Le catalogue (1/3) : l’Univers-dieu, le moi divinisé, la loi d’attraction

Dossier New Age · chapitre 3 sur 9

Ce qu’on nous dit, où on le voit, et ce que répond l’islam : Dieu réduit à une énergie impersonnelle, l’homme divinisé, la loi d’attraction et la « manifestation ».

A. « Tout est Un » : Dieu réduit à une énergie, l’Univers érigé en dieu

Ce qu’on nous dit

Le socle du New Age est le monisme : il n’existe qu’une seule réalité, une énergie-conscience dont tout est fait, y compris nous. « Dieu » n’est pas un Être qui a créé le monde et s’en distingue ; il est le monde, ou le fond du monde, ou la conscience du monde. On l’appelle la Source, le Tout, l’Univers, la Conscience, la Force, Gaïa. Puisque tout est un, nous sommes « Dieu qui s’ignore » ; l’éveil consiste à s’en souvenir. Conversations avec Dieu de Walsch le dit sans détour : nous sommes Dieu, et Dieu ne juge rien. Tolle parle d’un « Être » impersonnel auquel on accède en faisant taire le mental. Chopra répète que nous sommes « l’Univers » et qu’il n’y a pas de séparation.

Où on le voit

Star Wars (1977) et sa Force, « champ d’énergie créé par tout ce qui vit », que George Lucas a construite en lisant Joseph Campbell ; Avatar (2009) et Eywa, la déesse-réseau de Pandora ; Le Roi Lion (1994) et son « cycle de la vie » où les ancêtres veillent depuis les étoiles ; Soul (Pixar, 2020), où les âmes reçoivent leur personnalité dans un « Grand Avant » sans Créateur ; Lucy (Luc Besson, 2014), où l’héroïne, ayant activé « 100 % de son cerveau », se dissout dans l’Univers et déclare qu’elle est partout. Dans la chanson, Imagine de John Lennon (1971) fait rêver d’un monde sans paradis et sans religion — un hymne athée devenu, paradoxalement, l’hymne du New Age. Coldplay chante en 2021 une « puissance supérieure » indéfinie ; Florence + The Machine un « amour cosmique ». Et dans la vie courante : « l’Univers m’a envoyé un signe », « je fais confiance à l’Univers », « merci l’Univers ». Ces phrases, dites par des millions de personnes chaque jour, sont des professions de foi.

Ce que répond l’islam

La première parole de l’islam est une négation avant d’être une affirmation : « il n’y a pas de divinité » — puis « sauf Allah ». Le tawhid commence par déboulonner les idoles, y compris l’idole qui s’appelle « Univers ». Le Coran pose entre le Créateur et la création une distinction absolue, qui n’est pas une « séparation » douloureuse à guérir, mais la condition même de l’adoration.

قُلْ هُوَ اللَّهُ أَحَدٌ · اللَّهُ الصَّمَدُ · لَمْ يَلِدْ وَلَمْ يُولَدْ · وَلَمْ يَكُن لَّهُ كُفُوًا أَحَدٌ

Dis : « Il est Allah, Unique. Allah, Celui dont tout dépend. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré, et nul n’est égal à Lui. »

Coran 112, 1-4

لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ ۖ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ

Rien n’est semblable à Lui, et c’est Lui qui entend et qui voit.

Coran 42, 11

« Celui dont tout dépend » (al-Samad) : tout dépend de Lui, Il ne dépend de rien. Un dieu-énergie, lui, dépend de ses supports ; un dieu-Tout est aussi malade, aussi mortel, aussi injuste que le tout. Et « rien n’est semblable à Lui » exclut d’avance que la créature soit une parcelle de Lui.

