V. L’objectif et le danger : ce qu’ils disent, ce que cela produit

L’arbre de l’éternité · Chapitre 5 sur 12

V. L’objectif et le danger : ce qu’ils disent, ce que cela produit

Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission

Ce qu’ils disent

Ils disent vouloir abolir la souffrance, libérer l’homme de la loterie biologique, donner à chacun la santé, la longévité et l’intelligence. David Pearce, cofondateur de l’association mondiale, a écrit un Impératif hédoniste qui promet l’élimination de toute douleur par la biotechnologie. Beaucoup y croient, et beaucoup de médecins, d’ingénieurs et de patients ne pensent qu’à soigner. Il faut leur rendre cette justice.

Ce que cela produit : dix dangers

Mais un projet se juge aussi à ses fruits. En voici dix, du plus visible au plus grave. Les cinq premiers sont déjà mesurables ; les cinq derniers touchent à ce que l’homme est.

1. L’affaiblissement. Toute capacité déléguée s’atrophie. La coloscopie, la dissertation, mais aussi le sens de l’orientation (des études montrent que la mémoire spatiale décline chez ceux qui s’en remettent au GPS) et la mémoire elle-même (l’« effet Google », documenté dès 2011 : on retient moins ce qu’on sait pouvoir retrouver). Socrate, dans le Phèdre de Platon, avertissait déjà que l’écriture produirait l’oubli en donnant l’apparence du savoir sans sa réalité. L’écriture a été tempérée par des siècles de culture de la mémorisation ; l’IA supprime jusqu’à la lecture. Or le transhumaniste tient la faiblesse pour un défaut à corriger. Le Coran dit autre chose : « L’homme a été créé faible » (4:28). La faiblesse n’est pas un bogue ; elle est le dessin même de la créature, ce qui rend possible la servitude envers son Créateur. Le projet ne supprime pas la dépendance : il la déplace. D’Allah, de la famille, du maître, de la communauté, elle glisse vers une plateforme.

2. La dépendance commerciale. Regardez la structure du pacte. Un implant n’est pas une application qu’on désinstalle. Il appartient à l’entreprise ; il exige des mises à jour, un serveur, un abonnement. Le premier prix évoqué pour l’implant visuel de Neuralink dépasse cent mille dollars. Posez les questions que les brochures ne posent pas : que se passe-t-il si l’entreprise fait faillite, si le serveur s’arrête, si l’abonnement augmente, si le fabricant impose une mise à jour, si les données sont revendues, si le patient refuse les nouvelles conditions d’utilisation, si l’implant est piraté ? L’histoire récente a déjà répondu : en 2020, la société Second Sight a cessé de soutenir ses implants rétiniens Argus II, laissant des patients avec une technologie morte dans l’œil. La promesse était « nous allons vous rendre plus fort » ; la réalité est « vous ne fonctionnez plus sans notre infrastructure ». Le pacte faustien est complet : une promesse d’éternité contre une dépendance totale envers ceux qui possèdent l’arbre. Le danger n’est pas que la machine prenne le contrôle de l’homme ; c’est que l’homme remette volontairement les clés de son propre corps à une société privée.

3. Le contrôle politique. Toute technologie puissante crée une relation de pouvoir. Celui qui contrôle les données, les infrastructures, les algorithmes, les implants et les systèmes d’identification décide pour les autres. L’IA sert déjà à noter, trier et surveiller : qui obtient un crédit, un emploi, un traitement, une place. L’homme augmenté ne sera pas nécessairement un homme libre ; il sera un homme davantage mesuré, localisé, classé, et désactivable. Les théoriciens sont explicites. Harari, à Davos, explique que ceux qui détiendront les données contrôleront l’avenir et que l’homme est devenu un animal piratable. Bostrom, dans son article sur l’« hypothèse du monde vulnérable » (2019), envisage sérieusement une surveillance mondiale généralisée comme prix de la sécurité. À cela s’ajoute une fuite plus subtile : la dilution de la responsabilité. « L’algorithme l’a décidé », « le système l’a classé comme dangereux », « la machine a donné la réponse » : l’homme se cache derrière l’outil. Or aucune machine ne portera le péché à sa place. « Nul ne portera le fardeau d’autrui » (6:164), et « chacun de vous est un berger, et chacun est responsable de son troupeau » (Bukhârî, Muslim). L’utilisateur, le concepteur, le décideur répondront de ce qu’ils ont délégué.

