sans Dieu, il n'y a ni bien, ni mal
Nous arrivons maintenant à ce qui constitue, à notre avis, le centre de gravité du débat. Toute l'argumentation athée s'effondre sur cette question simple, à laquelle ni Dawkins, ni Onfray, ni Harris, ni aucun autre n'a jamais su répondre :
« Sans Dieu, sur quoi fondez-vous l'idée que la torture d'un enfant est mal ? »
Posez sincèrement la question à un athée honnête, et observez sa réponse. Il vous dira quelque chose comme : « Eh bien, c'est évident, tout le monde sait que c'est mal », ou bien « cela cause de la souffrance », ou encore « c'est interdit par la loi ». Examinons chacune de ces échappatoires.
1. « C'est évident »
Réponse : non, ce n'est pas évident. Cela ne l'est que pour vous, parce que vous avez hérité d'un substrat moral judéo-chrétien et islamique qui, pendant deux millénaires, a façonné votre sensibilité. Aux yeux de bien d'autres cultures historiquement existantes — celle des Aztèques sacrifiant des enfants à Tezcatlipoca, celle de certaines tribus polynésiennes pratiquant l'infanticide rituel, celle de l'Allemagne nazie envoyant les enfants juifs aux chambres à gaz, celle des Khmers rouges exterminant les enfants de « capitalistes » — cela n'était pas du tout « évident ».
Si la moralité dépend de l'évidence ressentie, alors les bourreaux sont moralement justifiés tant qu'ils ne ressentent pas eux-mêmes leur acte comme mal. Et l'« évidence » que vous invoquez n'est rien d'autre que votre éducation. Or vous ne pouvez pas en même temps : (a) prétendre que votre morale est universelle et objective, et (b) reconnaître qu'elle dépend de votre éducation contingente. Ces deux affirmations sont incompatibles.
2. « Cela cause de la souffrance »
Réponse : et alors ? Pourquoi serait-ce mal de causer de la souffrance ? Vous présupposez que la souffrance est un mal, mais c'est précisément ce qu'il faut démontrer. Dans une perspective purement matérialiste-évolutive, la souffrance n'est qu'une réaction électro-chimique d'un agrégat de neurones. Pourquoi serait-il mal de produire telle réaction électro-chimique chez un autre agrégat de neurones, en particulier si cela m'est utile ?
Le lion qui dévore une gazelle cause une souffrance terrible — pourtant aucun athée n'y voit un mal moral. Pourquoi ? Parce que le lion est « hors morale ». Mais alors, s'il est légitime pour un agrégat de matière (le lion) de causer la souffrance d'un autre agrégat de matière (la gazelle), pourquoi serait-il illégitime pour un agrégat plus complexe (l'homme) d'infliger la souffrance à un autre ? La distinction est arbitraire. Sans Créateur, l'homme n'est qu'un primate plus astucieux — et ses « valeurs morales » ne sont qu'une couche de vernis biologique sans portée transcendante.
3. « C'est interdit par la loi »
Réponse : la loi humaine change tous les vingt ans. L'esclavage était légal en France jusqu'en 1848, légal aux États-Unis jusqu'en 1865. L'extermination des Juifs était légale en Allemagne entre 1935 et 1945. La pédophilie a été défendue, dans certains milieux intellectuels français des années 1970, par des pétitions signées par les plus grands noms de l'époque. L'avortement, illégal hier, est légal aujourd'hui ; le mariage, défini d'une certaine façon depuis des millénaires, est redéfini en quelques décennies.
Si la moralité se réduit à la légalité, alors elle est un drapeau sur un mât — elle change avec le vent, et personne ne peut jamais condamner les actes du passé, ni interdire les actes futurs, ni dire qu'une loi est « injuste ». Les nazis étaient parfaitement légalistes : ils ont gazé en accord avec les lois de Nuremberg. Pour pouvoir condamner les nazis, il faut un standard SUPÉRIEUR à la loi. Et ce standard, par définition, doit être transcendant.
L'IMPASSE LOGIQUE DE L'ATHÉE MORAL
Pour fonder la moralité sans Dieu, il faut soit : (a) prétendre qu'elle est subjective — auquel cas on ne peut plus condamner Hitler, (b) prétendre qu'elle est conventionnelle — auquel cas elle change au gré des modes et n'a aucune force, ou (c) prétendre qu'elle vient de l'évolution — auquel cas elle n'est qu'un instinct sans valeur de vérité. Aucune de ces trois options ne permet de fonder une morale universelle, stable et contraignante. C'est pourquoi tous les régimes athées du XXᵉ siècle ont, sans exception, sombré dans la barbarie.
