Les arguments du muwaswis et leur réfutation — Le waswâs (7/13)

Le waswâs : sortir de la prison du doute › Partie 7 sur 11 · lecture 8 min

Chapitre 13 — Les arguments du muwaswis et leur réfutation

Le muwaswis ne se vit pas comme malade : il se croit plus scrupuleux que les autres et dispose d’arguments. Ibn al-Qayyim les a recensés un à un dans Ighâtha (éd. Shams, 1/222-226 et 1/299-303) pour les réfuter. Connaître ces réponses désarme le waswâs, car il parle presque toujours avec ces mêmes mots.

1. « Ce n’est pas du waswâs, c’est de la précaution. » Le muwaswis dit : « وإنما نسميه احتياطا واستظهارا » — nous l’appelons précaution et sûreté. Ibn al-Qayyim répond : appelez-le comme vous voulez, la seule question est de savoir s’il est conforme à ce que faisait le Prophète ﷺ ou s’il le contredit. Changer le nom d’une chose n’en change pas la nature, pas plus qu’on ne rend le vin licite en l’appelant autrement. La précaution récompensée est celle de suivre la Sunna ; celle qui la contredit doit elle-même être abandonnée (chapitre 6).

2. « Le Prophète ﷺ a dit : laisse ce qui te fait douter. » C’est l’argument le plus fréquent. Ibn al-Qayyim le retourne : les hadiths sur les choses douteuses sont « من أقوى الحجج على بطلان الوسواس » — parmi les arguments les plus forts contre le waswâs. Car ce qui est clair, c’est la Sunna ; ce qui est douteux, c’est précisément le waswâs, qui n’a ni texte ni pratique des Compagnons pour lui. Le croyant scrupuleux laisse donc le waswâs pour revenir à la Sunna.

3. « Le Prophète ﷺ craignait de manger une datte de l’aumône. » Le Prophète ﷺ trouva une datte et dit que, sans la crainte qu’elle provienne de l’aumône, il l’aurait mangée. Mais il y avait une cause réelle : deux sortes de dattes entraient chez lui, celles de l’aumône et les autres. C’est le fondement du scrupule pieux (waraʿ), qui repose sur un doute fondé ; le waswâs, lui, porte sur ce que l’on a vu et fait de ses propres mains.

4. « Des Compagnons ont exagéré. » Le muwaswis invoque Ibn ʿUmar, qui se lavait l’intérieur des yeux, ou Abû Hurayra, qui prolongeait le lavage des membres. Ce sont des actes individuels, que les autres Compagnons n’ont pas adoptés et qui ne sauraient l’emporter sur la pratique constante du Prophète ﷺ. Celui qui veut suivre un Compagnon a, dans les paroles réunies au chapitre 5, l’exemple de la majorité d’entre eux.

5. « L’imam Mâlik a jugé divorcé celui qui doutait. » Une fatwa attribuée à Mâlik considère qu’en cas de doute sur le nombre de divorces prononcés, on retient le plus grand. Ibn al-Qayyim répond qu’elle fait partie des avis « مما يحتج له، لا مما يحتج به » — qu’il faut justifier, non de ceux qui servent de preuve ; elle ne concerne pas le waswâs, et la majorité des savants s’en tient à la certitude du mariage.

6. « Je prononce le divorce par précaution. » Certains, dans le doute, prononcent un divorce « pour être sûrs ». Ibn al-Qayyim rapporte de l’imam Aḥmad que ce n’est pas une précaution : cela interdit une femme à son mari et la rend licite à un autre. La précaution est de garder le mariage, qui est la certitude.

7. « Nous sommes plus attachés à la Sunna que vous. » Le muwaswis dit à ceux qui le reprennent : « فلستم بأسعد منا بالسنة » — vous n’êtes pas plus heureux que nous avec la Sunna. La réponse est simple : la balance est ce que faisaient le Prophète ﷺ et ses Compagnons. Ibn al-Qayyim cite, à propos de ceux qui ne priaient que sur un tapis, la parole d’Ibn Masʿûd : « لأنتم أهدى من أصحاب محمد، أو على شعبة ضلالة » — ou bien vous êtes mieux guidés que les Compagnons de Muḥammad, ou bien vous êtes sur une branche d’égarement.