L’idole « Univers » est d’ailleurs la plus vieille du monde. Les Arabes d’avant l’islam attribuaient la fortune et l’infortune au « temps » (al-dahr) : le Prophète ﷺ a rapporté qu’Allah dit : « Le fils d’Adam M’offense : il insulte le temps, alors que Je suis [le maître du] temps, c’est Moi qui fais alterner la nuit et le jour » (Bukhari 4826, Muslim 2246). Remplacez « le temps » par « l’Univers » et vous avez le New Age. Le Coran renvoie la question au bon endroit :

قُلْ مَن يَرْزُقُكُم مِّنَ السَّمَاءِ وَالْأَرْضِ أَمَّن يَمْلِكُ السَّمْعَ وَالْأَبْصَارَ وَمَن يُخْرِجُ الْحَيَّ مِنَ الْمَيِّتِ وَيُخْرِجُ الْمَيِّتَ مِنَ الْحَيِّ وَمَن يُدَبِّرُ الْأَمْرَ ۚ فَسَيَقُولُونَ اللَّهُ ۚ فَقُلْ أَفَلَا تَتَّقُونَ

Dis : « Qui vous nourrit du ciel et de la terre ? Qui possède l’ouïe et les regards ? Qui fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant ? Et qui administre toute chose ? » Ils diront : « Allah. » Dis alors : « Ne Le craindrez-vous donc pas ? »

Coran 10, 31

Qui « administre toute chose » (yudabbiru al-amr) ? Pas une énergie : Allah, qui entend, voit, veut, parle, pardonne et juge. Voilà pourquoi l’islam refuse le panthéisme sous toutes ses formes. Les savants ont nommé les deux variantes : hulûl (Dieu « habite » la créature) et ittihâd (Dieu et la créature ne font qu’un). Al-Ghazâlî, dans al-Munqidh min al-dalâl, rapporte que certains, parvenus aux états spirituels, s’imaginent qu’il s’agit d’inhabitation ou d’union, et tranche : tout cela est erreur. Ibn Taymiyya consacre des centaines de pages (dont son épître Ibtâl wahdat al-wujûd) à montrer que dire « tout est Dieu » revient à adorer les chiens, les porcs et les ordures, puisqu’ils sont « tout » aussi. La ’Aqîda de l’imam al-Tahâwî, texte de référence du sunnisme depuis le Xe siècle, énonce : quiconque attribue à Allah une caractéristique des humains a mécru. Le « Dieu en toi » du New Age n’est donc pas une intuition profonde : c’est, aux yeux du tawhid, la plus grave des confusions, celle-là même que le Coran reproche aux chrétiens à propos de Jésus (5, 72-73) — et le New Age l’étend à tout le monde.

Reste la question de fond : pourquoi préfère-t-on un Univers à un Seigneur ? Parce qu’un Univers ne demande rien. Il « envoie des signes », il ne donne pas d’ordres. Il « soutient », il ne juge pas. Le passage du Seigneur à l’Univers n’est pas un progrès de la conscience ; c’est la vieille tentation de vouloir un dieu sans loi.

Une dernière précision, parce que le New Age répond ici : « Peu importe le nom, l’Univers est Amour. » Un amour impersonnel, inconditionnel, qui accueille tout, ne demande rien et n’exclut personne. Il faut mesurer ce que vaut cet « amour ». Un amour qui ne distingue pas le bourreau de sa victime n’est pas de l’amour : c’est de l’indifférence. Un amour qui ne demande rien ne s’intéresse pas à ce que vous faites. L’islam proclame qu’Allah est al-Wadûd, le Tout-Affectueux (11, 90 ; 85, 14), et qu’Il « aime ceux qui se repentent » (2, 222), « ceux qui font le bien » (2, 195), « ceux qui sont justes » (60, 8) ; mais Il est aussi al-Hakam, le Juge (Abu Dawud 4955), et « Il n’aime pas les injustes » (3, 57). Son amour est celui d’un Seigneur qui voit, qui commande, qui pardonne et qui rendra justice à l’opprimé. L’amour de l’Univers est celui d’une chose qui ne voit personne.

B. « Le divin est en toi » : le moi divinisé et l’évangile de l’amour de soi

Ce qu’on nous dit

Si tout est Un, le fond de moi est divin. L’éveil consiste à « me souvenir de qui je suis », à « rentrer en moi », à « écouter mon cœur », à « être ma propre lumière ». Le mal ne vient jamais d’une volonté qui choisit le mal, mais de « croyances limitantes », de « blessures » (rejet, abandon, humiliation, trahison, injustice, selon la grille de Lise Bourbeau), d’un « ego » à dissoudre. Le programme est donc l’amour de soi, l’affirmation (« je suis assez », « je mérite l’abondance »), le « non-jugement » et la « bienveillance » envers soi-même. Louise Hay conseille de se regarder dans le miroir en se répétant qu’on s’aime ; Don Miguel Ruiz fait des « quatre accords » un code de vie sans Dieu ni loi ; les coachs vendent le « retour à soi ».

