L’arbre de l’éternité · Chapitre 10 sur 12
X. 2030-2050 : le monde se scinde en deux
Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission
Voici, sans fiction inutile, ce que l’on peut raisonnablement voir venir si rien ne change de trajectoire.
Le monde du flux
Un assistant dans l’oreille dès l’enfance. Des implants pour ceux qui peuvent payer, des abonnements pour les autres. Des médecins devenus opérateurs d’interface, qui signent ce que la machine a vu. Des avocats, des enseignants, des ingénieurs dont la compétence se mesure à la qualité de leurs requêtes. Des élèves qui n’ont jamais rien mémorisé et ne savent pas ce que cela fait de savoir quelque chose. Des religions transformées en « contenus », des fatwas rendues par des systèmes dont les sources auront été achetées, des prêches optimisés pour les moteurs. Des amitiés par application, des mémoires externalisées, des deuils confiés à des avatars qui imitent la voix des morts. Un corps devenu abonnement, une mort repoussée comme une promesse qu’on vend chaque année un peu plus cher. Et, sous cet édifice, la « classe inutile » de ceux qui n’auront pas pu suivre, nourris, distraits, et gouvernés par ceux qui possèdent l’arbre.
Le monde de la chaîne
Et puis des communautés qui auront gardé ce qui ne se télécharge pas. Un Coran appris de bouche à oreille, avec une chaîne de noms. Un cercle d’étude hebdomadaire où l’on est présent en corps. Un métier qu’on fait avec ses mains. De la terre, de la nourriture qu’on sait produire. La prière en rangs, cinq fois par jour. Des mariages, des enfants, des anciens qu’on écoute. La vérification par les hommes, non par le volume. Des outils qu’on utilise sans leur donner son cœur.
Ces communautés auront l’air arriérées. Le Prophète ﷺ l’avait dit : « L’islam a commencé étranger et redeviendra étranger comme il a commencé ; bienheureux les étrangers » (Muslim). Et : « Viendra un temps où celui qui s’attachera à sa religion sera comme celui qui tient une braise » (Tirmidhî).
Mais voici le paradoxe qui fera l’histoire de ce siècle. Dans un monde où tout texte peut être fabriqué et toute voix clonée, où le passé lui-même devient réécrivable par ceux qui contrôlent les modèles, la technologie de vérification la plus robuste de la planète sera un texte vieux de quatorze siècles, porté dans des dizaines de millions de poitrines, avec des chaînes de noms, impossible à empoisonner, sans serveur, sans mise à jour et sans abonnement. Les huffâz seront la sauvegarde vivante du dernier texte inaltéré de l’humanité. Et l’isnâd, ce protocole que les orientalistes ont tant moqué, restera le seul système anti-contrefaçon qui ait jamais tenu mille quatre cents ans.
La ligne ne passera pas où l’on croit
Elle ne sera pas géographique. Elle traversera les mêmes villes, les mêmes familles, et la communauté musulmane elle-même : beaucoup de musulmans seront dans le flux, et ils y prieront distraitement, entre deux notifications. Le Coran a nommé les deux camps : ceux qui prennent « leur passion pour divinité » (45:23), et ceux qui « invoquent leur Seigneur matin et soir » ; et il a averti : « N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur inattentif à Notre rappel, qui suit sa passion et dont le comportement est outrancier » (18:28). Le choix se fera maison par maison.