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Après avoir posé, dans le Dossier 1, les fondements du Coran — sa révélation, sa préservation, son inimitabilité — ce dossier s’attache à la deuxième source de la religion : la Sunnah, ce que le Prophète ﷺ a dit, fait et approuvé.
La Sunnah
1. Ce qu’est la Sunnah : définitions
Dans la langue arabe, la sunnah désigne la voie, la manière de faire, le chemin suivi — bonne ou mauvaise. Le Prophète ﷺ a dit : « Quiconque instaure dans l’islam une bonne pratique (sunnah hasanah) en aura la récompense ainsi que la récompense de ceux qui la suivront après lui, sans que rien ne soit retranché de leurs récompenses ; et quiconque instaure dans l’islam une mauvaise pratique en portera le péché ainsi que le péché de ceux qui la suivront après lui, sans que rien ne soit retranché de leurs péchés » (Sahîh Muslim, n° 1017). C’est ce sens premier — la voie tracée — qui fonde l’usage religieux du mot.
Dans l’usage technique des savants, la définition varie légèrement selon la science qui parle, et cette variation n’est pas une contradiction : chaque discipline découpe son objet. Pour les savants du hadith, la Sunnah est tout ce qui est rapporté du Prophète ﷺ : paroles, actes, approbations, qualités physiques et traits de caractère, et jusqu’aux éléments de sa biographie — car leur objet est de préserver intégralement la personne et l’héritage du Messager ﷺ. Pour les savants des fondements du droit, la Sunnah est ce qui émane du Prophète ﷺ en dehors du Coran — parole, acte ou approbation — en tant que source de législation, car leur objet est la déduction des règles. Pour les juristes enfin, la sunnah désigne, dans le classement des actes, ce qui est recommandé sans être obligatoire — car leur objet est la qualification des œuvres du serviteur. Dans ce dossier, c’est évidemment le sens des deux premières disciplines qui nous occupe : la Sunnah comme seconde source de la religion. On notera que le mot hadith désigne, à strictement parler, le texte rapporté qui véhicule la Sunnah : le hadith est le contenant, la Sunnah le contenu — même si l’usage emploie souvent les deux termes l’un pour l’autre.
2. La Sunnah est une révélation
Voici le fondement dont tout le reste découle : la Sunnah n’est pas l’opinion privée d’un homme du septième siècle ; elle est une révélation. Allah l’atteste dans la sourate An-Najm lorsqu’Il jure que Son Messager ne s’égare ni ne se trompe et qu’il ne prononce rien sous l’empire de la passion : ce n’est là qu’une révélation qui lui est inspirée (Coran 53, 3-4). Certes, le Prophète ﷺ pouvait exercer son jugement personnel dans les affaires de ce monde et dans les cas non tranchés par la Révélation ; mais lorsqu’il arrivait à son ijtihâd d’appeler une rectification, la Révélation descendait pour rectifier — et c’est précisément cette supervision divine constante qui garantit que ce qu’il a établi et laissé en l’état est agréé du ciel. Rien de ce qu’il a transmis comme religion ne relève du caprice humain.
Le Prophète ﷺ l’a dit lui-même dans un hadith d’une portée saisissante, rapporté par Al-Miqdâm ibn Ma’dîkarib : « J’ai certes reçu le Livre, et avec lui son semblable. Prenez garde : un homme repu, accoudé sur son divan, s’apprête à dire : “Tenez-vous-en à ce Coran : ce que vous y trouvez de licite, déclarez-le licite, et ce que vous y trouvez d’illicite, déclarez-le illicite.” Or, en vérité, ce que le Messager d’Allah a interdit est comme ce qu’Allah a interdit » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 4604, et At-Tirmidhî ; authentique). Quatorze siècles avant l’apparition de ceux qui prétendent se réclamer du « Coran seul », le Prophète ﷺ a décrit leur discours mot pour mot et l’a réfuté par avance : le Livre et la Sunnah sont descendus ensemble, et rejeter la seconde revient à rejeter le premier, puisque c’est le Livre lui-même qui ordonne d’obéir au Messager. Le tâbi’î Hassân ibn ’Atiyyah résumait la chose ainsi : Jibrîl descendait sur le Prophète ﷺ avec la Sunnah comme il descendait avec le Coran, et il la lui enseignait comme il lui enseignait le Coran (rapporté par Ad-Dârimî dans l’introduction de ses Sunan).
