Dossier New Age · chapitre 2 sur 9
Mesmer, Swedenborg, le spiritisme, la Théosophie, l’Orient importé, le channeling, et la vieille gnose que ce mouvement fait revivre.
Le New Age se présente comme une « sagesse ancestrale » redécouverte. En réalité, c’est un produit très daté de l’Occident moderne : un christianisme qui se vide, une science qui fascine, un Orient rêvé et une psychologie qui devient religion. Voici les couches, dans l’ordre.
Le XVIIIe et le XIXe siècle : magnétisme, esprits et « pensée créatrice »
Franz Anton Mesmer (1734-1815) lance à Paris, dans les années 1770-1780, la mode du « magnétisme animal », un « fluide » invisible que le thérapeute ferait circuler par passes des mains. Louis XVI nomme une commission scientifique (avec Lavoisier et Franklin) qui conclut à l’absence de tout fluide : les effets viennent de l’imagination. Le mot « magnétiseur » a survécu au verdict ; on en trouve encore dans chaque canton de France.
Emanuel Swedenborg (1688-1772), savant suédois, affirme converser avec les anges et visiter les cieux : le modèle du « voyant » moderne est posé. En 1848, aux États-Unis, les sœurs Fox prétendent communiquer avec un esprit frappeur : c’est la naissance du spiritisme, qu’un Français, Allan Kardec (Hippolyte Rivail), systématise dans Le Livre des Esprits (1857) — avec la réincarnation comme pièce maîtresse. Le kardécisme est aujourd’hui une religion de masse au Brésil.
Parallèlement naît aux États-Unis la « Nouvelle Pensée » (New Thought), avec Phineas Quimby, puis Mary Baker Eddy (Science chrétienne, 1879) : la maladie est une erreur de l’esprit, la pensée guérit. Cette lignée donnera La Science de l’enrichissement de Wallace Wattles (1910), Réfléchissez et devenez riche de Napoleon Hill (1937), La Puissance de la pensée positive de Norman Vincent Peale (1952), La Puissance de votre subconscient de Joseph Murphy (1963)… et, un siècle plus tard, Le Secret. La « loi d’attraction » n’est pas une découverte quantique : c’est un sermon protestant américain qui a perdu son Dieu.
La Théosophie : le laboratoire
En 1875, Helena Blavatsky fonde à New York la Société théosophique. Sa Doctrine secrète (1888) mélange hindouisme et bouddhisme réinventés, occultisme européen, évolution spirituelle, « Maîtres ascensionnés » cachés au Tibet, réincarnation et karma. Presque tout le décor du New Age est là. Sa continuatrice Alice Bailey (1880-1949), qui prétend recevoir ses livres par dictée télépathique d’un « Maître tibétain », popularise le mot « New Age », crée la Lucis Trust (fondée en 1922 sous le nom de « Lucifer Publishing Company ») et annonce le retour d’un « Christ » universel qui ne sera pas celui des Évangiles. Ajoutez l’occultisme d’Aleister Crowley (« Fais ce que tu veux sera le tout de la Loi »), et le laboratoire est complet.
L’Orient importé et la psychologie sacralisée
En 1893, au Parlement des religions de Chicago, le moine hindou Vivekananda enchante l’Amérique avec un védanta présenté comme religion universelle. Suivront l’Autobiographie d’un yogi de Yogananda (1946), le zen d’Alan Watts et de D. T. Suzuki, la Méditation transcendantale du Maharishi Mahesh Yogi (dont les Beatles suivent l’enseignement à Rishikesh en 1968), puis Osho-Rajneesh dans les années 1970-1980, dont la commune de l’Oregon finira dans un scandale d’attentat bactériologique commis par ses adeptes (1984). L’Orient qui arrive en Occident n’est pas l’hindouisme des brahmanes : c’est un produit d’export, débarrassé de ses castes, de ses rites et de ses obligations, réduit à l’« expérience ».
