III. La fatwa sans science ; ijtihād, taqlīd, ittibāʿ — Faut-il suivre une école juridique ?

Accueil › Théologie › Faut-il suivre une école juridique ? › Chapitre III

Première partie — Comprendre · Chapitre III sur XXVIII

III. La fatwa sans science ; ijtihād, taqlīd, ittibāʿ

Termes et graphies : taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · ittibāʿ (ittiba) · mujtahid (moujtahid) · fatwa.

Le Prophète ﷺ n’a pas seulement annoncé la disparition de la science : il a décrit l’ignorant qui devient une référence. Puis trois mots, ijtihād, taqlīd et ittibāʿ, permettent de sortir des slogans.

Le Prophète ﷺ a décrit précisément notre situation

Le hadith central de tout ce dossier est celui de ʿAbd Allāh ibn ʿAmr ibn al-ʿĀṣ. Le Prophète ﷺ a dit :

« Allah ne retire pas la science en l’arrachant aux gens, mais Il retire la science en faisant mourir les savants. Lorsqu’il ne restera plus de savant, les gens prendront pour chefs des ignorants. Interrogés, ils donneront des avis sans science : ils s’égareront et égareront les autres. » — al-Bukhārī, n° 100 ; Muslim, n° 2673. Hadith authentique

Lis-le attentivement. Le Prophète ﷺ ne décrit pas seulement l’ignorance : il décrit l’ignorant qui devient une référence. Le danger annoncé est double : ne pas savoir, et parler comme si l’on savait. Interrogés, ils donneront des avis. Le hadith ne dit pas qu’ils se tairont : il dit qu’ils répondront. Le sens historique du hadith est celui-là ; et si notre époque, où chacun, un moteur de recherche à la main, tranche le licite et l’illicite, semble lui donner une illustration saisissante, cette illustration reste la nôtre : le hadith annonce un mécanisme, il ne parlait pas d’Internet.

Un second hadith prescrit le remède. Un homme blessé à la tête eut une pollution nocturne ; ses compagnons lui dirent qu’il devait faire le grand lavage ; il le fit et en mourut. Le Prophète ﷺ dit : « Ils l’ont tué, qu’Allah les tue ! Ne pouvaient-ils pas demander, puisqu’ils ne savaient pas ? Le remède de l’ignorance est la question » (Abū Dāwūd, n° 336 ; Ibn Mājah, n° 572 ; les critiques du hadith ont discuté ses voies, et son sens est confirmé par les textes sûrs). La fatwa sans science a tué un homme, et le remède prescrit est de demander à qui sait.

Face à cela, l’attitude des premiers savants était inverse. On rapporte d’Ibn Masʿūd : « Si tu vois un homme répondre à toute question qu’on lui pose, considère-le comme fou. » Cette parole est célèbre dans la littérature sur l’adab de la science, et on la donne pour son sens, massivement attesté dans les biographies des Salaf : dire « je ne sais pas », lā adrī, était chez eux une marque de science, pas une honte.

Ijtihād, taqlīd, ittibāʿ : trois situations, pas trois slogans

L’ijtihād n’est pas « j’ai réfléchi très fort », et encore moins « j’ai trouvé un hadith », ni même « j’ai trouvé une traduction d’un hadith ». Juridiquement, c’est l’effort maximal d’un juriste apte à déduire une règle à partir des preuves détaillées, ce qui suppose de connaître : les textes de la question et toutes leurs versions ; leur authenticité et leurs chaînes ; la langue arabe dans sa finesse ; les fondements du droit ; le général et le particulier, l’absolu et le restreint ; l’abrogeant et l’abrogé ; les avis des compagnons ; les points de consensus qu’il est interdit de franchir ; et les chemins de conciliation entre textes apparemment contradictoires. Celui à qui il manque un seul de ces outils peut se tromper de jugement en tenant un hadith parfaitement authentique : on le verra sur des exemples concrets.

