l'islam n'est pas contre le progrès, il est contre le progrès sans morale
Un des plus gros malentendus modernes est le suivant : on présente la religion comme l'ennemie du progrès, comme un frein à la modernité, comme un obstacle à ce que l'humanité devienne adulte. Les croyants seraient des résistants arriérés, attachés à un passé révolu. Ceux qui abandonnent la foi seraient, eux, en marche vers l'avenir. Le mot « progrès » est devenu quasi sacré dans le vocabulaire contemporain — ironique, pour une époque qui prétend avoir désacralisé.
Il faut démonter cette équivalence. Elle est fausse historiquement, fausse théologiquement, et fausse pratiquement.
Fausse historiquement
L'âge d'or scientifique du monde musulman, du VIIIᵉ au XIIIᵉ siècle, l'a déjà démontré plus haut dans ce livre. Algèbre, optique, médecine, astronomie, géographie, toutes les disciplines qui ont permis à l'Europe de sortir du Moyen Âge ont été portées par des savants musulmans pieux. Ils ne voyaient aucune contradiction entre leur foi et leur travail scientifique. Au contraire : ils voyaient la recherche comme une forme de dévotion, car elle révélait la sagesse du Créateur.
Même histoire, d'ailleurs, pour les grands scientifiques chrétiens : Newton, Kepler, Pascal, Mendel (moine augustinien), Lemaître (prêtre catholique, père du Big Bang). Ils étaient tous croyants. C'est l'opposition science-religion qui est récente et, à vrai dire, largement artificielle.
Fausse théologiquement
L'islam n'interdit ni la science, ni la technologie, ni l'évolution des sociétés. Au contraire : le Coran appelle explicitement à la recherche, à la méditation sur la création, à l'observation du monde.
« Dis : Voyagez à travers le monde et regardez comment [Allâh] a commencé la création. »
— Coran, 29:20
« Nous leur montrerons Nos signes dans l'univers et en eux-mêmes, jusqu'à ce qu'il leur devienne évident que c'est cela la vérité. »
— Coran, 41:53
La seule chose que l'islam impose, c'est une limite morale à ce progrès. La technologie ne doit pas servir à détruire la dignité humaine. La science ne doit pas se prendre pour Dieu. La médecine ne doit pas trafiquer le vivant au mépris du sacré. L'économie ne doit pas écraser les faibles. Le numérique ne doit pas déshumaniser. Ces limites ne sont pas un frein au progrès : elles sont ce qui permet au progrès de rester humain.
Fausse philosophiquement
Mais il y a plus profond que l'histoire et la théologie : le mot « progrès » lui-même est piégé. Il confond deux réalités que tout sépare. Le progrès technique — aller plus vite, calculer davantage, soigner mieux — est réel, cumulatif, mesurable ; personne ne le conteste, et sûrement pas l'islam. Le progrès moral — devenir plus juste, plus sage, plus humain — est une tout autre affaire : il ne s'hérite pas, ne se stocke pas, ne se télécharge pas ; chaque génération repart de zéro, avec le même cœur à éduquer. Or la modernité a fondu les deux en un seul mot. Résultat : le siècle qui a marché sur la Lune est aussi celui d'Auschwitz, du Goulag et d'Hiroshima — le plus avancé techniquement fut le plus meurtrier moralement. La technique donne des moyens ; elle n'a jamais donné une direction. Un homme mauvais avec un smartphone reste un homme mauvais — simplement plus efficace.
Deuxième piège : ce que l'écrivain C. S. Lewis appelait le snobisme chronologique — le réflexe de croire qu'une idée est fausse simplement parce qu'elle est ancienne, et vraie simplement parce qu'elle est récente. Réfléchis deux secondes. Le théorème de Pythagore a vingt-cinq siècles : il n'est pas périmé. Deux et deux font quatre depuis toujours, sans mise à jour. La date de naissance d'une idée ne dit rien de sa vérité — sinon, il suffirait d'attendre pour avoir raison. Quand on te dit qu'on ne peut plus croire en Dieu « au XXIᵉ siècle », on ne t'oppose pas un argument : on t'oppose un calendrier.
Troisième piège, le plus enraciné de tous : le mythe du « sens de l'Histoire » — cette certitude que demain sera nécessairement meilleur qu'hier, que l'humanité monte un escalier. C'est une croyance, pas un fait. Et une croyance d'origine religieuse, ironiquement : c'est l'espérance du salut, sécularisée par les Lumières puis recyclée par le marxisme en paradis terrestre à venir. L'histoire réelle, elle, ne monte pas en ligne droite : Rome s'est effondrée, des siècles de savoir ont brûlé avec les bibliothèques de Bagdad en 1258, des civilisations entières ont régressé. Rien ne garantit que la nôtre échappe à la règle — et tout ce livre suggère qu'elle est peut-être, précisément, en train de descendre l'escalier en croyant le monter.
L'islam, lui, pose une boussole inverse — et écoute comme elle est libératrice. En matière de fidélité au message divin, la référence n'est pas devant : elle est derrière.
« Les meilleurs des hommes sont ceux de ma génération, puis ceux qui viendront après eux, puis ceux qui viendront après eux. »
— Al-Bukhârî et Muslim, d'après Ibn Mas'ûd
Comprends bien : il ne s'agit pas de refuser l'avion pour revenir au chameau — les compagnons du Prophète ﷺ ont eux-mêmes adopté toutes les techniques utiles de leur temps, et leurs successeurs ont bâti l'âge d'or scientifique évoqué plus haut. Il s'agit de savoir où chercher l'étalon du vrai et du bien : non pas dans la dernière mode intellectuelle, mais dans le moment où le message était le plus pur, le plus proche de sa source. Le musulman avance donc techniquement en regardant devant, et moralement en se calant sur un repère fixe — exactement comme le navigateur progresse en fixant une étoile qui, elle, ne bouge pas.
Fausse pratiquement
Regarde honnêtement la modernité sans frein. Elle a produit : les armes nucléaires qui peuvent éradiquer la vie terrestre, les pollutions chimiques qui empoisonnent la planète, les dérèglements climatiques, la manipulation génétique du vivant, l'exploitation sauvage des ressources, la domination technologique d'une élite sur des populations entières via les algorithmes, l'addiction de masse à des écrans conçus pour capter l'attention, la marchandisation du corps humain, des embryons, des organes, des gamètes. Tout cela est le « progrès sans morale ». Est-ce vraiment cela qu'on appelle civilisation ?
Le véritable progrès, pour un musulman, est celui qui améliore simultanément les conditions matérielles de l'humanité et sa condition spirituelle. Qui augmente le savoir et qui augmente la sagesse. Qui développe la technique et qui protège la dignité. Qui guérit le corps et qui élève l'âme. Tout le reste — la technique pour la technique, le progrès pour le progrès, la nouveauté pour la nouveauté — n'est pas du progrès. C'est une course en avant sans direction, et qui finira par s'écraser.
Il est d'ailleurs frappant de constater que les sociétés les plus « avancées » technologiquement sont exactement celles où les humains sont les plus désespérés, comme on l'a vu dans le chapitre précédent. Cela devrait suffire à faire réfléchir sérieusement sur ce qu'on entend par progrès. Si être plus avancé, c'est se suicider davantage, faire moins d'enfants, consommer plus d'antidépresseurs et vivre dans la solitude — ce n'est pas de l'avancée. C'est une fuite déguisée. Et au bout de cette fuite, il n'y a pas un paradis technologique. Il y a un abîme.