L’islam à la télévision : qui sont les invités des plateaux, ce que l’opinion croit, ce que vivent les musulmans, et les leviers pour que ça change.
Qui parle de l’islam sur les plateaux, et qui n’y parle jamais
En octobre 2019, après l’incident de Dijon, Libération a compté sur quatre chaînes d’information 85 débats et 286 interventions sur le voile, « sans aucune femme voilée » parmi les intervenants (Acrimed pour la CNCDH). C’est le résumé de trente ans de plateaux : on parle des musulmans, on ne parle pas avec eux, et quand on les invite, on choisit lesquels.
Les « experts ». Après le 13 novembre 2015, le journaliste David Thomson (RFI), l’un des rares à avoir enquêté sur les djihadistes, constatait : « Les plateaux télé et radios sont trustés par des gens qui n’ont mené aucun travail empirique sur le sujet » ; Libération ajoutait : « On connaît d’ailleurs davantage leur visage que leur véritable CV » ; le rapport Fuchs du CNRS notait que « les décideurs ont pris l’habitude de se reposer sur des experts souvent liés à leurs cercles » (Slate). Le champ est structuré par la querelle Gilles Kepel (l’islamisme comme projet) contre Olivier Roy (« le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste »), mais sur les plateaux c’est la ligne Kepel qui domine, pour une raison simple : elle désigne un ennemi, l’autre désigne un problème social. Florence Bergeaud-Blackler, dont le livre Le Frérisme et ses réseaux (2023) a fourni le vocabulaire du rapport gouvernemental de 2025, est devenue l’invitée permanente de CNews et de Sud Radio. Aucun comptage nominatif des invités « islam » n’existe ; ce dossier n’invente donc pas de chiffres par personne.
Le « musulman de service ». La figure a un nom et une histoire. Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, a été pendant quinze ans l’imam des plateaux. Pascal Boniface (IRIS) l’a décrit en 2013 : « Il n’est en rien représentatif des musulmans », « il dit ce que la majorité a envie d’entendre de la part d’une minorité » ; en décembre 2012, il comptait 37 abonnés sur Twitter pour une exposition médiatique maximale (IRIS). Mohamed Sifaoui, présenté pendant vingt ans comme « spécialiste de l’islamisme », a été auditionné par le Sénat le 15 juin 2023 dans l’affaire du Fonds Marianne : son association avait reçu 355 000 € d’argent public pour une production jugée « d’une rare pauvreté », servant surtout à le rémunérer ; le rapport du Sénat parle de « fiasco » et de « coup politique » (Public Sénat). Zineb El Rhazoui, Razika Adnani, Amine Elbahi, Hakim El Karoui : des parcours différents, une même fonction à l’antenne, celle de la « caution » qui autorise à dire d’un musulman ce qu’on ne dirait pas soi-même. Les voix institutionnelles (Chems-eddine Hafiz pour la Grande Mosquée de Paris, Mohammed Moussaoui, Tareq Oubrou, Ghaleb Bencheikh) sont invitées, elles, pour condamner : après chaque attentat, on leur demande de se désolidariser, jamais d’expliquer.
Les absents. Les chercheurs qui ont le plus travaillé sur l’islam de France (Vincent Geisser, Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Haoues Seniguer, Julien Talpin, Omero Marongiu-Perria, Rachid Benzine) publient dans les revues et parlent dans la presse spécialisée ; on ne les voit pas en plateau aux heures de grande écoute. Les imams de terrain n’y sont jamais. Et les savants de la tradition, ceux qui pourraient dire ce que l’islam enseigne réellement sur une question donnée, n’y existent pas : aucun média français ne traite un ʿālim comme on traite un théologien catholique ou un rabbin, c’est-à-dire comme quelqu’un dont la compétence sur sa propre religion va de soi. Sur l’islam, l’expert est par définition extérieur ; le musulman qui sait est suspect de prêcher.