Où on le voit

Toute la pop de l’affirmation de soi, de Whitney Houston (dont le tube de 1985 fait de l’amour de soi le plus grand des amours) à Katy Perry (Firework, 2010) ; les films Disney des années 2010, où l’héroïne se sauve toujours en « écoutant son cœur » et en « s’acceptant » (Frozen, Vaiana) ; les rayons « développement personnel » entiers ; les comptes Instagram de « self-love » ; les livres de Fabrice Midal (Foutez-vous la paix !, 2017) qui font de l’exigence morale une violence contre soi.

Ce que répond l’islam

L’islam honore l’homme sans le diviniser, et se méfie du moi sans le haïr. Deux versets tiennent l’équilibre.

وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ

Nous avons certes honoré les fils d’Adam.

Coran 17, 70

وَمَا أُبَرِّئُ نَفْسِي ۚ إِنَّ النَّفْسَ لَأَمَّارَةٌ بِالسُّوءِ إِلَّا مَا رَحِمَ رَبِّي ۚ إِنَّ رَبِّي غَفُورٌ رَّحِيمٌ

Je ne m’innocente pas moi-même : l’âme est très incitatrice au mal, sauf celle à qui mon Seigneur fait miséricorde. Mon Seigneur est pardonneur et miséricordieux.

Coran 12, 53

Le premier verset interdit le mépris de soi et fonde la dignité humaine sur un décret d’Allah, non sur une « divinité intérieure ». Le second, mis dans la bouche du prophète Yûsuf, refuse d’avance le mythe du « moi profond » naturellement bon : l’âme non éduquée pousse au mal. Le Coran décrit trois états de l’âme — celle qui commande le mal (12, 53), celle qui se blâme (75, 2), celle qui est apaisée (89, 27) — et fait de la purification (tazkiya), non de la célébration, le chemin :

قَدْ أَفْلَحَ مَن زَكَّاهَا · وَقَدْ خَابَ مَن دَسَّاهَا

A réussi celui qui la purifie, et a perdu celui qui la corrompt.

Coran 91, 9-10

Le Coran a aussi un mot pour la « spiritualité du Soi » : l’adoration de la passion.

أَرَأَيْتَ مَنِ اتَّخَذَ إِلَٰهَهُ هَوَاهُ أَفَأَنتَ تَكُونُ عَلَيْهِ وَكِيلًا

As-tu vu celui qui a pris sa passion pour divinité ? Vas-tu te faire son garant ?

Coran 25, 43

« Écoute ton cœur » n’est pas un conseil neutre : cela dépend de ce qu’il y a dans le cœur. Le Prophète ﷺ a dit qu’il y a dans le corps un morceau de chair qui, s’il est sain, rend tout le corps sain, et qui, s’il est corrompu, corrompt tout (Bukhari 52, Muslim 1599). Le cœur n’est pas la source de la vérité, il en est le réceptacle — et il faut le nettoyer. Les grands maîtres de la vie intérieure en islam — al-Ghazâlî dans l’Ihyâ’, Ibn al-Qayyim dans les Madârij al-sâlikîn — ont écrit des milliers de pages sur la connaissance de soi, mais toujours comme connaissance de ses maladies, de ses ruses et de sa dépendance envers son Seigneur. Ibn Taymiyya, dans al-’Ubûdiyya, tient le raisonnement inverse de celui du New Age : l’homme n’est libre que lorsqu’il est serviteur d’Allah, parce que celui qui ne sert pas Allah sert nécessairement autre chose — son ego, ses désirs, l’opinion des autres, l’argent. Le « moi divinisé » n’est pas une libération : c’est une prison avec un miroir.

Quant à l’amour de soi : l’islam le remplace par quelque chose de plus solide, l’amour d’Allah pour le serviteur repentant (2, 222 ; 3, 31), et la certitude d’être vu, connu et accompagné. On n’a pas besoin de se croire divin pour se savoir aimé.

Deux conséquences pratiques de cette « spiritualité du Soi » méritent d’être nommées, parce qu’elles se voient dans les vies.

