L’Ihsan · sommaire · Chapitre 11 sur 15
Le croyant avance entre deux sentiments que le Coran nomme toujours ensemble : la crainte et l’espérance. Les anciens en ont donné l’image définitive : le cœur qui chemine vers Allah est comme un oiseau — l’amour est sa tête, la crainte et l’espérance sont ses deux ailes. Si une aile manque, il ne vole plus ; si la tête est coupée, il meurt.
تَتَجَافَىٰ جُنُوبُهُمْ عَنِ الْمَضَاجِعِ يَدْعُونَ رَبَّهُمْ خَوْفًا وَطَمَعًا
✦ « Ils s’arrachent à leurs lits pour invoquer leur Seigneur, par crainte et par espoir. »
Coran 32:16
La crainte qui protège, l’espérance qui porte
La crainte (al-khawf) empêche de désobéir. Ibn al-Qayyim la définit avec précision : la crainte louable est celle qui s’interpose entre son possesseur et les interdits d’Allah. En dessous, ce n’est qu’un frisson sans effet ; au-delà, elle bascule dans le désespoir — et le désespoir est lui-même un piège du diable.
L’espérance (ar-raja’) empêche de désespérer. Mais Ibn al-Qayyim distingue soigneusement l’espérance du simple souhait (tamanni) : l’espérance accompagne l’effort — on sème, puis on espère la récolte ; le souhait s’en dispense — on n’a rien semé et l’on « espère » quand même. L’homme qui persiste dans le péché en comptant sur la miséricorde ne pratique pas l’espérance : il pratique l’illusion.
أَنَا عِنْدَ ظَنِّ عَبْدِي بِي
« Allah dit : « Je suis tel que Mon serviteur Me pense. » »
Rapporté par al-Bukhari (n° 7405) et Muslim (n° 2675)
L’équilibre en situations réelles
- Quand tu commets un péché : crains ses conséquences — mais espère le pardon, et repens-toi immédiatement. « Ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah : Allah pardonne tous les péchés » (Coran 39:53).
- Quand tu accomplis une bonne œuvre : espère la récompense — mais crains qu’elle ne soit entachée d’ostentation ou refusée. ‘Aisha demanda au Prophète ﷺ si le verset « ceux qui donnent ce qu’ils donnent, le cœur tremblant » (Coran 23:60) désignait ceux qui volent et boivent. Il répondit : « Non, fille du Véridique : ce sont ceux qui jeûnent, prient, font l’aumône — et craignent que cela ne soit pas accepté d’eux » (at-Tirmidhi, n° 3175 ; authentique).
- Quand tu traverses une épreuve : crains ta propre faiblesse — mais espère la sagesse d’Allah et Sa récompense pour ta patience.
Les savants ajoutent une règle de dosage : que la crainte domine aux jours de force et de santé, pour retenir du péché ; et que l’espérance domine à l’approche de la mort, pour partir en pensant du bien d’Allah — car le Prophète ﷺ a ordonné : « Que nul d’entre vous ne meure sans avoir une bonne opinion d’Allah » (Muslim, n° 2877).
Le recueillement (al-khushu’)
Quand la crainte et l’espérance se rencontrent dans la prière, elles produisent le recueillement : la tenue du cœur devant son Seigneur, dans l’humilité et la soumission.
قَدْ أَفْلَحَ الْمُؤْمِنُونَ ﴿١﴾ الَّذِينَ هُمْ فِي صَلَاتِهِمْ خَاشِعُونَ ﴿٢﴾
✦ « Bienheureux sont les croyants, qui sont recueillis dans leur prière. »
Coran 23:1-2
Ibn al-Qayyim explique : le recueillement naît de deux connaissances — connaître la grandeur d’Allah, et connaître sa propre petitesse. Quand les deux se rencontrent, le cœur se brise doucement, et cette brisure se répand sur les membres : le regard se baisse, la voix s’apaise, les gestes se calment. Attention cependant à l’avertissement de Hudhayfa : « Gardez-vous du recueillement de l’hypocrisie — que le corps paraisse recueilli tandis que le cœur ne l’est pas. » Le vrai recueillement se cache ; le faux s’exhibe.
En pratique — une prière par jour en pleine présence
Objectif réaliste : ne vise pas d’emblée cinq prières parfaitement recueillies — vise UNE prière par jour en présence totale. Avant elle : ablutions soignées, deux minutes de silence, se dire « c’est peut-être ma dernière prière ». Pendant : comprendre chaque parole prononcée, et se rappeler à chaque distraction : je suis devant Allah. Cette prière-là devient l’école des quatre autres.
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