4. Le verdict des penseurs athées eux-mêmes
Les penseurs athées les plus profonds n'ont pas évité ce constat — ils s'y sont confrontés avec une lucidité tragique. Citons-les.
Friedrich Nietzsche, qui annonça la « mort de Dieu » dans Le Gai Savoir (1882), comprit immédiatement que cette « mort » entraînait l'effondrement de toute morale objective. Sa réponse ? L'« avènement du surhomme » qui se donnerait à lui-même ses propres valeurs — autrement dit, la loi du plus fort érigée en système. Nietzsche n'a pas dit que cela serait beau ; il a dit que c'était inévitable, et qu'il fallait avoir le courage de l'assumer.
Fiodor Dostoïevski, par la bouche d'Ivan Karamazov, formula la sentence devenue célèbre : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis. » Ce n'est pas une consolation pour croyants : c'est une description rigoureuse de la conséquence logique de l'athéisme. Sans transcendance, aucun acte n'est intrinsèquement interdit.
Jean-Paul Sartre, athée militant, l'a admis avec une honnêteté glaçante : « Dostoïevski avait écrit : « Si Dieu n'existait pas, tout serait permis. » C'est là le point de départ de l'existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n'existe pas, et par conséquent l'homme est délaissé, parce qu'il ne trouve ni en lui, ni hors de lui, une possibilité de s'accrocher. » (L'existentialisme est un humanisme, 1945)
Albert Camus, plus poétique mais tout aussi clair : « S'il n'y a pas de Dieu, il faut tuer le temps. » L'homme sans transcendance est condamné à l'absurde, à l'ennui métaphysique, et à des stratégies dérisoires pour supporter le vide.
« Ces penseurs occidentaux ont vu, avec une lucidité que beaucoup de nos contemporains n'ont pas, la conséquence inévitable du rejet de Dieu : l'effondrement de tout fondement moral. Ils ont essayé de bâtir des morales sans Dieu — Nietzsche par la volonté de puissance, Sartre par l'engagement existentiel, Camus par la révolte. Aucun n'a réussi, et tous l'ont au fond reconnu. Le tawḥîd musulman tranche le nœud que la philosophie occidentale n'a jamais su trancher : la morale a un fondement réel parce qu'elle a un Législateur réel. »
— Synthèse théologique, à partir de l'analyse classique sunnite des courants matérialistes
5. L'expérience historique : le bilan des sociétés athées
L'argumentation philosophique pourrait sembler abstraite ; l'expérience historique du XXᵉ siècle l'a tragiquement validée. Chaque fois qu'une idéologie a effectivement appliqué le programme athée à l'échelle d'une société, le résultat a été la barbarie à grande échelle.
L'URSS bolchévique a institutionnalisé l'athéisme militant comme religion d'État. Elle a fermé ou détruit la quasi-totalité des lieux de culte, fusillé prêtres et imams, déporté des nationalités entières, organisé des famines délibérées (Holodomor ukrainien), déporté au goulag des dizaines de millions d'innocents. Bilan : entre 20 et 60 millions de morts, selon les sources.
La Chine de Mao a poussé le programme encore plus loin avec la Révolution culturelle (1966-1976) : extermination de la classe lettrée, destruction systématique des temples, livres et œuvres d'art, dénonciation des parents par les enfants, élimination physique de toute opposition. Bilan : entre 45 et 80 millions de morts.
Les Khmers rouges au Cambodge (1975-1979) ont exterminé un quart de la population de leur pays au nom de la pureté révolutionnaire athée. Les bouddhistes furent particulièrement visés. Aucune religion n'a, dans toute l'histoire de l'humanité, exterminé un quart de sa propre population en quatre ans.
Et il ne s'agit pas, comme certains tentent encore de le prétendre, de « déviations » de l'athéisme. Il s'agit de l'application logique de ses prémisses. Si l'homme n'est qu'un produit du hasard, sans valeur transcendante, alors la « société nouvelle » peut être bâtie sur ses cadavres au nom de l'avenir radieux. La logique est implacable, et l'histoire l'a confirmée six fois en moins d'un siècle.