La première est la dissolution du péché. Quand le mal n’est plus qu’une « blessure », un « blocage » ou une « leçon », il n’y a plus de faute, donc plus de pardon à demander, donc plus de pardon à recevoir. Le New Age croit libérer l’homme en supprimant la culpabilité ; il lui retire en réalité la seule chose qui puisse le délivrer d’un mal réellement commis : le repentir (tawba) et le pardon d’un Dieu qui pardonne. Le Prophète ﷺ a dit : « Tout fils d’Adam commet des fautes, et les meilleurs de ceux qui commettent des fautes sont ceux qui se repentent » (Tirmidhi 2499), et, plus étonnant encore : « Par Celui qui tient mon âme dans Sa main, si vous ne péchiez pas, Allah vous ferait disparaître et amènerait un peuple qui pécherait, demanderait pardon à Allah, et Il lui pardonnerait » (Muslim 2749). Un homme qui ne peut plus être coupable ne peut plus être pardonné, et un homme qui ne peut plus être pardonné n’est jamais léger. Il est seulement anesthésié.

La seconde est le traitement d’autrui. Sous le vocabulaire de la « bienveillance envers soi », le New Age fait des autres des instruments de mon équilibre : ils sont des « miroirs » de mes blessures, des « énergies » à trier, des « personnes toxiques » dont il faut « couper les liens » dès qu’elles pèsent. Une doctrine où le moi est divin finit toujours par sacrifier ceux qui gênent le moi. L’islam commande l’inverse : le lien de parenté ne se coupe pas, même avec celui qui le coupe — « le vrai lien de parenté n’est pas celui qui rend la pareille, mais celui qui renoue quand on rompt avec lui » (Bukhari 5991) — et la fuite des gens n’est pas une vertu :

الْمُؤْمِنُ الَّذِي يُخَالِطُ النَّاسَ وَيَصْبِرُ عَلَى أَذَاهُمْ أَعْظَمُ أَجْرًا مِنَ الْمُؤْمِنِ الَّذِي لَا يُخَالِطُ النَّاسَ وَلَا يَصْبِرُ عَلَى أَذَاهُمْ

Le croyant qui se mêle aux gens et supporte patiemment leurs nuisances a une plus grande récompense que le croyant qui ne se mêle pas aux gens et ne supporte pas leurs nuisances.

Tirmidhi 2507, Ibn Mâjah 4032 (authentifié par al-Albânî)

Cela ne signifie pas rester sous la coupe d’un homme violent : l’islam connaît la distance, le divorce, la plainte, la protection des faibles. Cela signifie que l’autre n’est pas un « consommable énergétique », et que la patience face à ceux qui nous pèsent — un parent lourd, un voisin pénible, un frère décevant — est une adoration, pas une « basse vibration ».

C. La loi d’attraction et la « manifestation » : Le Secret, Abraham-Hicks, Dispenza, TikTok

Ce qu’on nous dit

« Les pensées deviennent des choses. » Vous êtes un aimant : ce sur quoi vous vous concentrez, vous l’attirez. Visualisez la maison, la voiture, la guérison, le partenaire ; ressentez-les comme déjà obtenus ; « l’Univers » fera le reste. Le Secret (2006) en fait une « loi » aussi certaine que la gravitation ; Abraham-Hicks parle de « vibration » à « aligner » ; Joe Dispenza y ajoute des neurones et des « champs quantiques » ; Gabby Bernstein assure que « l’Univers a votre dos » ; TikTok l’a transformé en rituels — « scripting » (écrire sa vie future au présent), méthode « 369 » (écrire son souhait trois fois le matin, six fois l’après-midi, neuf fois le soir, faussement attribuée à Nikola Tesla), tableaux de visualisation, « lucky girl syndrome ». Le corollaire, moins avoué : si vous êtes pauvre, malade ou seul, c’est que vous avez « attiré » cela par vos « vibrations basses ». Louise Hay a poussé la logique jusqu’à publier une table associant chaque maladie à une « pensée » responsable.

Où on le voit

Le Secret (film puis livre) ; L’Alchimiste de Coelho, où « tout l’Univers conspire » en faveur de celui qui veut vraiment ; Le Pouvoir de l’intention de Wayne Dyer ; Rompre avec soi-même de Dispenza ; les stages de « manifestation » ; des dizaines de milliards de vues sur TikTok ; le vocabulaire de l’« abondance » dans la pop et jusque dans le rap francophone ; et, on le verra au chapitre VI, des vidéos musulmanes qui font du « kun fa-yakûn » une formule de manifestation.

