messager d’Allah ﷺ fut de ne pas faire d’ablutions après ce que le feu avait touché (rapporté par Abû Dâwûd, n° 192, et An-Nasâ’î ; authentique) — une abrogation établie par la date, non par le goût de l’interprète. Et lorsque la chronologie manque, la conciliation prime : le Prophète ﷺ ordonna les ablutions après la viande de chameau (Sahîh Muslim, n° 360), règle que l’abrogation précédente ne touche pas, puisqu’elle vise un animal et non la cuisson — les deux textes gardent chacun leur domaine. Vérifier, réunir, dater, concilier, puis seulement trancher : telle est la méthode, et elle est l’inverse d’une lecture au hasard.
À retenir Cinq conditions vérifiées maillon par maillon, des degrés d’authenticité, des faux catalogués par les musulmans eux-mêmes, et une méthode pour les textes apparemment contradictoires : la science du hadith est une discipline de preuve.
11. Objections fréquentes et réponses
Rassemblons ici, sans les esquiver, les objections que le lecteur sceptique a peut-être en tête depuis le début — celles que l’on trouve dans les livres hostiles à l’islam comme dans les conversations ordinaires. Chacune reçoit ici la réponse que le dossier a préparée.
« Les hadiths ont été écrits deux siècles après Mouhammad : ce sont des inventions tardives. »
C’est l’objection la plus répandue, et la plus fausse. Le hadith fut écrit du vivant du Prophète ﷺ — la Sahîfah véridique d’Ibn ’Amr, l’écrit d’Abû Shâh, le feuillet de ’Alî, les lettres aux rois —, puis dans les cahiers de la génération suivante, dont la sahîfah de Hammâm ibn Munabbih nous est parvenue matériellement et concorde avec les recueils postérieurs ; l’ordre officiel de codification date de la fin du premier siècle, le Muwatta’ du milieu du deuxième. Ce qui date du troisième siècle n’est pas la naissance du hadith, mais l’achèvement de son tri critique. Confondre les deux, c’est dire d’une bibliothèque qu’elle a inventé ses livres le jour où elle les a catalogués.
« Abû Hurayrah a rapporté des milliers de hadiths en quatre ans : il a tout inventé. »
Quatre années, mais quatre années de présence totale, le ventre vide, aux pas du Prophète ﷺ, tandis que les autres compagnons étaient à leurs champs et à leurs marchés — c’est lui qui l’explique, dans le Sahîh d’al-Bukhârî (n° 118). Sa transmission fut contrôlée par ses contemporains — ’Â’ishah le reprit sur des points et lui donna raison sur d’autres —, surveillée par le calife ’Umar, et reçue par près de huit cents élèves dont les voies se recoupent ; et la sahîfah de son élève Hammâm permet de comparer ce qu’il enseignait au premier siècle à ce que rapportent les recueils du troisième. Un inventeur ne survit pas à ce genre de contrôle croisé.
« Les musulmans eux-mêmes reconnaissent qu’il existe des hadiths faux. »
Oui — et c’est l’honneur de leur science. Une tradition qui n’aurait aucun faux serait une tradition qui n’aurait jamais vérifié. Les savants ont distingué l’authentique, le bon, le faible et le forgé, ont écrit des recueils entiers de hadiths forgés pour en avertir les gens, et n’ont jamais bâti une règle ou une croyance sur un récit qu’ils n’avaient pas authentifié. L’existence de fausse monnaie ne prouve pas que toute monnaie est fausse ; elle prouve qu’il existe des experts pour la reconnaître.
« Il y a des hadiths contradictoires. »
Il y a des hadiths dont les énoncés paraissent s’opposer, et une méthode pour les lire : vérifier chaque version, réunir les variantes, situer le contexte, chercher la conciliation, dater pour identifier une abrogation, et ne trancher qu’en dernier ressort — nous l’avons vue à l’œuvre sur les ablutions. Aucun texte authentique ne contredit un autre texte authentique une fois replacé dans son domaine ; les contradictions que brandissent les polémistes sont presque toujours des lectures isolées, sans les autres versions ni le contexte.