Les savants distinguent ainsi deux formes de révélation : la révélation récitée (wahy matlû) — le Coran, parole d’Allah dans son libellé même, dont la récitation est une adoration rituelle — et la révélation non récitée (wahy ghayr matlû) — la Sunnah, dont le sens vient d’Allah et l’expression du Prophète ﷺ. Entre les deux se situe le hadith qudsî, où le Prophète ﷺ rapporte une parole en l’attribuant à son Seigneur, comme la parole divine : « Ô Mes serviteurs, Je Me suis interdit l’injustice et Je l’ai rendue interdite entre vous : ne soyez donc pas injustes les uns envers les autres » (Sahîh Muslim, n° 2577). Le hadith qudsî partage avec le Coran l’attribution à Allah, mais il n’en a ni le statut liturgique, ni l’inimitabilité, ni la transmission massive verset par verset : on ne le récite pas dans la prière et il ne fait pas partie du mushaf. Ajoutons, pour compléter le tableau, que seul le mushaf — le texte arabe révélé — est concerné par les règles de pureté rituelle attachées au toucher du Livre ; une traduction, quelle que soit sa qualité, n’est qu’une exégèse du sens et n’en relève pas. Ces distinctions, posées par les savants du hadith, montrent la précision avec laquelle la Ummah a pensé ses sources dès l’origine.
3. Les trois formes de la Sunnah : parole, acte, approbation
La Sunnah nous est parvenue sous trois formes principales. La Sunnah verbale (qawliyyah) d’abord : les paroles du Prophète ﷺ, dont la concision prodigieuse a été relevée par les compagnons eux-mêmes — il avait reçu, disait-il, les paroles qui rassemblent (jawâmi’ al-kalim), peu de mots portant d’immenses significations. Qu’on songe au hadith placé par al-Bukhârî en ouverture de son Sahîh : « Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’a que ce qu’il a eu l’intention d’accomplir » (Sahîh al-Bukhârî, n° 1 ; Sahîh Muslim, n° 1907) — une phrase, et c’est la moitié de la religion, diront les savants, car elle fonde la sincérité de tout acte.
La Sunnah pratique (fi’liyyah) ensuite : les actes du Prophète ﷺ, qui montrent concrètement comment mettre en œuvre les ordres du Livre. C’est elle qui apprit à la Ummah ses ablutions, sa prière, son pèlerinage. Le Prophète ﷺ l’a explicitement érigée en norme : « Priez comme vous m’avez vu prier » (Sahîh al-Bukhârî, n° 631) ; et lors du Pèlerinage d’adieu : « Prenez de moi vos rites » (Sahîh Muslim, n° 1297). Sans cette Sunnah en actes, l’ordre coranique d’accomplir la prière resterait une injonction sans mode d’emploi — nous y reviendrons.
La Sunnah d’approbation (taqrîriyyah) enfin : ce que le Prophète ﷺ a vu ou su de ses compagnons sans le désapprouver, son silence valant validation — car il ne lui était pas permis de se taire devant un faux en matière de religion. Deux exemples authentiques l’illustrent. À sa table, on servit un lézard du désert ; il s’abstint d’en manger et expliqua : « Il n’en existe pas sur la terre de mon peuple, et j’éprouve de la répugnance à son égard » — mais Khâlid ibn al-Walîd en mangea sous son regard sans qu’il ne l’interdît : la licéité fut ainsi établie par approbation (Sahîh al-Bukhârî, n° 5537 ; Sahîh Muslim, n° 1946). De même, au retour de la bataille du Fossé, il ordonna que nul ne prie le ’asr avant d’atteindre Banû Quraydhah ; l’heure de la prière survint en chemin : certains prièrent en route, comprenant que l’ordre visait la hâte, d’autres attendirent d’arriver, s’en tenant à la lettre — et le Prophète ﷺ, informé, ne blâma aucun des deux groupes (Sahîh al-Bukhârî, n° 946 ; Sahîh Muslim, n° 1770). Cette double approbation est même devenue l’un des fondements de la légitimité des divergences d’interprétation sincères — nous la retrouverons en traitant de l’ijtihâd.