Le taqlīd est le fait de suivre l’avis d’un savant sans pouvoir refaire soi-même tout le raisonnement. Ce n’est pas l’adoration d’un homme : c’est exactement ce que le verset 16:43 commande à celui qui ne sait pas. Quand tu prends le médicament que le médecin te prescrit sans pouvoir refaire ses études, tu ne l’adores pas : tu reconnais une compétence. Le mot peut être péjoratif chez certains auteurs, qui l’emploient pour l’imitation aveugle du savant capable de vérifier, et neutre chez d’autres, qui l’emploient pour la démarche normale du commun. Il faut toujours vérifier dans quel sens un auteur l’emploie avant de le citer.

L’ittibāʿ, dans l’usage de beaucoup de savants, désigne un degré intermédiaire : suivre une position en comprenant, autant qu’on le peut, sur quoi elle repose. C’est l’horizon vers lequel tout étudiant doit tendre. Mais comprendre la preuve de son école ne fait pas de toi un mujtahid capable d’arbitrer entre les écoles.

Le hadith du juge

« Lorsque le juge fait un effort d’interprétation et trouve juste, il a deux récompenses ; lorsqu’il fait un effort d’interprétation et se trompe, il en a une. » — al-Bukhārī, n° 7352 ; Muslim, n° 1716. Hadith authentique

Le point décisif est la compétence : le texte concerne le juge, c’est-à-dire quelqu’un qui possède la capacité de juger. Il montre qu’un mujtahid peut parvenir à une erreur tout en étant récompensé pour son effort qualifié ; il ne transforme pas toute lecture personnelle en ijtihād.

Les niveaux de mujtahid

Shāh Waliyyullāh al-Dihlawī, dans ʿIqd al-jīd, distingue plusieurs niveaux entre le mujtahid absolu et le musulman ordinaire : du mujtahid indépendant (les quatre imams, mais aussi al-Awzāʿī, al-Layth, al-Ṭabarī) jusqu’à celui qui ne connaît de la religion que les grandes lignes, en passant par le mujtahid affilié (Abū Yūsuf, al-Shaybānī) et le mujtahid à l’intérieur d’une école. Ibn al-Ṣalāḥ, dans Adab al-muftī, distingue de même le mufti indépendant et quatre degrés de mufti affilié, et constate déjà au VIIᵉ siècle que le rang du mufti indépendant absolu a disparu. Les classements varient dans le détail, mais leur conclusion est la même : chaque niveau apprend auprès du niveau supérieur, et le musulman ordinaire (sois franc avec toi-même, c’est toi et moi) suit quelqu’un qui sait. Ce n’est pas une faiblesse. C’est la voie normale de tout apprentissage humain, et c’est celle que le Coran ordonne.

À chacun son devoir

Situation Ce qui est attendu
Nouveau musulman ou débutant Apprendre les obligations indispensables, puis demander les détails à un enseignant fiable.
Pratiquant sans formation juridique Interroger un savant reconnu, appliquer sa réponse de bonne foi, et ne pas se prendre pour l’arbitre des écoles.
Étudiant Suivre un programme cohérent, apprendre les preuves de son école, puis aborder les divergences à mesure qu’il acquiert les outils.
Juriste capable de comparer les avis Examiner textes et méthodes à la hauteur de ses compétences, sans réflexe partisan.
Mujtahid dans une question Déployer toute la recherche requise, respecter les consensus établis, puis retenir ce qu’il estime fondé.

On peut être compétent dans une question et non dans une autre. Un spécialiste du hadith n’est pas automatiquement un juriste complet, pas plus que le juriste n’est automatiquement un critique accompli des chaînes de transmission.

Sources de ce chapitre : al-Bukhārī, n° 100 et 7352 ; Muslim, n° 2673 et 1716 ; Abū Dāwūd, n° 336 ; Ibn ʿAbd al-Barr, Jāmiʿ bayān al-ʿilm wa-faḍlih ; al-Khaṭīb al-Baghdādī, al-Faqīh wa-l-mutafaqqih ; al-Shāfiʿī, al-Risāla ; al-Ghazālī, al-Mustaṣfā ; al-Āmidī, al-Iḥkām ; Ibn Qudāma, Rawḍat al-nāẓir ; Ibn al-Ṣalāḥ, Adab al-muftī ; Shāh Waliyyullāh, ʿIqd al-jīd. Degré : hadiths principaux authentiques ; parole d’Ibn Masʿūd rapportée ; classifications des mujtahids selon les auteurs.

Et Allah est le plus savant.