4. Une humanité à deux vitesses. Ce n’est pas nous qui le disons. Dès 1997, le généticien de Princeton Lee Silver prédisait dans Remaking Eden une scission entre les « GenRich », enrichis génétiquement, et les « Naturals ». Harari écrit qu’une élite pourrait s’« améliorer » en surhommes pendant que la masse rejoint la « classe inutile ». Quand l’augmentation coûte cent mille dollars, la question n’est pas de savoir si le monde se divisera, mais qui sera de quel côté. Une société qui classe les personnes selon leur performance finit par mépriser les malades, les vieux, les pauvres et les handicapés. C’est l’exact inverse de l’éthique prophétique : « Ne recevez-vous pas secours et subsistance grâce à vos faibles ? » (Bukhârî) ; « Cherchez-moi parmi vos faibles, car c’est par eux que vous êtes secourus et pourvus » (Abû Dâwûd, Tirmidhî).

5. L’eugénisme sous un nouveau nom. L’eugénisme ne disparaît pas quand on remplace le mot par « optimisation ». Il passe aujourd’hui par le diagnostic prénatal, le tri d’embryons, l’édition génétique et la pression sociale sur les parents. En 2018, He Jiankui a fait naître deux bébés au génome modifié ; il a été condamné, mais le précédent existe. Des sociétés proposent déjà de classer des embryons selon des scores génétiques prédictifs, et certaines vont jusqu’à annoncer des scores d’intelligence. La sélection commence toujours par une maladie grave, puis s’étend à la taille, à l’apparence, au sexe, aux capacités. La question devient : qui décidera de ce qu’est un humain « réussi » ? Le fil est continu, de Galton à Julian Huxley et de Huxley aux laboratoires d’aujourd’hui. L’islam répond par un verset qui interdit de traiter l’enfant comme un produit commandé : « À Allah appartient la royauté des cieux et de la terre. Il crée ce qu’Il veut : Il donne des filles à qui Il veut, des garçons à qui Il veut, ou bien Il donne à la fois garçons et filles, et Il rend stérile qui Il veut » (42:49-50). L’enfant est un don reçu, non une commande passée.

6. L’âme réduite à un calcul. Le « téléchargement de l’esprit » repose sur un postulat : la conscience ne serait qu’un flux d’informations, un algorithme tournant sur un support biologique ; il suffirait de numériser les connexions du cerveau pour transférer une personne. C’est une erreur sur la nature humaine, et on peut la montrer sans même ouvrir le Coran. Si l’on pouvait copier votre esprit, on pourrait le copier deux fois : laquelle des deux copies serait vous ? Aucune, évidemment. Une copie de vos souvenirs qui parle avec votre voix n’est pas vous, pas plus qu’un portrait n’est le modèle. Le transhumanisme ne résout pas la question de l’identité ; il la remplace par une question technique : peut-on reproduire assez de données pour donner l’illusion d’une continuité ? Le Coran, lui, ferme la porte avec sobriété : « Ils t’interrogent sur l’âme (rûh). Dis : l’âme relève de l’ordre de mon Seigneur, et il ne vous a été donné que peu de science » (17:85). Ghazâlî rappelle, dans le livre des merveilles du cœur de l’Ihyâ’, que la réalité de l’âme fait partie de ce que le Prophète ﷺ n’a pas dévoilé, précisément parce qu’elle échappe à nos instruments. L’homme n’est pas un ordinateur : il est un corps, un cœur (qalb), une âme charnelle (nafs) et un esprit (rûh), et ce qui donne sa valeur à un acte n’est pas son résultat mais son intention : « Les actes ne valent que par les intentions » (Bukhârî, Muslim). Une machine n’a pas d’intention ; elle n’est pas responsable de ses actes devant Allah ; elle ne sera pas jugée. Un esprit numérisé ne serait qu’un simulacre : le reflet d’une ombre qu’on tenterait d’immortaliser. L’immortalité véritable, l’islam la connaît : « Toute âme goûtera la mort, puis c’est vers Nous que vous serez ramenés » (29:57). Ce n’est pas une copie qui ressuscite ; c’est la personne, par Celui qui l’a créée la première fois.

7. La vérité fabriquée et la perte du réel. L’IA produit à volonté de fausses voix, de fausses vidéos, de faux témoignages, de fausses citations, de fausses biographies. Le monde passe d’un excès d’information à un excès d’informations impossibles à authentifier. Dans le domaine religieux, c’est particulièrement grave : des « hadiths » inventés, des versets mal traduits, des fatwas fabriquées circulent déjà ; on y reviendra. Mais il y a plus profond. Le monde réel est le support même de la foi : « Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes » (41:53) ; les croyants « méditent sur la création des cieux et de la terre » (3:190-191). Un homme enfermé dans un flux de contenus synthétiques, de réalités immersives et de simulations fabriquées par d’autres hommes est coupé des signes (âyât) que le Créateur a placés dans le ciel, la mer, le corps, la naissance et la mort. Il ne perd pas seulement la vérité des faits ; il perd le monde où Allah se fait connaître. Le Coran avait nommé la méthode : « des paroles enjolivées pour tromper » (6:112).