À ces trois formes, les savants du hadith ajoutent la description : les qualités physiques du Prophète ﷺ, consignées avec une minutie émouvante par ceux qui l’ont vu, et ses traits de caractère. Sur ce dernier point, le témoignage décisif appartient à ’Â’ishah. Interrogée sur le caractère du Messager d’Allah ﷺ, elle répondit : « Son caractère était le Coran » (Sahîh Muslim, n° 746). Cette parole est peut-être la plus belle définition jamais donnée de la Sunnah : le Coran fait vie, le Livre devenu conduite. Allah Lui-même l’avait déclaré dans la sourate Al-Ahzâb : il y a dans le Messager d’Allah un excellent modèle pour quiconque espère en Allah et au Jour dernier (Coran 33, 21). Suivre la Sunnah, c’est donc suivre le Coran incarné.
4. L’autorité de la Sunnah, établie par le Coran lui-même
L’autorité de la Sunnah ne repose pas sur elle-même : c’est le Coran qui l’établit, en des dizaines de versets, si bien que quiconque accepte le Coran a déjà accepté la Sunnah. Allah ordonne d’obéir à Allah et d’obéir au Messager ainsi qu’aux détenteurs de l’autorité, et de renvoyer tout différend à Allah et au Messager (Coran 4, 59) — les compagnons et les savants après eux ont compris : à Allah, c’est-à-dire au Livre, et au Messager, c’est-à-dire, après sa mort, à sa Sunnah. Il déclare que quiconque obéit au Messager a obéi à Allah (Coran 4, 80) — on ne peut dire plus clairement que les deux obéissances n’en font qu’une. Il ordonne : prenez ce que le Messager vous donne, et abstenez-vous de ce qu’il vous interdit (Coran 59, 7) — verset descendu au sujet du partage du butin, mais dont la portée, selon la règle vue plus haut, embrasse tout ce que le Prophète ﷺ a donné et interdit ; c’est par ce verset qu’Ibn Mas’ûd justifia qu’une règle rapportée du Prophète ﷺ a la même autorité que le Livre. Il conditionne l’amour d’Allah au suivi du Prophète : dis : si vous aimez Allah, suivez-moi, Allah vous aimera (Coran 3, 31). Il retire aux croyants tout choix lorsque Allah et Son Messager ont tranché (Coran 33, 36), met en garde ceux qui contreviennent à son ordre contre l’épreuve ou le châtiment douloureux (Coran 24, 63), et va jusqu’à jurer — par Lui-même — que les hommes ne croiront pas tant qu’ils ne l’auront pas pris pour juge dans leurs litiges, puis n’éprouveront en eux-mêmes aucune gêne devant sa sentence et s’y soumettront totalement (Coran 4, 65).
Ajoutons-y les versets de la mission : Allah a envoyé Son Messager pour réciter aux hommes Ses versets, les purifier, et leur enseigner le Livre et la Sagesse (Coran 62, 2). Le Livre et la Sagesse : l’imam Ash-Shâfi’î, dans sa Risâlah — le premier traité des fondements du droit —, rapporte des savants du Coran parmi les tâbi’înes, tels Qatâdah et Al-Hasan al-Basrî, que la Sagesse (al-hikmah) mentionnée aux côtés du Livre est la Sunnah du Messager d’Allah ﷺ ; car quel autre enseignement le Prophète ﷺ dispensait-il, à côté du Livre, sinon sa Sunnah ? Sur cette base textuelle massive, la Ummah est unanime, depuis les compagnons, sur l’autorité de la Sunnah authentique comme preuve religieuse : aucune école reconnue d’Ahl as-Sunnah, aucun des quatre imams, n’a jamais admis qu’on puisse écarter un hadith authentique établi. Leurs divergences porteront sur l’authentification et l’interprétation — jamais sur le principe.
5. Les fonctions de la Sunnah à l’égard du Coran
Comment la Sunnah travaille-t-elle avec le Coran ? Les savants des fondements ont décrit cette articulation avec précision, et c’est ici que l’on mesure à quel point la religion serait inapplicable sans elle. Allah a Lui-même assigné cette fonction au Prophète ﷺ dans la sourate An-Nahl : Nous avons fait descendre vers toi le Rappel afin que tu exposes clairement aux hommes ce qui leur a été révélé (Coran 16, 44). Le Prophète ﷺ n’est pas un simple facteur remettant un pli : il est l’exposant autorisé du Livre, son bayân vivant.
Première fonction : confirmer. Une partie de la Sunnah appuie ce que le Coran énonce, en reprenant ses commandements et ses interdits — l’unicité d’Allah, la piété filiale, l’interdiction du faux témoignage, la sauvegarde des biens et des personnes. Le croyant reçoit alors la même règle par deux canaux, et sa certitude en est redoublée.