Ce que répond l’islam

La loi d’attraction est, au sens strict, une revendication de seigneurie : elle attribue à la pensée humaine le pouvoir de créer la réalité. Le Coran réserve ce pouvoir à Allah seul, et à Lui seul la parole « Sois ».

إِنَّمَا أَمْرُهُ إِذَا أَرَادَ شَيْئًا أَن يَقُولَ لَهُ كُن فَيَكُونُ

Quand Il veut une chose, Son commandement consiste à dire : « Sois », et elle est.

Coran 36, 82

وَمَا تَشَاءُونَ إِلَّا أَن يَشَاءَ اللَّهُ ۚ إِنَّ اللَّهَ كَانَ عَلِيمًا حَكِيمًا

Vous ne voudrez que si Allah veut. Allah est omniscient et sage.

Coran 76, 30

Le croyant ne « manifeste » pas : il demande. Et il demande à Quelqu’un, qui répond ou non selon Sa sagesse : « Invoquez-Moi, Je vous répondrai » (40, 60). Le Prophète ﷺ a dit que l’invocation est l’adoration même (Abu Dawud 1479, Tirmidhi 2969). Toute la différence est là : l’affirmation New Age est une commande passée à un Univers-serveur ; la du’â est une supplique adressée à un Seigneur. La première rend orgueilleux quand ça marche et coupable quand ça échoue ; la seconde rend reconnaissant dans un cas et patient dans l’autre.

L’islam pose ensuite le décret divin (qadar) comme sixième pilier de la foi (hadith de Jibrîl, Muslim 8). La subsistance est décidée : « L’Esprit saint m’a insufflé au cœur qu’aucune âme ne mourra avant d’avoir épuisé sa subsistance ; craignez donc Allah et cherchez-la de belle manière » (Ibn Mâjah 2144). Ibn ’Abbâs rapporte que le Prophète ﷺ lui a dit : « Sache que si la communauté entière se réunissait pour t’être utile, elle ne te serait utile qu’en ce qu’Allah a décrété pour toi… Les plumes ont été levées et les feuillets ont séché » (Tirmidhi 2516). On ne « bloque » pas cela par une vibration.

Mais attention : l’islam n’est pas fataliste. Il affirme les causes (asbâb) et commande de les prendre : le Prophète ﷺ a dit à celui qui voulait laisser sa chamelle en liberté « en plaçant sa confiance en Allah » : « Attache-la, et place ta confiance en Allah » (Tirmidhi 2517). Al-Ghazâlî, dans le livre du tawhid et du tawakkul de l’Ihyâ’, explique longuement que nier les causes est ignorance et que s’y fier est associationnisme : la voie droite consiste à agir par les causes en sachant que seul Allah les fait aboutir. Or la pensée n’est pas une cause de richesse ; le travail en est une. Le New Age fait exactement l’inverse de l’islam : il supprime la cause réelle (l’effort) et invente une cause imaginaire (la vibration).

Trois précisions parce que la loi d’attraction se déguise volontiers en islam.

  • Le hadith « Je suis selon l’opinion que Mon serviteur a de Moi » (Bukhari 7405, Muslim 2675) n’enseigne pas que penser positivement crée le positif. Al-Nawawî et Ibn Hajar l’expliquent : il s’agit d’espérer le pardon et la réponse d’Allah quand on se repent et qu’on invoque, et de bien penser d’Allah au moment de la mort (Muslim 2877). L’objet de la « bonne opinion », c’est Allah, pas la voiture.
  • L’optimisme (fa’l) est aimé du Prophète ﷺ (Bukhari 5776) et le désespoir est interdit (39, 53). Mais l’optimisme islamique porte sur la miséricorde d’Allah, non sur la toute-puissance de mes pensées.
  • Le malheur n’est pas la preuve d’une « vibration basse ». « Les hommes les plus éprouvés sont les prophètes, puis les meilleurs, puis les meilleurs » (Tirmidhi 2398). Ayyûb n’a pas « attiré » sa maladie ; le Prophète ﷺ n’a pas « attiré » la mort de six de ses sept enfants. Et le musulman malade entend : « Aucune fatigue, aucune maladie, aucun souci… n’atteint le musulman sans qu’Allah n’efface par là une partie de ses péchés » (Bukhari 5641). Là où Louise Hay culpabilise le cancéreux, l’islam l’honore.

