XIII. Le converti n’est pas un bédouin

briser les clichés sur ce que devient un Français qui embrasse l'islam

Il y a un malentendu tenace, partagé autant par les non-musulmans que par certains musulmans eux-mêmes, qu'il faut nommer franchement. Beaucoup imaginent qu'un Français qui se convertit à l'islam doit, dans la foulée, renoncer à sa culture, s'arabiser, changer de prénom, s'habiller en longue tunique, laisser pousser une barbe immense, renier sa cuisine, mépriser sa famille, se couper de ses amis, et, en somme, devenir un bédouin du désert du VIIᵉ siècle.

C'est une caricature. Et elle repose sur une confusion profonde qu'il faut démonter, parce qu'elle empêche beaucoup d'âmes sincères de franchir le pas, et parce qu'elle crée un malaise chez les convertis qui, une fois entrés dans l'islam, se demandent s'ils ont encore le droit d'être Français.

La règle d'or : al-'âda muḥakkama

Commençons par une règle fondamentale, reconnue par tous les grands juristes sunnites classiques — Mâlik, Ash-Shâfi'î, Aḥmad, Abû Ḥanîfa, et tous ceux qui les ont suivis. Elle s'énonce en arabe ainsi : al-'âda muḥakkama. On la traduit généralement par : « la coutume a force de loi ». Cela veut dire que toute pratique culturelle, nationale, régionale, est valide et autorisée en islam tant qu'elle ne contredit pas un texte clair du Coran ou de la Sunna.

Concrètement, cela implique quelque chose de vertigineux pour qui n'a jamais été informé : l'islam n'impose aucune culture particulière. L'islam est arrivé en Arabie et y a adopté certaines coutumes arabes qui ne contredisaient pas la Révélation. Il est arrivé en Perse et s'y est enraciné dans la culture persane. Il est arrivé en Afrique et a pris des couleurs africaines. Il est arrivé en Indonésie et s'est fondu dans la culture malaise. Il est arrivé en Chine et a produit la civilisation hui, parfaitement chinoise dans sa cuisine, son architecture, ses fêtes, sa langue. Il arrive aujourd'hui en France, et il peut parfaitement y être français.

« La sharî'a n'a pas été envoyée pour effacer les cultures, mais pour les purifier. Ce qui en elles est juste est conservé, ce qui en elles est bon est approfondi, et ce qui en elles est mauvais est écarté. Ainsi chaque peuple qui embrasse l'islam reste pleinement lui-même — et devient en même temps pleinement musulman. Ce sont les sots qui confondent leur culture régionale avec la religion, et qui s'imaginent que tout musulman doit les imiter pour être dans le vrai. »

— synthèse classique, à partir d'Ibn Taymiyya et de l'imam Ash-Shâṭibî

Le cliché vestimentaire

Premier cliché : le converti devrait obligatoirement porter une longue tunique blanche, un turban, des sandales, laisser pousser une barbe démesurée. Le folklore hollywoodien de l'homme musulman standard.

En réalité, l'islam n'impose aucun uniforme. Ce que l'islam demande pour l'homme, c'est que la nudité soit couverte entre le nombril et les genoux, que la tenue soit digne, propre, non ostentatoire dans la vanité, qu'elle ne serve pas à imiter volontairement les femmes ni les habitudes propres aux autres religions. C'est à peu près tout. Un musulman français peut parfaitement porter un jean, un polo, un costume-cravate, une chemise blanche à col ouvert, des chaussures en cuir, des baskets, un manteau d'hiver classique. Rien de tout cela n'est interdit, à condition de rester dans le cadre décrit ci-dessus.

Même chose pour la sœur convertie. Ce qui est demandé, c'est la pudeur — couvrir les cheveux, ne pas exposer le corps, porter des vêtements amples qui ne dessinent pas exagérément les formes. Mais cela peut être fait avec un foulard élégant, un manteau long de coupe européenne, des vêtements de créateurs, des couleurs et des matières tout à fait contemporaines. Une Française convertie n'est pas obligée de porter un niqab bédouin ni une abaya saoudienne — sauf si elle le choisit par préférence personnelle. Beaucoup de grandes mosquées françaises sont d'ailleurs pleines de femmes habillées de façon très française, très moderne, dans le respect des exigences religieuses.