Deuxième fonction, la plus vaste : expliciter. La Sunnah détaille ce que le Coran énonce en général. Le Livre ordonne d’accomplir la prière — sans indiquer le nombre des cinq prières, leurs horaires, le nombre d’unités, les paroles et les gestes : tout cela vient de la Sunnah, et c’est le sens plein de « Priez comme vous m’avez vu prier ». Le Livre ordonne la zakât — la Sunnah fixe les biens concernés, les seuils et les taux. Le Livre prescrit le pèlerinage — la Sunnah en règle chaque rite. La Sunnah restreint également l’absolu du texte : le Coran ordonne de couper la main du voleur, la Sunnah précise le seuil de valeur en deçà duquel la peine ne s’applique pas et les conditions strictes de son application (Sahîh al-Bukhârî, n° 6789 ; Sahîh Muslim, n° 1684). Elle particularise aussi le général : le verset des héritages attribue à l’enfant sa part — la Sunnah en exclut le meurtrier de son ascendant, et établit que le musulman n’hérite pas du mécréant ni le mécréant du musulman (Sahîh al-Bukhârî, n° 6764). Le Coran interdit la bête morte — la Sunnah en excepte les produits de la mer : « Son eau est purifiante et sa bête morte est licite », dit le Prophète ﷺ au sujet de la mer (rapporté par Mâlik, Abû Dâwûd, n° 83, et At-Tirmidhî qui l’a jugé authentique). Elle lève enfin les difficultés de compréhension : lorsque descendit le verset déclarant que ceux qui croient sans mêler leur foi d’injustice auront la sécurité, les compagnons furent saisis d’angoisse — qui d’entre nous n’a jamais commis d’injustice envers lui-même ? Le Prophète ﷺ expliqua : l’injustice visée ici est le shirk, comme dans la parole de Luqmân : le shirk est une immense injustice (Sahîh al-Bukhârî, n° 32).
Troisième fonction : instituer. La Sunnah établit des règles que le Coran n’énonce pas explicitement — non pas contre le Livre, mais en vertu du mandat que le Livre lui-même confère au Prophète ﷺ. Ainsi l’interdiction d’épouser simultanément une femme et sa tante paternelle ou maternelle (Sahîh al-Bukhârî, n° 5109 ; Sahîh Muslim, n° 1408), l’interdiction de la chair des ânes domestiques prononcée le jour de Khaybar (Sahîh al-Bukhârî, n° 4219), celle de tout carnassier à crocs et de tout oiseau à serres (Sahîh Muslim, n° 1934), ou encore l’interdiction de l’or et de la soie aux hommes de la communauté. Celui qui accepte ces règles obéit en réalité au Coran, puisque c’est le Coran qui ordonne de prendre ce que le Messager donne.
On comprend dès lors la parole rapportée du tâbi’î Makhûl et reprise par des imams comme Al-Awzâ’î : le Coran a davantage besoin de la Sunnah que la Sunnah n’a besoin du Coran. La formule peut surprendre ; son sens est simplement que l’application du Livre dépend des explicitations de la Sunnah, tandis que la Sunnah est par elle-même explicite. L’imam Ahmad ibn Hanbal, avec la retenue qui sied devant le Livre d’Allah, se refusait à cette formulation et disait préférer : la Sunnah explicite le Livre et l’éclaire. Les deux paroles disent au fond la même chose, et la seconde nous enseigne, en prime, l’adab des savants dans l’expression. Retenons la conclusion : Coran et Sunnah ne sont pas deux autorités concurrentes, mais une seule Révélation en deux modes, dont la Ummah a besoin conjointement — qui lâche l’un perd l’autre.
6. La pédagogie prophétique : comment la Sunnah se transmettait de son vivant
La Sunnah ne s’est pas transmise par accident : le Prophète ﷺ fut, de son propre vivant, l’organisateur de sa transmission — et le plus grand pédagogue que la terre ait porté. Mu’âwiyah ibn al-Hakam as-Sulamî, ce bédouin qui parla par ignorance en pleine prière et que le Prophète ﷺ reprit ensuite sans un reproche ni un mot dur, en témoigne : « Par mon père et ma mère ! Je n’ai jamais vu, ni avant ni après lui, meilleur enseignant que lui » (Sahîh Muslim, n° 537). Sa méthode nous est décrite par les témoins : il parlait d’un discours posé et distinct — ’Â’ishah dit que si quelqu’un avait voulu compter ses mots, il l’aurait pu (Sahîh al-Bukhârî, n° 3567-3568) ; lorsqu’il prononçait une parole importante, il la répétait trois fois afin qu’elle fût bien comprise (Sahîh al-Bukhârî, n° 95) ; il enseignait par la question qui éveille, par la parabole, par l’occasion saisie ; il ménageait les cœurs en espaçant les exhortations pour ne pas lasser, comme le rapporte Ibn Mas’ûd ; et il ordonnait la facilité : « Facilitez et ne rendez pas les choses difficiles ; annoncez la bonne nouvelle et ne faites pas fuir » (Sahîh al-Bukhârî, n° 69).