8. Une religion de remplacement. Tout ce qui précède dessine une foi complète, avec ses églises et ses martyrs congelés. Elle a un dieu à venir (la Superintelligence), un paradis (l’immortalité numérique), une résurrection (le téléchargement), une apocalypse (la Singularité) et un clergé (les ingénieurs). Elle a même son commandement, devenu le slogan de Bryan Johnson : « Ne meurs pas. » Et elle ne demande qu’une chose : la confiance.

9. Le risque existentiel : les apprentis sorciers. Voici le danger que les partisans eux-mêmes reconnaissent, et c’est ce qui le rend si étrange. Nick Bostrom, fondateur de l’association transhumaniste mondiale, a consacré Superintelligence (2014) à montrer qu’une intelligence artificielle dépassant l’homme pourrait poursuivre des objectifs incompatibles avec notre survie, et qu’on ne sait pas la contrôler : c’est le « problème de l’alignement ». En mai 2023, une déclaration d’une seule phrase, signée notamment par les dirigeants d’OpenAI, de Google DeepMind et d’Anthropic, ainsi que par Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, deux fondateurs de la discipline, affirmait que réduire le risque d’extinction lié à l’IA devait être une priorité mondiale, au même rang que les pandémies et la guerre nucléaire. Hinton avait quitté Google le même mois pour pouvoir alerter librement. Autrement dit : ceux qui construisent la chose déclarent qu’elle pourrait nous exterminer, et continuent de la construire, chacun expliquant qu’il vaut mieux que ce soit lui plutôt qu’un autre. Le Coran a décrit cette psychologie avec une précision troublante : « Quand on leur dit : “Ne semez pas la corruption sur la terre”, ils disent : “Nous ne sommes que des réformateurs !” Certes, ce sont eux les semeurs de corruption, mais ils n’en ont pas conscience » (2:11-12). Et la première question jamais posée au sujet de l’homme, par les anges eux-mêmes, fut celle-ci : « Vas-tu y établir quelqu’un qui y sèmera la corruption et répandra le sang ? » (2:30). L’ifsâd fî-l-ard, la corruption sur la terre, atteint ici son degré ultime : l’homme qui fabrique sa propre fin en croyant fabriquer son salut. Il ne s’agit pas de prophétiser la catastrophe ; il s’agit de constater que le projet est mené, de leur propre aveu, sans que personne sache l’arrêter.

10. L’impasse matérielle : le mensonge du « dématérialisé ». Le transhumanisme vend un monde fluide, virtuel, désincarné. La réalité est l’inverse : le numérique est l’une des industries les plus matérielles qui soient. Selon l’Agence internationale de l’énergie (2025), les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures en 2024, près de 1,5 % de l’électricité mondiale, et cette consommation devrait plus que doubler d’ici 2030, tirée par l’IA. Entraîner un seul grand modèle de langage a nécessité, selon des estimations universitaires, des centaines de milliers de litres d’eau douce pour le refroidissement. Il faut des terres rares, du cuivre, du lithium, des mines, des barrages et des centrales pour faire tourner « l’immatériel ». L’illusion d’une immortalité numérique repose sur un pillage bien réel de la création. Or l’homme n’est pas propriétaire de la terre : il en est le gérant. « C’est Lui qui a fait de vous les successeurs sur la terre » (6:165). « Le monde est doux et verdoyant, et Allah vous y a établis comme gérants pour voir comment vous agirez » (Muslim). « Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès : Il n’aime pas ceux qui commettent des excès » (7:31). Le Prophète ﷺ reprocha à Saʿd de gaspiller l’eau de ses ablutions, « même si tu étais au bord d’un fleuve » (Ibn Mâjah, Ahmad). Le projet d’immortalité technologique épuise la terre pour préserver l’orgueil de quelques-uns et fait payer à tous l’illusion de ne pas mourir : « La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les mains des hommes ont accompli » (30:41).

Le verdict

« Affaiblir l’homme et l’asservir » : est-ce l’intention ? Pour la plupart des ingénieurs, non. Pour la structure du projet, oui, et de façon mesurable. Pour certains idéologues, oui, et ils l’écrivent. L’islam permet de sortir de ce faux débat sur les intentions, parce qu’il enseigne que la servitude n’est pas une option : elle est la condition de toute créature. Le Prophète ﷺ a dit : « Malheur au serviteur du dinar, au serviteur du dirham, au serviteur du vêtement… » (Bukhârî). Ibn Taymiyya, dans son traité al-ʿUbûdiyya, explique que celui qui n’est pas serviteur d’Allah devient serviteur de ce qu’il espère et de ce qu’il craint. La seule question que pose le transhumanisme n’est donc pas « serons-nous dépendants ? », mais : « de qui ? »