Comment se fabrique le « bon musulman ». Thomas Deltombe a montré sur trente ans de JT que l’opposition entre « bons » et « mauvais » musulmans, puis entre « pacifiques » et « radicaux », est construite par les chaînes elles-mêmes et présentée comme une querelle d’interprétation des textes (Qantara). Jérôme Berthaut a observé de l’intérieur le JT de France 2 : les « fixeurs » choisissent dans les quartiers des habitants « correspondant aux attentes », et un sujet rattaché « à l’économie souterraine ou à l’islamisme » est « plus valorisant » pour celui qui le signe (Métropolitiques). Hajjat et Mohammed ajoutent que la suspicion d’intégrisme sert à disqualifier d’avance ceux qui dénoncent l’islamophobie. Le « bon musulman » n’est donc pas celui qui pratique bien ; c’est celui qui accepte le rôle écrit pour lui.
Les contre-exemples. Ils existent et il faut les nommer : « Islam » sur France 2 le dimanche matin ; « Questions d’islam » sur France Culture ; « Cultures d’islam » d’Abdelwahab Meddeb (France Culture, 1997-2014) ; la série « Musulmans de France » (Arte, 2010) ; le Bondy Blog ; le démenti de la rumeur halal par Le Nouvel Observateur et Interbev en mars 2012 ; le comptage de Libération en 2019 ; « Complément d’enquête » en novembre 2025. Le système produit ses propres correctifs ; ils arrivent après, ils touchent moins de monde, et ils ne changent pas la grille du lendemain.
Les effets mesurés : ce que l’opinion croit, ce que les musulmans vivent
Les Français surestiment par quatre la part de musulmans dans le pays, deux tiers jugent l’islam « incompatible » avec la République ou « trop présent », et les actes antimusulmans recensés par le ministère de l’Intérieur ont augmenté de 88 % en 2025, année où deux hommes ont été tués parce que musulmans. Dans le même temps, l’indice de tolérance de la CNCDH est à l’un de ses plus hauts niveaux depuis 1990. Ces chiffres ne se contredisent pas : ils décrivent une société dont la majorité devient plus tolérante pendant qu’une minorité, nourrie d’images, devient plus violente.
L’image dans les têtes. Ipsos, enquête « Perils of Perception » (2016) : les Français estiment la part de musulmans à 31 % de la population, contre environ 7,5 % à l’époque ; écart de 24 points, le plus élevé de tous les pays étudiés ; « la France se distingue par une surestimation massive » (Ipsos). La réalité, mesurée par l’INSEE et l’INED (enquête Trajectoires et origines 2, 2019-2020) : 10 % des 18-59 ans se déclarent musulmans, 29 % catholiques, 51 % sans religion (INSEE).
Ce que les sondages fabriquent et mesurent. Ipsos 2013 : 74 % jugent l’islam « intolérant ». Ifop-Sud Radio-CNews, octobre 2020 : « presque 80 % » pensent que « l’islamisme a déclaré la guerre à la France ». CNCDH 2024 : 45 % jugent que « l’islam menace l’identité de la France », 32 % voient les musulmans comme « un groupe à part » (23 % pour les juifs), la religion musulmane évoque « quelque chose de positif » pour 35 % seulement. Ifop, février 2025 : 68 % jugent que l’islam occupe « une place excessive dans l’espace public » (14 % pour le catholicisme) (Ifop). CSA pour Europe 1, CNews et le JDD, juin 2025 : 64 % jugent l’islam « incompatible avec les valeurs de la République » ; le commanditaire et le diffuseur sont le groupe Bolloré, le sondage mesure l’effet de ses propres antennes (Europe 1). CSA, novembre 2025 : 69 % favorables à l’interdiction du voile dans l’espace public, contre 61 % trois ans plus tôt. Ipsos « Fractures françaises », octobre 2025 : 77 % jugent l’islamophobie « présente dans la société », et la confiance dans les médias est à 34 % (Fondation Jean-Jaurès).
Le paradoxe de la tolérance. Le baromètre de la CNCDH, construit depuis 1990 par Nonna Mayer et Vincent Tiberj, donne pour 2025 un indice de tolérance de 64 sur 100, stable, « quatrième meilleur score depuis 1990 » ; les musulmans sont notés 3 points sous la moyenne, les Roms 14 points sous, les juifs 8 points au-dessus, les Noirs 15 au-dessus (CNCDH). Nonna Mayer : « Plus on rejette les immigrés, plus on rejette les personnes perçues comme juives, musulmanes », et « les personnes qui sont hostiles aux musulmans sont aussi les moins attachées à la laïcité ». L’indice est supérieur à 80 à gauche, de 46 au centre droit, de 50 chez les électeurs RN. C’est la thèse de Tiberj : la société ne se droitise pas, l’offre médiatique et politique si.