« Les orientalistes ont démontré que les chaînes de transmission furent fabriquées après coup. »
Certains savants européens du dix-neuvième et du vingtième siècle — Goldziher, puis Schacht — ont soutenu que les chaînes auraient été projetées rétroactivement pour donner une origine prophétique à des règles plus tardives. Ces thèses ont été examinées et contredites, y compris hors du monde musulman : la découverte et l’édition de documents précoces — la sahîfah de Hammâm, des papyrus du premier siècle —, l’étude minutieuse des dictionnaires de transmetteurs, et les travaux de chercheurs comme Muhammad Mustafâ al-A’zamî, puis, dans l’université occidentale elle-même, des méthodes d’analyse des chaînes qui ont conduit des spécialistes non musulmans à conclure à l’ancienneté réelle de nombreuses traditions. Le débat académique existe et il est légitime ; mais présenter les thèses sceptiques comme des démonstrations acquises est, à ce jour, une inexactitude.
« Pourquoi obéir à un homme mort il y a quatorze siècles ? »
Parce que, pour le musulman, il ne s’agit pas d’obéir à un homme mais à Celui qui l’a envoyé : le Coran jure que le Messager ne parle pas sous l’empire de la passion et que ce qu’il transmet est révélation (Coran 53, 3-4), déclare que lui obéir, c’est obéir à Allah (Coran 4, 80), et le donne pour modèle (Coran 33, 21). Quant à la distance des siècles, elle est celle de tout texte fondateur — et c’est précisément pour la franchir que la Ummah a construit la chaîne de transmission, qui relie le lecteur d’aujourd’hui, homme par homme, à la bouche qui a parlé.
« Certains hadiths sont choquants. »
Devant un hadith qui heurte, la méthode est la même que devant tout texte ancien, et elle est en quatre temps : est-il authentique ? — une part des paroles choquantes qui circulent sont forgées ou faibles — ; est-il traduit fidèlement ? ; que disent le contexte et les autres textes sur le même sujet ? ; et comment l’ont compris les savants qui en connaissaient la langue et les circonstances ? Un exemple : « J’ai reçu l’ordre de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils attestent qu’il n’est de divinité qu’Allah » (Sahîh al-Bukhârî, n° 25) est cité comme un programme de conversion forcée ; lu avec le Coran, qui interdit toute contrainte en religion (Coran 2, 256) et ordonne la bonté envers ceux qui ne combattent pas les croyants (Coran 60, 8), avec les traités que le Prophète ﷺ conclut avec juifs et chrétiens qui gardèrent leur foi sous sa protection, et avec les commentateurs classiques qui rapportent « les gens » aux polythéistes d’Arabie en guerre contre la communauté, le texte dit tout autre chose que ce qu’on lui fait dire. La règle vaut pour chaque cas : le hadith se lit dans la Sunnah, et la Sunnah dans le Coran.
À retenir Rédaction tardive, Abû Hurayrah, faux hadiths, contradictions, orientalisme, obéissance à un homme, textes choquants : chaque objection a une réponse — l’authenticité, le contexte, la chaîne et la méthode.
Conclusion — Au seuil de l’époque des Califes
Arrêtons-nous au seuil de l’année 632, la onzième de l’hégire. Le Prophète ﷺ vient d’accomplir le Pèlerinage d’adieu, au cours duquel est descendue, un vendredi, au jour de ’Arafah, la parole solennelle de la sourate Al-Mâ’idah : aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, J’ai accompli sur vous Mon bienfait, et J’agrée pour vous l’islam comme religion (Coran 5, 3). La religion est complète : rien de ce qui rapproche du Paradis n’a été tu, rien de ce qui rapproche du Feu n’a été laissé sans avertissement. Le Coran est intégralement descendu, gardé dans une multitude de poitrines qui se vérifient mutuellement, consigné sur les feuillets sous la dictée du Messager ﷺ, collationné avec Jibrîl jusqu’à la double révision de la dernière année. La Sunnah vit dans la mémoire, dans la pratique quotidienne de dizaines de milliers de compagnons, et déjà dans les premiers feuillets écrits. Les enseignants sont formés et déjà déployés, de Médine au Yémen. Le double héritage est constitué et remis entre les mains de la meilleure génération.