Du côté de la psychologie, Carl Gustav Jung fournit les archétypes, l’inconscient collectif et la « synchronicité » (1952), avec un goût affiché pour l’alchimie, le Yi King et l’astrologie ; Abraham Maslow et le « mouvement du potentiel humain » fournissent les « expériences-sommets » et l’institut Esalen (Californie, 1962), où tout cela se mélange aux drogues psychédéliques de Timothy Leary. La religion devient thérapie et la thérapie devient religion.
1967-1987 : la contre-culture, puis le channeling
Hair (1967) chante l’aube de l’Ère du Verseau ; Woodstock (1969) la met en scène. En Écosse, la communauté de Findhorn (1962) affirme faire pousser des choux géants en dialoguant avec les « dévas » des plantes. Dans les années 1970 explose le channeling : Jane Roberts « canalise » une entité nommée Seth ; Helen Schucman, psychologue athée de l’université Columbia, reçoit par « dictée intérieure » d’une voix se présentant comme Jésus les 1 200 pages d’Un cours en miracles (1976), qui enseigne que le monde est une illusion et le péché inexistant ; JZ Knight canalise « Ramtha », guerrier lémurien vieux de 35 000 ans ; Esther Hicks canalise « Abraham », qui dictera la « loi d’attraction ». L’actrice Shirley MacLaine popularise tout cela dans Out on a Limb (1983). Marilyn Ferguson théorise Les Enfants du Verseau (The Aquarian Conspiracy, 1980). Louise Hay publie Transformez votre vie (1984) et fonde Hay House, la maison d’édition centrale du mouvement. En août 1987, la « Convergence harmonique » de José Argüelles réunit des milliers de méditants sur des « sites énergétiques » pour préparer 2012.
1988-2012 : la banalisation
Le New Age quitte les marges. L’Alchimiste de Paulo Coelho (1988) enseigne la « Légende personnelle » et un Univers qui « conspire » pour qui désire ; La Prophétie des Andes de James Redfield (1993) fait des coïncidences des messages énergétiques ; Conversations avec Dieu de Neale Donald Walsch (1995) fait dire à « Dieu » que nous sommes lui ; Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle (1997) devient l’évangile de la « présence » ; Les Quatre Accords toltèques de Don Miguel Ruiz (1997) s’installent pour vingt ans en tête des ventes françaises. Deepak Chopra habille la vieille Nouvelle Pensée d’un vocabulaire « quantique » ; Masaru Emoto affirme que l’eau « lit » les mots qu’on lui montre ; What the Bleep Do We Know!? (2004), produit par des disciples de Ramtha, fait croire que la physique quantique valide tout cela. Puis Le Secret (film et livre, 2006), porté par Oprah Winfrey, vend à plus de trente millions d’exemplaires la thèse selon laquelle vos pensées « attirent » votre réalité. L’année 2012, censée voir la « fin du calendrier maya », mobilise jusqu’au petit village français de Bugarach, surveillé par la Miviludes.
2012-2026 : Instagram, TikTok et la « conspiritualité »
La décennie suivante fait du New Age une esthétique : Goop de Gwyneth Paltrow (2008 ; The Goop Lab sur Netflix en 2020, avec énergéticien et psychédéliques), Joe Dispenza et ses stages « neuro-quantiques », Sadhguru et son « Inner Engineering », l’application d’astrologie Co–Star (2017), les « angel numbers », le « Human Design » (reçu, dit son inventeur, d’« une Voix » à Ibiza en 1987), les « flammes jumelles ». Sur TikTok, le hashtag #manifestation approchait les 28 milliards de vues début 2023 ; le « lucky girl syndrome » (« je suis tellement chanceuse, tout marche toujours pour moi ») y a été la tendance de l’hiver 2023 ; « WitchTok » y enseigne la sorcellerie en vidéos de trente secondes. La pandémie de 2020 a soudé le tout au complotisme, un mélange que les chercheurs Charlotte Ward et David Voas avaient baptisé dès 2011 la « conspiritualité » : le Grand Réveil est à la fois spirituel et politique, la 5G bloque l’« ascension », le vaccin abaisse le « taux vibratoire ».