Ce que les musulmans vivent. Ifop pour la Grande Mosquée de Paris (septembre 2025, 1 005 musulmans interrogés) : 66 % ont subi un comportement raciste en cinq ans (20 % de la population générale) ; 82 % jugent la haine envers les musulmans « répandue », 81 % « en hausse » ; 74 % des femmes voilées ont subi une discrimination ; 51 % craignent une agression (Ifop). Julien Talpin et ses coauteurs (La France, tu l’aimes mais tu la quittes, 2024) ont recueilli 2 500 témoignages de musulmans diplômés partis à l’étranger : 54 % avaient au moins un bac + 5, et le motif central était « l’expérience du racisme et des discriminations ».
Les actes recensés par l’État. Le ministère de l’Intérieur a publié le 12 février 2026 son bilan 2025 : 326 actes antimusulmans, en hausse de 88 %, dont près des deux tiers d’agressions physiques, verbales ou en ligne ; 1 320 actes antisémites (−16 %) et 843 antichrétiens (+9 %) (ministère de l’Intérieur). Le ministère précise que ces chiffres « ne constituent pas une statistique institutionnelle » : ils ne comptent que les faits signalés à la police. La CNCDH estime à 1,2 million par an les victimes d’actes racistes, dont 97 % ne portent pas plainte.
| Année | Actes antimusulmans recensés |
|---|---|
| 2021 | 213 |
| 2022 | 188 |
| 2023 | 242 |
| 2024 | 173 |
| 2025 | 326 (+88 %) |
Source : ministère de l’Intérieur (DNRT, ex-SCRT), bilans annuels 2021-2025 ; chiffres 2021-2024 repris par la note de la commission des lois de l’Assemblée (mars 2025), chiffre 2025 du communiqué du 12 février 2026.
Après quatre années entre 170 et 250 faits, 2025 est le niveau le plus haut de la série, l’année des deux meurtres et du rapport sur les Frères musulmans.
Les deux meurtres de 2025. Aboubakar Cissé, 22 ans, Malien, est poignardé 57 fois le vendredi 25 avril 2025 dans la salle de prière de la mosquée de La Grand-Combe (Gard) ; l’auteur filme l’agonie en proférant des insultes antimusulmanes et poste la vidéo. Chronologie des réactions : première déclaration du ministre de l’Intérieur le samedi ; déplacement sur place le dimanche ; message du président de la République sur X le dimanche, environ 36 heures après les faits ; une partie de la droite dénonce « une grosse bourde » ; minute de silence d’abord refusée puis accordée à l’Assemblée, refusée au Sénat ; le parquet antiterroriste ne se saisit pas, la procureure écarte le terrorisme (« fascination morbide ») ; mise en examen pour meurtre à raison de la religion ; première expertise concluant à l’abolition du discernement, contre-expertise ordonnée (synthèse sourcée). Hichem Miraoui, 46 ans, coiffeur tunisien, est abattu de cinq balles par son voisin le 31 mai 2025 à Puget-sur-Argens (Var) ; Mediapart publie les années de messages de l’auteur (« sortir les fusils et tirer dans le tas », appels à voter Le Pen) ; le parquet antiterroriste se saisit, pour la première fois d’un homicide d’ultradroite ; mise en examen pour assassinat terroriste à raison de la religion (Mediapart). Dans l’affaire Philippine (septembre 2024), la réaction présidentielle avait été immédiate et la couverture continue pendant des semaines ; le meurtre de La Grand-Combe a disparu des antennes en quelques jours. Aucun comptage quantitatif de ce différentiel n’a été publié ; la chronologie des réactions officielles, elle, est établie.