Le cliché culinaire

Deuxième cliché : en se convertissant, il faudrait se résigner à ne plus manger que du couscous et du taboulé, rejeter tout ce qui compose la richesse gastronomique française, s'exiler éternellement des traditions culinaires hexagonales.

Là encore, c'est un malentendu. L'islam interdit quelques aliments précisément listés : le porc et ses dérivés, l'alcool, les animaux morts autrement que par un abattage rituel, le sang. C'est tout. Le reste est permis et permet une richesse gastronomique quasi infinie.

Un converti français peut parfaitement manger du pâté, à condition qu'il soit fabriqué à partir de viande halal — et il en existe aujourd'hui d'excellents dans les boucheries musulmanes françaises, y compris des pâtés de campagne, des pâtés de volaille, des pâtés en croûte. Il peut manger de la charcuterie entière — saucissons halal, rosettes halal, mortadelles halal, jambons de volaille façon terroir. Il peut savourer un coq au vin — préparé au jus de raisin non fermenté ou au bouillon parfumé qui donne la même profondeur sans l'alcool. Il peut manger une blanquette de veau, un pot-au-feu, un gratin dauphinois, une tartiflette à base de reblochon traité, un cassoulet aux saucisses halal, une bouillabaisse, un foie gras entier, tout cela sans renoncer d'un iota à sa francité.

Mieux : cette cuisine halal de tradition française est en plein essor aujourd'hui. De jeunes chefs musulmans convertis réinventent les classiques du terroir en respectant les règles islamiques — et le résultat n'est pas une sous-cuisine, c'est une cuisine française authentique avec un cadre d'abattage différent, voilà tout. Conclusion : tu peux parfaitement être musulman et rester un gourmet français à table.

Le cliché identitaire

Troisième cliché, peut-être le plus douloureux : un converti devrait se couper de sa famille biologique, renier sa nationalité, cesser de chanter la Marseillaise, mépriser ses racines, honorer Damas ou Médine plus que Paris ou Marseille.

C'est une erreur totale et qui fait, par ailleurs, beaucoup de dégâts. L'islam commande au contraire la piété filiale avec une insistance extraordinaire. Plusieurs versets et hadiths consacrent cet amour dû aux parents, quelle que soit leur religion :

« Nous avons enjoint à l'homme de bien traiter ses père et mère. Sa mère l'a péniblement porté, péniblement mis au monde ; et la grossesse et l'allaitement durent trente mois… Et si tes parents te forcent à M'associer quelque chose dont tu n'as aucune connaissance, ne leur obéis pas ; mais sois avec eux, en ce bas monde, dans la convenance et le bon comportement. »

— Coran, 46:15 et 31:15

Remarque la finesse du texte. Même dans le cas extrême où les parents seraient non musulmans et presseraient leur enfant de renier l'islam — cas le plus conflictuel imaginable — l'enfant ne doit pas leur obéir sur ce point précis, mais il doit les accompagner, les honorer, les servir, leur manifester de la tendresse dans la vie quotidienne. Autrement dit : la conversion à l'islam ne coupe jamais de ses parents. Elle oblige au contraire à les aimer plus, à les respecter davantage, à leur parler avec plus de douceur qu'avant.

Quant à la nationalité, c'est un sujet encore plus clair. On reste français, breton, picard, provençal, corse, alsacien. L'attachement à sa terre, à sa langue, à son histoire, à ses paysages, à sa gastronomie, à sa musique — rien de tout cela n'est supprimé par l'entrée dans l'islam. Les savants classiques ont explicitement enseigné que l'amour de sa patrie (ḥubb al-waṭan) n'est pas contraire à la foi. Un musulman français peut aimer la France, être fier de la langue française, apprécier Verlaine et Baudelaire, admirer l'art roman et gothique, visiter Chambord et Versailles, connaître l'Histoire de Charlemagne à de Gaulle, rire devant Molière. Tout cela reste accessible, légitime, même recommandé.