Les repères français
La France a ses propres jalons, qu’il faut connaître pour parler à un public français. Allan Kardec et le spiritisme (1857). René Guénon, converti à l’islam, mais fondateur du « pérennialisme » dont nous reparlerons. Le Mandarom de Gilbert Bourdin (« aumisme », 1969) et sa statue géante dynamitée en 2001. Le mouvement raëlien (1973), fondé par Claude Vorilhon, qui prétend que des extraterrestres, les « Élohim », ont créé l’humanité. L’Ordre du Temple solaire, dont les « transits » (suicides et meurtres collectifs) font 74 morts entre 1994 et 1997 en Suisse, en France et au Québec. Côté librairie : Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi de Michel Odoul (1994), Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même de Lise Bourbeau (2000), les romans initiatiques de Laurent Gounelle (L’homme qui voulait être heureux, 2008), La Clé de votre énergie de Natacha Calestrémé (2020), les « Thanatonautes » et l’Empire des anges de Bernard Werber, et la « spiritualité laïque » de Frédéric Lenoir. Côté musique, le projet Era d’Éric Lévi (Ameno, 1996) et ses chants pseudo-latins ont installé dans des millions de foyers une ambiance « sacrée sans Dieu ».
Une vieille connaissance : la gnose
Cette généalogie a un ancêtre plus lointain encore, que les historiens des religions reconnaissent au premier coup d’œil : la gnose des IIe et IIIe siècles. Les gnostiques enseignaient que le monde matériel est une prison ou une illusion, que l’homme porte en lui une « étincelle divine » oubliée, qu’il ne se sauve pas par l’obéissance mais par une connaissance (gnôsis) secrète, réservée aux « éveillés », et que le Dieu créateur des Écritures n’est pas le vrai Dieu. Retirez le vocabulaire grec : vous avez l’Éveil, le moi divin, la Matrice, la « pilule rouge », le « Dieu impersonnel » et la hiérarchie des « niveaux de conscience ». Le New Age est un gnosticisme de masse, avec des formations le week-end.
L’islam a pris, dès l’origine, le contre-pied exact de cette structure. Le Coran se nomme lui-même « un Livre clair » (kitâb mubîn : 5, 15 ; 12, 1 ; 26, 2) et « un exposé de toute chose » (16, 89). Il n’a pas d’enseignement caché pour les initiés : ’Âisha a dit que quiconque prétend que le Prophète ﷺ a dissimulé une partie de ce qui lui a été révélé est un menteur (Bukhari 4612, Muslim 177), et ’Alî, interrogé sur un savoir secret que le Prophète ﷺ aurait réservé à sa famille, a répondu qu’il n’y avait rien d’autre que le Livre d’Allah, la compréhension qu’Allah donne à un homme, et une feuille de règles pratiques (Bukhari 111). Le Prophète ﷺ a dit de sa communauté : « Je vous ai laissés sur la voie blanche, dont la nuit est comme le jour ; nul ne s’en écarte après moi sans périr » (Ibn Mâjah 43). Le salut n’y dépend pas d’une connaissance rare, mais d’une foi accessible au berger comme au savant ; le monde n’y est pas une prison mais une création bonne, « pas créée en vain » (38, 27) ; et la créature n’y est pas une parcelle de Dieu qui se souvient, mais un serviteur qu’Allah appelle.
Ce que cette généalogie enseigne
Trois choses. Le New Age n’est pas une tradition, c’est un montage ; il n’est pas oriental, c’est une invention occidentale qui se déguise en Orient ; il n’est pas « spirituel plutôt que religieux », c’est une religion sans nom, avec ses dogmes (karma, réincarnation, énergie, loi d’attraction), ses rites (méditation, tirages, nettoyages), ses clercs (coachs, thérapeutes, « channels ») et ses temples (le stage, la retraite, l’application). Un chercheur honnête doit donc la juger comme on juge une religion : sur la vérité de ce qu’elle affirme.