Les médias font-ils voter ? La démonstration causale la plus rigoureuse est américaine : DellaVigna et Kaplan (Quarterly Journal of Economics, 2007) ont comparé 9 256 villes selon que Fox News y était ou non disponible en 2000 ; les républicains y ont gagné 0,4 à 0,7 point, et « Fox News a convaincu 3 à 28 % de ses téléspectateurs de voter républicain » (DellaVigna & Kaplan). Pour la France, Julia Cagé a quantifié sur vingt ans d’invités « le virage à droite pris par CNews à la suite de la prise de contrôle de Vincent Bolloré » et répond, sur un effet électoral : « Malheureusement les recherches sur les États-Unis nous laissent penser que oui » (La Vie des idées). Aucune étude française d’identification causale n’existe encore ; les données sont corrélationnelles (96 % des électeurs Zemmour voient l’islam comme une menace ; mais CNews n’est que la 5e chaîne regardée par les électeurs RN selon Harris en 2024). L’honnêteté oblige à dire : l’effet est probable, documenté ailleurs, et pas encore prouvé ici.
Ce qui peut changer : les leviers, du Parlement au lecteur
Le diagnostic est connu depuis 2022 et les remèdes sont écrits dans des rapports officiels ; ce qui manque n’est pas l’idée, c’est la volonté de l’appliquer à des groupes qui tiennent les antennes. Les leviers existent à quatre niveaux.
Au niveau de la loi (propositions du Sénat 2022 et des États généraux 2024, jamais votées) : un seuil de concentration unique calculé sur l’audience tous supports confondus, comme en Allemagne ; un droit d’agrément des rédactions sur la nomination de leur directeur, étendu à tous les titres aidés ; la déclaration publique de tout actionnaire au-delà de 5 % et des prêts consentis aux journaux ; une bonification des aides pour les titres dotés d’une charte d’indépendance et un plafonnement pour les groupes dont le propriétaire figure au classement des fortunes ; un financement pluriannuel de l’audiovisuel public soustrait au vote annuel ; une clause de conscience pour les éditeurs de livres.
Au niveau du régulateur : l’Arcom dispose depuis juillet 2024 de l’outil du « déséquilibre manifeste et durable » et l’a utilisé une fois en deux ans. Elle a annoncé un suivi des quatre chaînes d’information pour la campagne de 2027 ; le test sera de savoir si une seconde mise en demeure, puis une sanction, suivent en cas de récidive. La décision du Conseil d’État de 2024 lui en donne le droit ; sa composition lui en donne-t-elle la volonté ?
Au niveau des rédactions : les sociétés de journalistes sont le seul contre-pouvoir qui ait jamais fait reculer un propriétaire. Le Monde a obtenu son droit d’agrément par une mobilisation de 450 journalistes ; Marianne a empêché sa vente à Stérin ; La Croix a fait annuler une nomination. Là où la rédaction est remplaçable (i-Télé, JDD, Europe 1), elle perd ; là où le titre vaut par ses journalistes, elle gagne.
Au niveau du lecteur et du citoyen : quatre recours existent, peu utilisés par les musulmans.
- Le signalement à l’Arcom. Toute personne peut signaler un programme sur le site de l’Arcom ; c’est une saisine de RSF qui a conduit à la décision du Conseil d’État de 2024 et une autre à la mise en demeure de 2026. Les 400 saisines reçues en trois jours après la diffusion du discours de Zemmour par LCI en 2019 ont fait reconnaître une « erreur d’appréciation » par la chaîne.
- Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Créé le 2 décembre 2019, association de 30 membres (10 journalistes, 10 éditeurs, 10 représentants du public), il examine toute plainte du public sur un article ou un journal diffusé en France et rend des avis publics, sans pouvoir de sanction (presscouncils.eu). Plusieurs grands médias refusent de le reconnaître, ce qui est en soi une information ; ses avis, eux, sont cités par les tribunaux et par l’Arcom.
- Le droit de réponse (loi de 1881 pour la presse, loi de 1982 pour l’audiovisuel) : toute personne nommée ou désignée peut exiger la publication d’une réponse ; une association de mosquée mise en cause dans un bandeau peut l’exercer.
- L’argent. Un abonnement à un média indépendant pèse plus qu’un commentaire indigné ; Mediapart a prouvé qu’on peut faire vivre 156 salariés sans propriétaire ni publicité. Et les annonceurs écoutent : la campagne Sleeping Giants a retiré à CNews une partie de ses annonceurs en leur montrant à côté de quoi leurs publicités passaient.
Aucun de ces leviers ne demande de nouvelle loi. Ils demandent que les premiers concernés cessent de considérer la plainte, la saisine et l’abonnement comme des gestes inutiles.
Et Allah est le plus savant.