L’arbre de l’éternité · Chapitre 8 sur 12
VIII. La transmission : ce que Djibrîl a fait et que la machine ne fera pas
Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission
La méthode de Djibrîl
Le premier mot de la révélation fut « Lis ! », adressé à un homme qui ne savait pas lire (96:1). Ce n’est pas un paradoxe : c’est une méthode. Djibrîl ne lui a pas remis un livre. Il l’a pris, l’a serré contre lui à trois reprises jusqu’à l’épuisement, et lui a fait répéter (Bukhârî). Corps, voix, présence. Puis Allah a réglé la pédagogie elle-même : « Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation. C’est à Nous qu’incombent sa collecte et sa récitation. Quand donc Nous le récitons, suis sa récitation. Puis c’est à Nous qu’incombe son explication » (75:16-19). Le Prophète ﷺ devait écouter, suivre, répéter, et recevoir l’explication ensuite, non enregistrer. « Nous te ferons réciter, et tu n’oublieras pas » (87:6). Le Coran fut révélé par fragments, « pour affermir ton cœur » (25:32) : la lenteur faisait partie du programme.
Et chaque année, en ramadan, Djibrîl venait réviser le Coran avec lui, deux fois la dernière année (Bukhârî). Le Messager d’Allah avait une révision annuelle avec un maître. Le hadith de Djibrîl, où l’ange vient enseigner la religion sous la forme d’un homme, ses genoux contre les genoux du Prophète ﷺ, ses mains sur ses cuisses (Muslim), dit la même chose : le maître est venu dans un corps.
La méthode du Prophète ﷺ
Il transmit comme il avait reçu. « Le meilleur d’entre vous est celui qui apprend le Coran et l’enseigne » (Bukhârî). « Prenez le Coran de quatre : Ibn Masʿûd, Sâlim, Muʿâdh et Ubayy » (Bukhârî) : des hommes, pas des feuilles. Il demanda à Ibn Masʿûd de lui réciter le Coran ; celui-ci s’étonna : « Je te le récite alors qu’il t’a été révélé ? » ; il répondit : « J’aime l’entendre d’un autre », et il pleura (Bukhârî). Les compagnons, rapporte Abû ʿAbd ar-Rahmân as-Sulamî, apprenaient dix versets et ne passaient aux suivants qu’après en avoir appris la science et la pratique (Ahmad, Tabarî). Jundub ibn ʿAbdillâh résume : « Nous avons appris la foi avant d’apprendre le Coran ; puis nous avons appris le Coran, et notre foi s’en est accrue » (Ibn Mâjah). L’éducation (tarbiya) précédait l’information. C’est cela, la clé.
Le livre n’a jamais voyagé seul
Quand ʿUthmân fit copier le Coran et l’envoya dans les provinces, il n’envoya pas des livres : il envoya avec chaque exemplaire un récitateur chargé de l’enseigner, Zayd à Médine, ʿAbdullâh ibn as-Sâ’ib à La Mecque, al-Mughîra ibn Shihâb à Damas, Abû ʿAbd ar-Rahmân as-Sulamî à Kûfa, ʿÂmir ibn ʿAbd Qays à Basra (Ibn Abî Dâwûd, Kitâb al-Masâhif ; ad-Dânî, al-Muqniʿ). Depuis ce jour, le texte n’a jamais circulé sans un homme. Aujourd’hui encore, l’ijâza en Coran se donne de bouche à oreille : l’élève récite l’intégralité du texte devant un maître qui l’a récité devant un maître, et ainsi de suite jusqu’au Prophète ﷺ, en chaînes de vingt-cinq à trente noms. Ce n’est pas du folklore. C’est la seule raison pour laquelle la prononciation du Coran a traversé quatorze siècles sans un seul appareil d’enregistrement.
De la poitrine au livre, du livre au moteur
Al-Shâtibî, dans al-Muwâfaqât, rapporte cette parole des anciens : « Autrefois la science était dans les poitrines des hommes ; puis elle a été transférée dans les livres, mais ses clés sont restées dans les mains des hommes. » Le livre, disaient-ils, ne s’ouvre pas sans quelqu’un qui en détient la clé.