« Tous les prophètes ont été envoyés chacun dans la langue de son peuple, afin d'expliquer clairement le message. »

— Paraphrase de Coran 14:4

Ce verset est décisif. Allâh a envoyé chaque prophète dans sa langue, auprès de son peuple. Il n'a jamais exigé d'un peuple qu'il adopte la culture d'un autre. L'universalité de l'islam ne passe pas par l'effacement des cultures : elle passe par leur purification depuis l'intérieur. Le Français qui se convertit ne devient pas arabe. Il devient un Français musulman, qui apporte à l'islam la touche française, exactement comme les Indonésiens apportent la touche malaise, les Sénégalais la touche wolof, et les Turcs la touche turque.

Le cliché comportemental

Dernier cliché : le converti serait devenu rigide, intolérant, froid avec ses anciens amis, pressé de faire la morale à tout le monde, et coupé des réalités sociales françaises. Une caricature alimentée par quelques cas isolés, mais qui finit par coller à la peau de tous les convertis.

La vérité islamique est exactement l'inverse. Le bon caractère (ḥusn al-khuluq) est considéré dans la tradition comme l'une des plus grandes preuves de la foi. Le Prophète ﷺ disait : « Les plus aimés d'entre vous auprès d'Allâh sont ceux qui ont le meilleur caractère. » Un musulman doit être souriant, avenant, pacifique avec ses voisins — quelle que soit leur religion — ponctuel, honnête dans son travail, fiable dans ses engagements, poli au volant, patient dans la file d'attente, respectueux avec les personnes âgées, doux avec les enfants, attentif aux animaux.

Cela signifie aussi respecter les us et coutumes de la société française tant qu'elles ne contredisent pas des principes religieux. Le Prophète ﷺ, quand il vivait avant l'islam à La Mecque, respectait les coutumes commerciales de sa tribu, participait à la reconstruction de la Ka'ba, s'engageait dans des pactes de chevalerie avec les non-musulmans — dont le célèbre Ḥilf al-Fuḍûl, pacte de protection des faibles, dont il dit plus tard : « Je recommencerais aujourd'hui même en tant que musulman. » Cela signifie concrètement, pour un converti français : payer ses impôts, respecter le code de la route, faire ses démarches administratives, être un bon employé ou un bon entrepreneur, ne pas tricher au fisc, ne pas frauder les transports en commun, se montrer courtois dans les services publics, aider son voisin même non musulman, participer aux réunions de copropriété. Bref, être un bon citoyen, tout simplement.

L'équilibre à tenir

Alors, que doit changer exactement un Français qui se convertit ? La réponse est finalement simple. Il change ce qui, dans sa vie, était contraire aux limites posées par Allâh. Il cesse de boire de l'alcool. Il cesse de manger du porc. Il cesse la fornication et ne rentre dans le sexuel que dans le cadre du mariage. Il ne prend pas d'intérêts bancaires. Il prie cinq fois par jour. Il jeûne le Ramadan. Il donne la zakât. Il veille à la pudeur dans sa tenue. Il ne ment plus. Il ne médit plus. Il n'insulte plus. Voilà les changements réels.

Pour tout le reste — la façon de s'habiller, de cuisiner, de décorer sa maison, de prendre ses vacances, de choisir son métier, de se divertir sainement, de fréquenter ses amis, de célébrer une naissance, de partir en randonnée — il garde une liberté quasi totale. L'islam n'est pas un moule culturel oriental. C'est un cadre spirituel universel qui épouse chaque culture et la porte vers le haut.

CE QU'IL FAUT RETENIR

Tu ne deviens pas arabe en devenant musulman. Tu ne te coupes pas de ta famille. Tu ne trahis pas ta patrie. Tu ne renies pas ta culture. Tu ne cesses pas d'aimer ta langue, ton pays, tes paysages, ta cuisine, ton histoire. Tu deviens simplement un Français qui reconnaît un Créateur, qui prie, qui respecte un cadre moral divin, qui ajoute une profondeur spirituelle à ce qu'il était déjà — sans rien perdre, au fond, que ce qui l'abîmait. Le converti français n'est pas un bédouin. C'est un Français qui a retrouvé la source, et qui continue à marcher sur sa terre — en la comprenant mieux qu'auparavant, précisément parce qu'il sait désormais qui l'a créée.

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