Quand le Prophète ﷺ rend l’âme, la Révélation s’interrompt à jamais — c’est la parole de son plus fidèle compagnon, Abû Bakr, méditant la plus grande des pertes : la révélation a cessé avec sa mort. Il ne descendra plus rien du ciel : désormais, tout se jouera dans la fidélité des hommes au dépôt reçu. Comment cette communauté décapitée de son guide va-t-elle transmettre le hadith sans plus pouvoir l’interroger ? Comment va-t-elle juger les cas nouveaux — c’est la naissance de l’ijtihâd des compagnons ? Comment va-t-elle choisir son guide — la succession du Prophète ﷺ —, traverser les guerres d’apostasie, et surtout accomplir ce geste immense : l’assemblage du Coran en un corpus unique, sous Abû Bakr d’abord, sous ’Uthmân ensuite ? C’est l’époque des Califes bien guidés — le prochain dossier de notre série, si Allah le veut.
Et qu’Allah couvre d’éloges et de paix Son serviteur et Messager Mouhammad, sa famille, ses compagnons, et quiconque suit leur voie avec excellence jusqu’au Jour de la rétribution.
Ce qu’il faut retenir
La Sunnah est la voie du Prophète ﷺ — sa parole, ses actes, ses approbations — et le hadith est le récit qui la transmet : on juge le récit pour établir l’enseignement. Elle est une révélation non récitée, distincte du Coran par son statut et sa transmission mais issue de la même source, comme l’attestent le Livre lui-même et les rectifications qu’il consigne. Son autorité ne repose pas sur elle-même : le Coran ordonne d’obéir au Messager, d’en faire son juge et son modèle, et nomme la Sagesse à côté du Livre ; sans elle, le Coran est inapplicable, et la refuser au nom du Coran est incohérent, puisque les mêmes hommes ont transmis l’un et l’autre. Elle confirme, explicite et institue par mandat du Livre. Elle fut transmise par le Prophète ﷺ lui-même avec une pédagogie que les compagnons reproduisirent, portée par la mémoire, la pratique et, dès la première génération, par l’écrit, sur une ligne continue jusqu’aux grands recueils. Et parce que transmettre est un devoir et mentir sur lui le plus grave des crimes, la Ummah a bâti une science de la preuve — chaîne, critères, degrés, méthode des textes apparemment contradictoires, catalogues de faux — qui distingue ce qui vient réellement de lui de ce qu’on lui a attribué. Révérence envers la Sunnah authentique, rigueur devant toute attribution : les deux attitudes se commandent l’une l’autre.
Pour se tester : quinze questions
Les réponses se trouvent toutes dans le dossier ; chaque question renvoie à sa section.