8. « C’est une maladie, je n’y peux rien. » Ibn Qudâma répond que la maladie, c’est d’accepter les suggestions de Satan. La médecine d’aujourd’hui confirme le fond : le TOC se soigne en refusant d’obéir à la compulsion. Ce propos vise celui qui se cache derrière sa faiblesse pour ne pas lutter. Celui qu’un TOC sévère accable n’est pas un désobéissant : la responsabilité juridique, la souffrance subie et les capacités réelles se jugent séparément. La maladie n’excuse pas l’abandon du combat ; elle appelle le soin (chapitres 10 et 25).

9. « Je préfère en faire trop que pas assez. » C’est exactement l’une des deux poussées de Satan : l’excès lui convient autant que la négligence, et « peu lui importe laquelle l’emporte ».

Chapitre 14 — Ce que la Sunna a facilité et que le muwaswis a durci

Ibn Qudâma consacre le plus long chapitre de son épître, et Ibn al-Qayyim une quarantaine de pages, aux facilités de la Sunna en matière de pureté. Le muwaswis qui les découvre comprend que ses exigences ne viennent pas de la religion.

Situation Ce que dit la Sunna Référence
Prier en sandales Le Prophète ﷺ priait en sandales ; il ordonna de se distinguer des juifs, qui ne priaient ni en sandales ni en chaussons al-Bukhârî, n° 386 ; Abû Dâwûd, n° 652
Une impureté sur les sandales Les frotter contre la terre ; Jibrîl l’avertit d’une impureté pendant la prière, il les ôta et continua sans recommencer Abû Dâwûd, n° 385 et 650
Le chemin souillé vers la mosquée « Le chemin qui suit est-il plus propre ? — Oui. — Celui-ci compense celui-là » Abû Dâwûd, n° 384
Où prier « La terre entière m’a été faite mosquée et moyen de purification », sauf le cimetière et le hammam al-Bukhârî, n° 335 ; Muslim, n° 521 ; Abû Dâwûd, n° 492
Les enclos à moutons « Priez-y, car il y a de la bénédiction » Muslim, n° 360 ; Abû Dâwûd, n° 184
La natte noircie par l’usage Anas l’aspergeait d’eau et le Prophète ﷺ priait dessus al-Bukhârî, n° 380 ; Muslim, n° 658
Porter un enfant en priant Il priait en portant Umâma ; al-Ḥasan ou al-Ḥusayn monta sur son dos et il prolongea sa prosternation al-Bukhârî, n° 516 ; an-Nasâʾî, n° 1141
Le chat « Il n’est pas impur, il fait partie de ceux qui circulent parmi vous » Abû Dâwûd, n° 75 ; at-Tirmidhî, n° 92
La femme en période de règles Il buvait à l’endroit même où ʿÂʾisha avait bu Muslim, n° 300
Les vêtements et la vaisselle des non-musulmans ʿUmar fit ses ablutions avec l’eau de la jarre d’une chrétienne al-Bukhârî, d’après ʿUmar (taʿlîq)
La nourriture des gens du Livre « … vous sont autorisées les bêtes égorgées par les gens du Livre » Coran, al-Mâʾida, 5:5
L’eau L’eau est pure tant que l’impureté n’en a pas changé la couleur, le goût ou l’odeur (puits de Buḍâʿa) Abû Dâwûd, n° 66 ; at-Tirmidhî, n° 66
Les chiens dans la mosquée À l’époque du Prophète ﷺ, des chiens entraient et sortaient de la mosquée, sans qu’on asperge rien al-Bukhârî, n° 174
La terre souillée Abû Qilâba : « جفاف الأرض طهورها » — la terre se purifie en séchant ʿAbd ar-Razzâq, 3/158 ; Ibn Abî Shayba, 1/59, avec le libellé « إذا جفت الأرض فقد زكت »

Ibn al-Qayyim résume : ce sont « أشياء سهل فيها المبعوث بالحنيفية السمحة؛ فشدد فيها هؤلاء » — des choses que le Prophète envoyé avec la religion droite et tolérante a rendues faciles, et que ces gens ont rendues dures (1/255). Il rappelle le hadith « Les outranciers ont péri » (Muslim, n° 2670) ainsi que la parole d’Ibn Masʿûd décrivant les Compagnons comme ceux qui faisaient preuve du moins d’affectation.