En face, les compagnons furent des étudiants d’une avidité que l’histoire n’a guère revue. ’Umar ibn al-Khattâb raconte qu’il avait conclu un arrangement avec un voisin ansarite : ils descendaient auprès du Prophète ﷺ à tour de rôle, un jour l’un, un jour l’autre, et celui qui avait assisté rapportait à l’autre la révélation et les enseignements du jour (Sahîh al-Bukhârî, n° 89) — admirable organisation de la transmission, dictée par les nécessités de la vie : il fallait bien travailler. Abû Hurayrah, lui, choisit l’autre voie : compagnon des dernières années, pauvre parmi les gens de la Suffah — ces hôtes de la mosquée qui vivaient dans le dénuement pour rester attachés au Prophète ﷺ —, il s’attacha à ses pas le ventre vide quand les Muhâjirûn étaient occupés par leurs commerces et les Ansâr par leurs terres, et il rapporte lui-même comment le Prophète ﷺ lui fit étendre son vêtement pendant un enseignement puis le lui fit ramener contre lui : « et je n’ai plus rien oublié de ce que j’entendis de lui » (Sahîh al-Bukhârî, n° 118-119). Les femmes de la communauté réclamèrent et obtinrent leur part : « Ô Messager d’Allah, les hommes nous devancent auprès de toi ; consacre-nous un jour » — et il leur fixa un jour où il venait les enseigner (Sahîh al-Bukhârî, n° 101).
La transmission dépassait Médine. Aux délégations venues des tribus, le Prophète ﷺ enseignait la foi et les règles, puis ordonnait de porter le dépôt plus loin : à la délégation de ’Abd al-Qays, venue de l’est de l’Arabie, il enseigna la foi en Allah, la prière, la zakât, le jeûne de Ramadan et la remise du cinquième du butin, puis dit : « Retenez cela et transmettez-le à ceux que vous avez laissés derrière vous » (Sahîh al-Bukhârî, n° 53 et 87). Il envoyait des enseignants : Mus’ab ibn ’Umayr à Médine avant même l’hégire, pour y enseigner le Coran — et Médine fut conquise par le Coran avant de l’être par l’émigration ; les soixante-dix récitateurs vers le Najd, qui tombèrent en martyrs à Bi’r Ma’ûnah ; Mu’âdh ibn Jabal et Abû Mûsâ al-Ash’arî au Yémen, avec cette consigne de méthode restée fameuse adressée à Mu’âdh : tu vas trouver un peuple parmi les Gens du Livre — que la première chose à quoi tu les appelles soit l’attestation qu’il n’est de divinité digne d’adoration qu’Allah ; s’ils t’obéissent en cela, informe-les qu’Allah leur a prescrit cinq prières, puis la zakât prélevée sur leurs riches et rendue à leurs pauvres (Sahîh al-Bukhârî, n° 1395). La gradation dans l’enseignement, que nous avons vue dans la descente même du Coran, se retrouve ici dans la méthode missionnaire : c’est une seule et même pédagogie.