6. La morale islamique : fondation, sagesse et stabilité
Face à cet effondrement, l'islam offre la seule architecture morale qui tienne debout : une morale fondée sur la Sagesse (ḥikma) du Législateur infini, et non sur le caprice individuel ou collectif.
Fondation : le bien et le mal sont définis par Allâh, qui a créé l'homme et qui sait, mieux que l'homme ne se connaît lui-même, ce qui le grandit ou le détruit. Cette définition n'est ni arbitraire (Allâh est al-Ḥakîm, le Sage), ni capricieuse (Allâh est ar-Raḥmân, le Tout-Miséricordieux), ni manipulable (Allâh est al-'Adl, le Juste).
Sagesse : aucun commandement de la sharî'a n'est gratuit. La prière nourrit l'âme et structure le temps ; le jeûne enseigne la maîtrise de soi et la solidarité avec le pauvre ; l'interdiction de l'alcool préserve la raison et la famille ; l'interdiction de l'usure protège la justice économique ; les règles du licite et de l'illicite sexuel préservent la dignité de la personne et la cohésion de la société. Plus on étudie, plus on découvre que la sharî'a est une médecine pour l'homme.
Stabilité : la morale islamique n'a pas changé depuis mille quatre cents ans, et ne changera pas. Ce qui était un mal au temps du Prophète ﷺ reste un mal aujourd'hui ; ce qui était un bien le reste également. Cette stabilité n'est pas une rigidité : c'est la fidélité à une vérité qui ne dépend pas des modes. Elle protège l'homme des renversements de valeurs auxquels nous assistons aujourd'hui en Occident — où ce qui était hier crime devient aujourd'hui droit, et inversement.
« La sharî'a est entièrement justice, miséricorde, sagesse et bénéfice pour les serviteurs. Toute affaire qui sort de la justice vers l'injustice, de la miséricorde vers son contraire, du bénéfice vers la corruption, de la sagesse vers la futilité — n'appartient pas à la sharî'a, même si on prétend l'y rattacher par interprétation. »
— Ibn al-Qayyim, I'lâm al-Muwaqqi'în
L'objection du philosophe : le dilemme d'Euthyphron
Avant de refermer ce chapitre, il faut affronter l'objection la plus sérieuse qu'on puisse m'opposer ici. Elle a vingt-quatre siècles, elle vient de Platon, et tout étudiant en philosophie la connaît sous le nom de dilemme d'Euthyphron. La voici, dans toute sa force : le bien est-il bien parce que Dieu le commande, ou Dieu le commande-t-il parce que c'est bien ? Si tu réponds « parce que Dieu le commande », alors le bien est arbitraire — Dieu aurait pu ordonner la cruauté, et elle serait devenue vertu. Si tu réponds « parce que c'est bien », alors le bien existe au-dessus de Dieu, indépendamment de Lui — et te voilà revenu à une morale sans Dieu. Piégé des deux côtés. Avoue que c'est bien joué.
Sauf que le dilemme n'a deux branches que parce qu'il en oublie une troisième — celle que les savants de l'islam ont toujours tenue. Le bien n'est ni une décision arbitraire de Dieu, ni une norme extérieure qui s'imposerait à Lui : il découle de ce que Dieu est. Parmi Ses noms révélés : Al-'Adl, le Parfaitement Juste ; Al-Hakîm, l'Infiniment Sage ; Ar-Rahmân, le Tout Miséricordieux. Dieu ne consulte pas une table de la loi qui Le dépasserait, et Il ne tire pas non plus à pile ou face : Il commande selon Sa nature — qui est justice, sagesse et miséricorde, et qui ne change pas. Le bien est donc objectif, fondé sur une réalité immuable et non sur nos votes ; et il n'est pas arbitraire, car Dieu ne commande jamais contre Sa propre perfection. Ibn Taymiyya et son élève Ibn al-Qayyim l'ont établi longuement : les commandements divins portent en eux leur sagesse, parce qu'ils émanent du Sage — Allâh n'ordonne pas au hasard, et Il ne se soumet à rien. Le dilemme de Platon piégeait les dieux de l'Olympe — capricieux, faillibles, ceux qu'Euthyphron connaissait. Il glisse sur le Dieu unique dont la nature même est la norme.
Retiens la structure de cette réponse, car elle sert partout : quand on t'enferme dans une alternative, vérifie d'abord qu'il n'existe pas une troisième porte. Ici, elle existe depuis toujours.