Le waswâs à l’ère d’Internet, chez l’enfant et dans le couple — Le waswâs (10/13)

Le waswâs : sortir de la prison du doute › Partie 10 sur 11 · lecture 5 min

Chapitre 22 — Le waswâs à l’ère d’Internet et de l’intelligence artificielle

Ibn Qudâma et Ibn al-Qayyim combattaient un waswâs né de l’ignorance de la Sunna. Celui des jeunes musulmans de France naît souvent de l’inverse : un excès d’informations, accessibles à toute heure, contradictoires, et consultées pour se rassurer. Le problème n’est plus l’absence de réponse ; c’est l’impossibilité de considérer la question comme close.

Le scénario

Un jeune regarde une vidéo sur les annulatifs de l’islam. Il prend peur. Il ouvre trois avis contradictoires, cherche le terme arabe, tombe sur un forum, puis interroge un assistant d’intelligence artificielle en reformulant vingt fois la même question. Chaque réponse le soulage quelques minutes. Chaque reformulation est une vérification. Au bout d’une nuit, il n’a plus de question : il a un waswâs, et un outil qui ne se lasse jamais de l’alimenter.

Le cycle

  1. L’obsession : une pensée ou un doute surgit (« et si ma prière d’hier était nulle ? »).
  2. L’angoisse monte.
  3. La compulsion : vérifier, chercher, demander, reformuler.
  4. Le soulagement, bref.
  5. Le retour du doute, plus fort, parce que le soulagement a appris au cerveau que la vérification était nécessaire.

Ce cycle est celui que décrivent les savants (« plus on vérifie, plus il réclame de vérifications », introduction) et celui que décrit la médecine du TOC. Internet n’en change pas la nature ; il en supprime les limites. Autrefois, le muwaswis devait attendre l’imam ; aujourd’hui, la vérification est dans sa poche, à toute heure, et chaque recherche en appelle une autre.

Ce que cela change dans le remède

  • Chercher l’avis le plus strict n’est pas de la prudence. Ibn al-Qayyim l’a montré (chapitre 13) : la précaution qui contredit la Sunna doit elle-même être abandonnée. En ligne, l’avis le plus strict est toujours disponible ; le trouver n’est pas une découverte, c’est une compulsion.
  • Une source, une école, un enseignant. Le muwaswis choisit une source fiable et s’y tient. Il ne compare pas, il ne « vérifie » pas une fatwa par une autre. Une réponse reçue une fois d’une personne fiable clôt la question.
  • Limiter pour un temps les contenus anxiogènes est permis, et parfois nécessaire : listes d’annulatifs, vidéos de peur, débats sans fin. On ne cesse ni de prier ni d’apprendre ; on cesse de chercher à être rassuré.
  • L’intelligence artificielle peut aider à comprendre une règle ou à retrouver un texte. Elle ne remplace ni un savant compétent pour un cas juridique réel, ni un professionnel de santé pour un TOC. Surtout, elle ne doit pas devenir une source de réassurance sans fin : un assistant qui répond toujours est, pour le muwaswis, exactement ce qu’était le robinet toujours ouvert pour celui que Satan poussait à gaspiller l’eau.

Le critère pour savoir si l’on cherche une réponse ou une réassurance découle du chapitre 18 : fait nouveau, réel, important, jamais posé, on demande, une fois ; même question, déjà répondue, besoin d’entendre encore « c’est valide », on s’abstient.

Chapitre 23 — L’enfant, l’adolescent, le couple

Le chapitre 12 s’adresse à l’entourage en général. Trois situations demandent davantage : l’enfant qui doute, l’adolescent qui se tait, et le conjoint pris dans les vérifications de l’autre.

L’enfant

Un enfant qui répète sa prière, qui pleure parce qu’il « n’a pas bien dit » le takbîr, qui refait ses ablutions avant chaque prière, n’a pas plus de religion que les autres : il a peur. La peur vient souvent de ce qu’on lui a enseigné d’abord les conditions d’invalidité avant la manière simple de prier, ou d’un adulte scrupuleux dont il imite l’inquiétude.

  • On lui apprend la prière comme le Prophète ﷺ l’a ordonnée aux parents : à sept ans on l’enseigne, à dix on l’exige (Abû Dâwûd, n° 495), et l’on enseigne d’abord la forme simple et valide, avant les détails.
  • On lui donne une règle courte, dite avec calme : « Tu l’as fait, c’est bon, on ne refait pas. » On ne vérifie pas à sa place, et l’on ne répond pas dix fois à la même question.
  • On lui dit que le Prophète ﷺ a appelé cette inquiétude « la foi pure », et que les Compagnons en parlaient sans honte.
  • On lui épargne les listes d’annulatifs et les vidéos de peur.
  • Si le doute gagne l’école, le sommeil ou les repas, on consulte : le TOC commence souvent dans l’enfance, et il se soigne d’autant mieux qu’il est pris tôt.

L’adolescent

L’adolescent, lui, se tait. La honte de ses pensées, la peur d’en parler à ses parents, la pression des réseaux et des contenus religieux anxiogènes l’isolent avec son doute, et le chapitre 22 décrit ce qu’il fait la nuit avec son téléphone. Les parents gagnent à parler les premiers, sans gravité excessive : dire que ces pensées existent, qu’elles ne sont pas un péché, qu’on en a eu soi-même. Ils lui donnent un adulte de confiance à qui parler (un imam, un enseignant, un proche) et, si besoin, un professionnel. Un adolescent qui évite la mosquée, qui ne prie plus parce qu’il « n’y arrive plus », ou qui parle de désespoir, a besoin d’aide tout de suite (chapitre 25).

Le couple

Le waswâs entre dans le mariage par trois portes : la pureté (le conjoint sommé de se relaver, les draps changés sans fin, les relations évitées par peur d’une impureté), le divorce (le mari qui demande chaque semaine s’il n’a pas prononcé une formule, l’épouse qui doute de la validité de son mariage) et la sincérité (« l’aime-je vraiment ? »).

  • Le conjoint ne participe pas aux vérifications. Il rappelle la règle une fois, gentiment, puis refuse de confirmer encore. Confirmer dix fois soulage une heure et nourrit le waswâs pour la semaine.
  • Il ne se moque pas et ne juge pas : la souffrance est réelle, et souvent honteuse.
  • Il ne laisse pas le doute dicter la vie du foyer. Relaver, interdire des pièces, refuser l’intimité au nom d’une impureté qui n’est pas certaine, n’est pas de la piété.
  • Il encourage à apprendre la règle auprès d’une seule personne, et à consulter si la vie du foyer en souffre.
  • Pour le divorce, les chapitres 7 et 13 donnent la règle : le divorce pensé n’a aucun effet ; on ne prononce rien « par précaution » ; un cas réellement prononcé se soumet une fois à un imam compétent, et la question est close.

Ibn al-Qayyim rapporte qu’un homme jura par le divorce de ne plus répéter son intention, la répéta, et fut séparé de sa femme (chapitre 15). Le waswâs ne menace pas seulement la prière : il menace le foyer. Le protéger est une raison de plus de ne pas lui obéir.

Et Allah est le plus savant.