On pourrait aujourd’hui prolonger la phrase : autrefois la science était compilée dans les livres et expliquée par les élèves des élèves, qui compilaient ces explications dans d’autres livres ; puis elle fut transférée dans des moteurs de recherche, puis dans l’intelligence artificielle. Les gens n’ont alors plus vu l’intérêt d’étudier, et c’est ainsi que les clés de la tarbiya n’ont plus été cherchées pour ouvrir les portes de la vraie compréhension.
Ibn Khaldûn avait décrit le mécanisme six siècles à l’avance. Dans la Muqaddima, il explique que la science est un art (sinâʿa) qui s’acquiert par un habitus (malaka), lequel ne se forme que par la répétition auprès d’un maître ; il consacre un chapitre entier à montrer que « la multiplicité des ouvrages est un obstacle à l’acquisition du savoir », et un autre à démontrer que le voyage pour rencontrer les maîtres « ajoute à la perfection de l’apprentissage », parce que les hommes tirent leur savoir « du contact direct et de la transmission orale ». Trop de livres, pas assez de maîtres : c’était le diagnostic du XIVe siècle. Nous en sommes à l’infini de texte et à zéro maître.
Les anciens avaient une maxime pour celui qui apprend seul dans les livres, le sahafî : « Celui dont le maître est son livre commet plus d’erreurs qu’il n’a de justesse. » Ils avaient une règle pour l’ordre des choses, celle de ʿUmar : « Instruisez-vous avant d’être placés à la tête des gens » (Bukhârî). Et ils avaient un avertissement, celui d’Ibn Masʿûd : « Les gens ne cesseront d’être en bien tant qu’ils prendront le savoir de leurs anciens et de leurs hommes de confiance ; quand ils le prendront des petits, ils périront » (Ibn ʿAbd al-Barr, Jâmiʿ bayân al-ʿilm). L’IA est le « petit » absolu : sans âge, sans piété, sans chaîne, et d’une assurance infinie.
Enfin, le Prophète ﷺ a dit : « Allah ne retire pas la science en l’arrachant des cœurs des hommes ; Il la retire en faisant mourir les savants, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul ; les gens prendront alors pour chefs des ignorants, qui seront interrogés et répondront sans science : ils s’égareront et égareront les autres » (Bukhârî, Muslim). Notez ce que ce hadith implique : dans la comptabilité d’Allah, une bibliothèque numérique n’est pas de la science. La science est ce qui est dans des poitrines. Quand le dernier homme à porter une discipline meurt, elle est retirée, même si son livre est en ligne. Et une machine qui répond à tout sans avoir appris de personne est très exactement le « chef ignorant qui répond sans science » annoncé par ce hadith.
Et les cours en ligne ?
Soyons honnêtes, car ce site est en ligne. Les cours à distance sont une grâce : ils portent la religion jusqu’à ceux qui n’ont ni mosquée ni maître à portée, et beaucoup de convertis ont fait par eux leurs premiers pas. Mais ils ont trois limites qu’il faut regarder en face. Ils ne corrigent pas votre prononciation ni votre geste en temps réel. Ils ne transmettent pas l’adab, qui se contracte par contagion, non par explication. Et ils ne donnent pas de chaîne, sauf s’ils débouchent sur une ijâza auprès d’un maître vivant. La règle est donc simple : le cours en ligne pour la carte, le cercle d’étude pour la route. Et méfiez-vous de la « certitude du clic » : le sentiment d’avoir compris parce que c’était bien expliqué. La multiplication des cours à distance n’est pas un péché ; elle devient un danger quand elle fait croire qu’on a fini.
Mûsâ et Khidr
Le Coran a fixé le modèle de l’apprentissage dans la sourate al-Kahf. Mûsâ, prophète qui a parlé à Allah, va trouver un serviteur d’Allah et lui demande : « Puis-je te suivre, à condition que tu m’enseignes de ce qu’on t’a enseigné ? » (18:66). Un voyage, un maître, une compagnie, de la patience, et des choses qu’on ne comprend qu’à la fin. La machine offre exactement l’inverse : pas de voyage, pas de compagnie, pas de patience, une explication immédiate, et jamais de fin. Ce n’est pas un hasard si cette sourate se récite chaque vendredi, ni si ses premiers versets protègent du Dajjâl. On y revient.