7. Mémoire et écriture : la question de la mise par écrit du hadith
La Sunnah fut d’abord portée, comme le Coran, par la mémoire — et par un mode de conservation qu’on oublie souvent : la pratique. La prière du Prophète ﷺ se transmettait cinq fois par jour dans les rangs de la mosquée avant de se transmettre dans les livres. Mais qu’en fut-il de l’écriture ? Les textes authentiques présentent deux séries de rapports qu’il faut tenir ensemble. D’un côté, Abû Sa’îd al-Khudrî rapporte cette parole : « N’écrivez rien de moi ; que celui qui a écrit de moi autre chose que le Coran l’efface. Rapportez de moi, il n’y a pas de gêne à cela ; mais quiconque ment sur moi délibérément, qu’il prépare sa place en Enfer » (Sahîh Muslim, n° 3004). De l’autre, des autorisations explicites et des pratiques avérées : ’Abdullâh ibn ’Amr ibn al-’Âs écrivait tout ce qu’il entendait du Prophète ﷺ ; des Qurayshites l’en dissuadèrent — le Messager d’Allah, disaient-ils, est un homme qui parle dans le contentement comme dans la colère ; il cessa d’écrire et interrogea le Prophète ﷺ, qui désigna sa propre bouche et dit : « Écris ! Par Celui qui tient mon âme dans Sa main, il n’en sort que vérité » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 3646 ; authentique). Sa collection écrite, qu’il nomma as-Sahîfah as-Sâdiqah, la « feuille véridique », est le premier recueil de hadiths de l’histoire ; Abû Hurayrah reconnaissait : « Nul ne détient plus de hadiths du Messager d’Allah ﷺ que moi, hormis ’Abdullâh ibn ’Amr, car il écrivait et je n’écrivais pas » (Sahîh al-Bukhârî, n° 113). De même, l’année de la conquête de La Mecque, après un sermon du Prophète ﷺ, un homme du Yémen nommé Abû Shâh demanda : « Écrivez pour moi, ô Messager d’Allah ! » Et le Prophète ﷺ ordonna : « Écrivez pour Abû Shâh » (Sahîh al-Bukhârî, n° 2434 ; Sahîh Muslim, n° 1355). ’Alî ibn Abî Tâlib détenait un feuillet écrit contenant des règles sur le prix du sang, la libération du captif et le principe qu’un musulman n’est pas exécuté pour un mécréant (Sahîh al-Bukhârî, n° 111) ; et le Prophète ﷺ fit rédiger des lettres aux rois — celle à Héraclius nous est parvenue textuellement (Sahîh al-Bukhârî, n° 7) — ainsi que des actes contenant des règles de zakât et de diyât pour ses gouverneurs, telle la fameuse lettre confiée à ’Amr ibn Hazm pour le Yémen.
Comment concilier l’interdiction et les autorisations ? Les savants — Al-Khatîb al-Baghdâdî y consacra son ouvrage Taqyîd al-’ilm, et An-Nawawî comme Ibn Hajar ont synthétisé la question — proposent des réponses convergentes. L’interdiction fut première, au temps où l’on pouvait craindre que le hadith ne se mêlât au Coran sur les mêmes feuillets, chez une communauté dont l’écriture était rare et le Livre en cours de descente ; elle visait à préserver l’absolue pureté du corpus coranique, et à concentrer l’effort d’écriture sur lui. Puis, le péril écarté — les scribes formés, le Coran soigneusement consigné à part —, l’autorisation vint, et pour certains elle abrogea l’interdiction ; d’autres savants expliquent que l’interdiction visait ceux dont on craignait la confusion, tandis que l’autorisation fut donnée aux précis, tel Ibn ’Amr, ou aux cas de besoin, tel Abû Shâh. Quelle que soit la voie de conciliation retenue, le résultat historique est net : à la mort du Prophète ﷺ, la Sunnah était intégralement retenue dans les mémoires, massivement incarnée dans la pratique quotidienne de milliers de compagnons, et partiellement fixée par écrit dans des feuillets privés — premiers germes d’un mouvement de codification qui, des sahîfahs des compagnons à la compilation officielle sous ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz puis aux grands recueils du troisième siècle, occupera plusieurs dossiers de notre série. Un point mérite d’être souligné face aux orientalistes et à leurs héritiers : l’écriture du hadith n’a pas commencé deux siècles après le Prophète ﷺ ; elle a commencé de son vivant, sur son ordre, sous ses yeux.
8. L’ordre de transmettre — et la mise en garde qui fonda une science
Le Prophète ﷺ n’a pas seulement permis la transmission : il l’a ordonnée et en a fait une responsabilité de chaque croyant selon sa mesure. « Transmettez de moi, ne serait-ce qu’un verset », dit-il (Sahîh al-Bukhârî, n° 3461). Lors du sermon du Pèlerinage d’adieu, devant la plus grande assemblée de sa vie, il scella la transmission de la religion par cet ordre : « Que le présent transmette à l’absent ; car il se peut que celui à qui l’on transmet comprenne mieux que celui qui a entendu » (Sahîh al-Bukhârî, n° 67). Et il invoqua Allah en faveur de la chaîne des transmetteurs à venir dans un hadith rapporté par de nombreux compagnons : « Qu’Allah fasse resplendir l’homme qui entend de nous une parole, la mémorise et la transmet telle qu’il l’a entendue ; car bien des porteurs de science la portent vers plus comprenant qu’eux » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 2657, qui l’a jugé authentique, ainsi qu’Abû Dâwûd et Ibn Mâjah). Chaque savant du hadith, chaque enseignant sincère de cette communauté, jusqu’à aujourd’hui, vit sous cette invocation prophétique.