Repères bibliographiques
- Que signifie sunnah dans la langue, et comment les savants du hadith, ceux des fondements et les juristes la définissent-ils ? (section 1)
- Quelle différence y a-t-il entre juger un hadith et juger une sunnah ? Donnez un exemple. (section 1)
- Sur quels textes repose l’affirmation que la Sunnah est une révélation, et que prouvent les rectifications consignées dans le Coran ? (section 2)
- Qu’est-ce qu’un hadith qudsî, et en quoi diffère-t-il du Coran ? (section 2)
- Quelles sont les formes de la Sunnah, et pourquoi tout acte prophétique n’a-t-il pas le même statut ? (section 3)
- Citez cinq versets qui établissent l’autorité de la Sunnah, et la parole de l’un des quatre imams sur le hadith authentique. (section 4)
- Pourquoi ne peut-on pas prier à partir du Coran seul, et que vaut l’argument de la transmission contre le « Coran seul » ? (section 5)
- Quelles sont les trois fonctions de la Sunnah à l’égard du Coran ? Donnez un exemple de chacune. (section 6)
- Par quels moyens le Prophète ﷺ organisa-t-il la transmission de son vivant ? (section 7)
- Comment les savants concilient-ils l’interdiction d’écrire et les autorisations d’écrire ? (section 8)
- Pourquoi la sahîfah de Hammâm ibn Munabbih est-elle une preuve décisive ? (section 8)
- Quel double commandement du Prophète ﷺ a fondé la science du hadith ? (section 9)
- Quelles sont les cinq conditions du hadith authentique ? Illustrez-en deux. (section 10)
- Que fait-on devant deux hadiths authentiques apparemment contradictoires ? (section 10)
- Comment répondre à l’objection de la « rédaction tardive » et à celle des « hadiths choquants » ? (section 11)
Les versets sont évoqués en paraphrase avec leur référence ; les citations littérales suivent la traduction française de Rachid Maach, Le Coran en français (lecoranenfrancais.com). Les hadiths d’al-Bukhârî et de Muslim sont numérotés selon la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî, adoptée par les éditions courantes et les grandes bases de référence ; ceux des Sunan suivent la numérotation usuelle de leurs éditions de référence, leur degré étant indiqué au fil du texte d’après les jugements des imams de la discipline. Les paroles des imams et les récits qualifiés de « rapportés par les biographes » ou « par les historiens » proviennent des livres de tabaqât et d’histoire et relèvent d’un degré de garantie inférieur à celui des deux Sahîh ; ils valent pour l’histoire et l’édification, non pour fonder la croyance.
Recueils de hadith cités : al-Bukhârî (m. 256 H), Al-Jâmi’ as-sahîh ; Muslim ibn al-Hajjâj (m. 261 H), As-Sahîh, avec son introduction ; Abû Dâwûd (m. 275 H), As-Sunan ; At-Tirmidhî (m. 279 H), Al-Jâmi’ ; An-Nasâ’î (m. 303 H), As-Sunan ; Ibn Mâjah (m. 273 H), As-Sunan ; Mâlik ibn Anas (m. 179 H), Al-Muwatta’ ; Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H), Al-Musnad, qui contient la sahîfah de Hammâm ibn Munabbih ; ad-Dârimî (m. 255 H), As-Sunan, avec son introduction. Fondements et sciences du hadith : Ash-Shâfi’î (m. 204 H), Ar-Risâlah et Ikhtilâf al-hadîth ; Ibn Qutaybah (m. 276 H), Ta’wîl mukhtalif al-hadîth ; Al-Khatîb al-Baghdâdî (m. 463 H), Taqyîd al-’ilm et Al-Kifâyah fî ’ilm ar-riwâyah ; Ibn as-Salâh (m. 643 H), Muqaddimah fî ’ulûm al-hadîth ; Ibn al-Jawzî (m. 597 H), Al-Mawdû’ât ; Ibn Hajar al-’Asqalânî (m. 852 H), Nukhbat al-fikar et Fath al-Bârî ; An-Nawawî (m. 676 H), Al-Minhâj, commentaire du Sahîh de Muslim. Critique des transmetteurs : Ibn Abî Hâtim (m. 327 H), Al-Jarh wa-t-ta’dîl ; adh-Dhahabî (m. 748 H), Mîzân al-i’tidâl ; Ibn Hajar, Tahdhîb at-tahdhîb. Sur la mise par écrit précoce du hadith et la réponse aux thèses orientalistes, l’étude de référence demeure celle de Muhammad Mustafâ al-A’zamî, Studies in Early Hadith Literature, complétée par l’édition de la sahîfah de Hammâm ibn Munabbih par Muhammad Hamidullah.
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