Chapitre 15 — Ce que coûte le waswâs

Ibn al-Qayyim dresse la liste d’une quinzaine de méfaits du waswâs, à partir de l’épître d’Ibn Qudâma, et conclut que ses méfaits réels sont bien plus nombreux. Les voici regroupés ; le muwaswis gagne à les relire chaque fois qu’il est tenté de « recommencer pour être sûr ».

Ce qu’il coûte dans la religion

  • Il fait croire que la Sunna ne suffit pas, ce qui, sans l’excuse de l’ignorance, serait une opposition au Messager ﷺ.
  • Il fait commettre ce que le hadith qualifie de faute, de transgression et d’injustice, en croyant se rapprocher d’Allah.
  • Il fait perdre le takbîr d’ouverture avec l’imam, une unité, la prière en commun, voire l’heure de la prière.
  • Il peut annuler la prière : répéter des syllabes jusqu’à déformer les mots l’invalide vraisemblablement, selon Ibn Qudâma ; et s’il est imam, le muwaswis gâte aussi la prière de ceux qui le suivent.
  • Il fait de la prière, « la plus proche des obéissances », ce qui éloigne le plus d’Allah, plus que les grands péchés, écrit Ibn Qudâma.
  • Il réduit ou fait perdre la récompense : les ablutions qui dépassent la Sunna ne comptent pas parmi celles dont on dit qu’elles effacent les péchés.
  • Il fait la joie de Khinzib et de Satan, qui obtient de l’adorateur ce qu’il ne pouvait obtenir par le péché.

Ce qu’il coûte dans la vie

  • Le temps : des heures perdues chaque jour en ablutions et en répétitions.
  • Le corps : plongées dans l’eau froide, peau abîmée, yeux lavés de l’intérieur, nuits sans sommeil.
  • La pudeur : à force de se laver et de vérifier, certains découvrent leur nudité devant les autres.
  • Les biens : l’eau gaspillée, et lorsqu’elle appartient à autrui, comme au hammam, une dette envers son propriétaire.
  • La dignité : le muwaswis devient, écrit Ibn Qudâma, la risée des enfants.
  • La famille : serments de divorce prononcés pour « s’obliger » à cesser, puis rompus ; foyers rendus invivables par les exigences de pureté.
  • La raison : celui qui obéit au waswâs, écrit al-Haytamî, finit parmi les fous, voire pire.

Trois récits rapportés par les savants

Le serment. Ibn al-Qayyim rapporte, d’un témoin de confiance, le cas d’un muwaswis qu’il avait lui-même vu répéter son intention au point d’éprouver les fidèles derrière lui. L’homme jura par le divorce de ne plus la répéter, la répéta, et fut séparé de sa femme ; elle épousa un autre homme et en eut un enfant avant de lui revenir (Ighâtha, 1/234).

L’intention déformée. Un muwaswis voulut dire dans son intention « adâʾan li-Llâh » (« en acquittement, pour Allah »), mais prononça dans son trouble « adhâʾan li-Llâh » (« en nuisance, pour Allah »). Son voisin de rang ajouta : « …et pour Son Messager, Ses anges et l’assemblée des fidèles » (Ibn Qudâma, cité dans Ighâtha, 1/234-235).

Le salut. Un muwaswis dit à Ibn Qudâma qu’il ne parvenait plus à prononcer « as-salâmu ʿalaykum ». Ibn Qudâma lui répondit : « Dis-le comme tu viens de le dire maintenant, et tu seras tranquille ! » Il venait de le prononcer sans peine en racontant son problème (Ighâtha, 1/235).

Et Allah est le plus savant.