Mais l’ordre de transmettre fut assorti d’une mise en garde d’une gravité sans équivalent : « Quiconque ment sur moi délibérément, qu’il prépare sa place en Enfer » (Sahîh al-Bukhârî, n° 110 ; Sahîh Muslim, introduction). Cette parole est rapportée par un si grand nombre de compagnons qu’elle constitue l’exemple type du hadith mutawâtir — transmis massivement à chaque génération. Mentir sur le Prophète ﷺ n’est pas mentir sur un homme : c’est mentir sur la Révélation, falsifier la religion à sa source. La Ummah a reçu cet avertissement comme un cahier des charges : puisque transmettre est un devoir et que mentir est le plus grave des crimes, il faudra des instruments pour distinguer le véridique du menteur, le précis de l’étourdi. De cette exigence naîtront, dans les générations suivantes — lorsque la fitnah rendra la vérification vitale —, l’exigence de l’isnâd, la science de la critique des transmetteurs et toute la méthodologie du hadith : « ils ne demandaient pas l’isnâd, dira Ibn Sîrîn, puis, quand survint la fitnah, ils dirent : nommez-nous vos hommes. » Mais ceci est le sujet de nos prochains dossiers : retenons ici que la graine de toute la science du hadith fut semée par le Prophète ﷺ lui-même, dans le double commandement de transmettre et de ne jamais falsifier.
9. Comment saura-t-on qu’un hadith est authentique ? Les semences de la critique
Avant de conclure, une distinction capitale doit être gravée, car elle est la charnière de tout ce qui précède et de tout ce qui suivra dans notre série : affirmer que la Sunnah est une révélation ne signifie pas que tout ce qui est attribué au Prophète ﷺ soit authentique. La Sunnah normative, c’est ce que le Prophète ﷺ a réellement dit, fait ou approuvé ; un récit qui le lui attribue n’acquiert d’autorité qu’une fois son attribution vérifiée. La normativité présuppose l’authentification — et c’est précisément parce que les compagnons avaient reçu la mise en garde contre le mensonge que la Ummah allait développer, pour trier le vrai du faux, l’appareil critique le plus rigoureux que l’histoire des textes ait connu. Ses deux grandes catégories se dessinent déjà : le hadith mutawâtir, rapporté à chaque génération par des voies si nombreuses et indépendantes que l’entente sur un mensonge est exclue — tel le hadith « quiconque ment sur moi délibérément », transmis par plus de soixante-dix compagnons — et qui procure la certitude ; et le hadith âhâd, rapporté par des voies sûres mais non massives, qui constitue l’immense majorité du corpus et qui, une fois authentifié, fait autorité en pratique comme en croyance selon la voie des compagnons et des imams de la Sunnah — les guerres d’apostasie, la transmission des règles aux provinces, toute la vie de la première communauté reposèrent sur des rapports d’hommes seuls et fiables, sans que nul n’y objecte.
Quelles garanties exigera-t-on d’un tel rapport ? Les maîtres de la discipline, dont Ibn as-Salâh fixera la synthèse classique dans sa Muqaddimah, formuleront cinq conditions, toutes déjà en germe dans les textes que nous avons cités : que la chaîne de transmission soit continue, chaque rapporteur ayant réellement reçu de celui qu’il cite (ittisâl as-sanad) ; que chaque rapporteur soit d’une intégrité religieuse et morale établie (’adâlah) ; qu’il soit d’une précision éprouvée, de mémoire ou d’écrit (dabt) ; que le rapport ne contredise pas anormalement des transmissions plus sûres (absence de shudhûdh) ; et qu’il soit exempt de défaut caché décelable par les experts (absence de ’illah). Le hadith réunissant ces conditions est sahîh, authentique ; celui qui les réunit à un degré moindre de précision est hasan, bon ; celui qui y manque est da’îf, faible, et ne fonde ni croyance ni règle. On mesure alors ce que sont réellement les grands recueils : al-Bukhârî et Muslim, deux siècles et demi après l’hégire, n’ont pas créé des textes — ils ont tamisé, au moyen de ces critères, des dizaines de milliers de chaînes remontant maillon par maillon jusqu’aux compagnons, chaînes dont chaque homme a sa biographie consignée dans les dictionnaires de transmetteurs, vérifiable par quiconque. Leur œuvre est une sélection documentée à l’extrême, non une invention tardive ; et les écrits précoces que nous venons de recenser — la Sahîfah d’Ibn ’Amr, le feuillet de ’Alî, l’écrit d’Abû Shâh, les lettres du Prophète ﷺ — prouvent que la chaîne qu’ils remontaient plongeait dans l’écrit comme dans la mémoire dès la première génération.