Enfin, le Prophète ﷺ a donné en une phrase l’antidote à la loi d’attraction : « Le croyant fort est meilleur et plus aimé d’Allah que le croyant faible, et il y a du bien en chacun. Recherche avec ardeur ce qui t’est utile, demande l’aide d’Allah et ne baisse pas les bras. Et si quelque chose t’atteint, ne dis pas : “si j’avais fait ceci, il serait arrivé cela”, mais dis : “c’est le décret d’Allah, et ce qu’Il veut, Il le fait” » (Muslim 2664). Agir, demander, accepter : trois verbes que la « manifestation » remplace par un seul — vouloir.

Ce que la doctrine fait aux victimes

Il faut aller jusqu’au bout de la logique de la loi d’attraction, parce que ses adeptes ne le font jamais devant vous. Si mes pensées créent ma réalité, alors le malade n’a pas « vibré assez haut » ; le pauvre a « mal manifesté » ; la femme agressée a « attiré » son agresseur ; le dépressif a « produit » sa propre nuit ; l’enfant mort a « choisi » sa leçon. Le Secret le dit noir sur blanc, à propos des grandes catastrophes : les victimes étaient « sur la même fréquence » que l’événement. La doctrine se présente comme un don de puissance ; elle est en réalité une machine à culpabiliser. Non seulement je souffre, mais ma souffrance prouverait que j’ai mal pensé. Et elle détruit l’empathie : pourquoi aider celui qui a « attiré » son sort ?

L’islam refuse cette théologie de la culpabilité magique. Il enseigne que l’épreuve (ibtilâ’) n’est ni une panne vibratoire ni nécessairement une punition : elle est un décret par lequel Allah éprouve, purifie, expie et élève.

وَلَنَبْلُوَنَّكُم بِشَيْءٍ مِّنَ الْخَوْفِ وَالْجُوعِ وَنَقْصٍ مِّنَ الْأَمْوَالِ وَالْأَنفُسِ وَالثَّمَرَاتِ ۗ وَبَشِّرِ الصَّابِرِينَ · الَّذِينَ إِذَا أَصَابَتْهُم مُّصِيبَةٌ قَالُوا إِنَّا لِلَّهِ وَإِنَّا إِلَيْهِ رَاجِعُونَ · أُولَٰئِكَ عَلَيْهِمْ صَلَوَاتٌ مِّن رَّبِّهِمْ وَرَحْمَةٌ ۖ وَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُهْتَدُونَ

Nous vous éprouverons certes par un peu de peur, de faim, et de diminution de biens, de personnes et de fruits. Et fais la bonne annonce aux endurants, qui disent, quand un malheur les atteint : « Nous appartenons à Allah, et c’est vers Lui que nous retournerons. » Ceux-là reçoivent des bénédictions de leur Seigneur et une miséricorde, et ceux-là sont les bien guidés.

Coran 2, 155-157

إِنَّ عِظَمَ الْجَزَاءِ مَعَ عِظَمِ الْبَلَاءِ، وَإِنَّ اللَّهَ إِذَا أَحَبَّ قَوْمًا ابْتَلَاهُمْ

La grandeur de la récompense va avec la grandeur de l’épreuve ; et quand Allah aime des gens, Il les éprouve.

Tirmidhi 2396 (jugé hasan)

« Nous vous éprouverons » : le sujet du verbe est Allah, non la vibration du croyant. Un prophète peut être malade ; un innocent peut être frappé ; un croyant peut perdre son argent, son enfant, sa santé, et rien de cela n’est la signature d’une pensée basse. Le croyant ne se demande donc pas : « Quelle pensée ai-je eue pour attirer cela ? » Il se demande : « Comment vais-je répondre à cette épreuve devant Allah ? » La différence paraît mince. Elle sépare deux conceptions entières de l’existence : dans l’une, la victime est coupable et seule ; dans l’autre, elle est éprouvée, accompagnée et récompensée.