Ajoutons enfin, pour prévenir une caricature, que la méthode des savants n’a jamais été : al-Bukhârî l’a rapporté, donc l’affaire est close. Lorsque deux textes authentiques paraissent s’opposer, la discipline — que fixeront Ash-Shâfi’î dans son Ikhtilâf al-hadîth puis Ibn Qutaybah — impose un cheminement : vérifier l’authenticité et l’exactitude de chaque version, réunir toutes les variantes du récit, situer le contexte de chaque parole, chercher d’abord la conciliation qui donne à chaque texte son domaine, examiner ensuite l’éventualité d’une abrogation lorsque la chronologie est connue, et ne recourir à la prépondérance d’un texte sur l’autre qu’en dernier ressort. Nous verrons ces règles à l’œuvre tout au long de la série — dès le prochain dossier, où ’Umar lui-même confronte un rapport isolé au Livre d’Allah. Il suffisait ici de montrer que les racines de cette science furent plantées à l’époque de la Révélation, par Celui-là même qui ordonna de transmettre et menaça le menteur.
Repères bibliographiques
Les versets cités le sont dans la traduction française de Rachid Maach, Le Coran en français (lecoranenfrancais.com), vérifiée à la source pour chaque citation littérale ; les autres versets sont évoqués en paraphrase avec leur référence. Les hadiths d’al-Bukhârî et de Muslim sont numérotés selon la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî, adoptée par les éditions courantes et par les grandes bases de référence, ce qui permet à tout lecteur de contrôler chaque citation de manière univoque ; les hadiths des Sunan suivent la numérotation usuelle de leurs éditions de référence, et leur degré (authentique, bon) est indiqué au fil du texte d’après les jugements des imams de la discipline.
Recueils de hadith cités : al-Bukhârî (m. 256 H), Al-Jâmi’ as-sahîh ; Muslim ibn al-Hajjâj (m. 261 H), As-Sahîh ; Abû Dâwûd (m. 275 H), As-Sunan ; At-Tirmidhî (m. 279 H), Al-Jâmi’ ; An-Nasâ’î (m. 303 H), As-Sunan ; Ibn Mâjah (m. 273 H), As-Sunan ; Mâlik ibn Anas (m. 179 H), Al-Muwatta’ ; Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H), Al-Musnad ; Ad-Dârimî (m. 255 H), As-Sunan. Sciences du Coran : Az-Zarkashî (m. 794 H), Al-Burhân fî ’ulûm al-Qur’ân ; As-Suyûtî (m. 911 H), Al-Itqân fî ’ulûm al-Qur’ân ; Al-Wâhidî (m. 468 H), Asbâb an-nuzûl. Exégèse et commentaire du hadith : At-Tabarî (m. 310 H), Jâmi’ al-bayân ; Ibn Kathîr (m. 774 H), Tafsîr al-Qur’ân al-’azîm ; Ibn Hajar al-’Asqalânî (m. 852 H), Fath al-Bârî ; An-Nawawî (m. 676 H), Al-Minhâj, commentaire du Sahîh de Muslim. Fondements et sciences du hadith : Ash-Shâfi’î (m. 204 H), Ar-Risâlah et Ikhtilâf al-hadîth ; Ibn as-Salâh (m. 643 H), Muqaddimah fî ’ulûm al-hadîth ; Al-Khatîb al-Baghdâdî (m. 463 H), Taqyîd al-’ilm ; Ibn Qutaybah (m. 276 H), Ta’wîl mukhtalif al-hadîth. Inimitabilité : Al-Khattâbî (m. 388 H), Bayân i’jâz al-Qur’ân ; Al-Bâqillânî (m. 403 H), I’jâz al-Qur’ân. Pour les manuscrits anciens évoqués au chapitre treize, les données de datation et de description sont celles publiées par les institutions dépositaires — université de Birmingham, Bibliothèque nationale de France, musée de Topkapi — et par les catalogues spécialisés.