Relativisme (VI) — Du relativisme réfuté à la vérité examinée

Réponses · Idéologies modernes · Relativisme · Partie VI/7

VI — Du relativisme réfuté à la vérité examinée

12. Une méthode, pas un réflexe

Si les religions ne se valent pas, il faut des critères. Un dossier qui affirmerait « l’islam est vrai parce que le Coran le dit » n’aurait rien prouvé : chaque livre en dit autant de lui-même. Le Coran, du reste, ne demande pas cette crédulité. Il exige des preuves — « Apportez votre preuve, si vous êtes véridiques » (2:111 ; 27:64) — et il s’y soumet lui-même : « S’il provenait d’un autre qu’Allah, ils y trouveraient certes maintes contradictions » (4:82) ; « Apportez donc une sourate semblable » (2:23).

Une objection se présente aussitôt : « Vos critères sont musulmans ; vous avez construit une grille qui conduit nécessairement à l’islam. » La réponse est que tout examen de la vérité utilise des critères — le relativiste lui-même en a un, puisqu’il juge que les religions exclusives ont tort. La question n’est donc pas d’avoir ou non des critères, mais de savoir s’ils sont explicites, cohérents et appliqués de manière symétrique. Si nous demandons à l’islam « votre conception de Dieu est-elle cohérente ? », nous devons poser la même question au christianisme, au judaïsme et aux autres traditions. Si nous demandons « votre texte a-t-il été transmis de manière fiable ? », nous devons le demander à chacune, et au Coran d’abord. Et une démarche honnête doit accepter que l’enquête puisse ne conduire à aucune religion : si aucune tradition ne satisfait les critères, il faut pouvoir le constater ; si l’une les satisfait mieux, il faut pouvoir dire pourquoi. C’est à cette condition que la comparaison cesse d’être une prédication circulaire et devient un examen.

La méthode peut se formuler simplement :

  • Identifier précisément ce que chaque religion affirme — d’après ses propres textes, non d’après ses adversaires.
  • Vérifier si ces affirmations sont cohérentes entre elles.
  • Examiner les sources sur lesquelles elles reposent, et la manière dont ces sources ont été transmises.
  • Comparer leurs conceptions de Dieu, de l’homme, du mal, de la mort et du salut.
  • Vérifier si chacune rend compte des révélations antérieures qu’elle reconnaît.
  • Examiner si sa prétention à l’universalité est cohérente avec son contenu.
  • Examiner enfin la nature des preuves qu’elle avance : publiques et vérifiables, ou privées et invérifiables.

Ces sept étapes donnent huit critères, que nous appliquerons au paragraphe suivant. Ils ne supposent pas que l’islam est vrai ; ils permettent de poser la question avant d’y répondre.

Critère Question à poser à chaque religion
Conception de Dieu Ce qu’elle dit de Dieu est-il cohérent, sans contradiction interne ?
Origine du message Prétend-elle transmettre une révélation, ou propose-t-elle une philosophie, une sagesse, une tradition sans origine assignable ?
Transmission Ce qu’elle affirme de son texte correspond-il à l’état réel de ce texte et à son histoire ?
Continuité Reconnaît-elle les messagers antérieurs qu’elle admet, ou en rejette-t-elle ?
Universalité S’adresse-t-elle à tous les hommes, sans condition de naissance et sans intermédiaire obligé ?
Conception de l’homme Sa vision de l’être humain est-elle compatible avec la responsabilité et la justice ?
Finalité Rend-elle compte du mal, de la mort, de la morale et du salut de manière cohérente ?
Preuves Avance-t-elle des arguments publics, examinables par tous, ou seulement une expérience personnelle ?

L’enjeu n’est donc pas de demander « quelle religion me plaît le plus ? », mais : « quelle vision du réel rend le mieux compte de ses propres affirmations, de ses sources, de Dieu, de l’homme et de l’histoire de la révélation, tout en résistant à l’examen ? »

13. Les critères à l’œuvre

La conception de Dieu

Une religion vraie doit d’abord parler de Dieu sans se contredire. Le Coran donne l’argument que les théologiens appelleront la « preuve par l’exclusion mutuelle » (burhân al-tamânu‘) : « S’il y avait dans le ciel et sur la terre des divinités autres qu’Allah, tous deux seraient certes dans le désordre » (21:22) ; « sinon, chaque divinité s’en irait avec ce qu’elle a créé, et certaines seraient supérieures aux autres » (23:91). Deux volontés absolues ne peuvent coexister : ou l’une l’emporte, et l’autre n’est pas Dieu ; ou aucune ne l’emporte, et aucune n’est Dieu. Ce raisonnement exclut le polythéisme. Les théologiens musulmans — al-Bâqillânî dans le Tamhîd, Ibn Taymiyya dans al-Jawâb al-sahîh — l’ont prolongé contre la Trinité, qui doit dire d’un même Dieu qu’il est un et trois, et d’un même Jésus qu’il est infini et limité, éternel et né, omniscient et ignorant de l’Heure.1 Les théologiens chrétiens répondent que la Trinité est un « mystère ». Il faut prendre la réponse au sérieux, et la préciser : un mystère est ce que l’on ne comprend pas entièrement ; une contradiction est ce qui ne peut pas être. La discussion doit porter sur ce point — « une essence, trois personnes » est-il un mystère ou une contradiction ? — et c’est là que les réponses musulmanes se concentrent depuis al-Bâqillânî.2 Le tawhîd, lui, n’a pas de mystère de ce genre à défendre : il n’affirme rien qui demande de suspendre le principe de non-contradiction.

L’origine du message

Ce critère ne dit pas qui a raison ; il dit ce qui peut être examiné. Une religion qui prétend transmettre une révélation, apportée par un homme identifiable, à une date connue, sous une forme fixée, offre prise à l’examen historique : on peut étudier l’homme, le texte, les témoins. Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont dans ce cas. Une sagesse sans fondateur — l’hindouisme, dont les textes sacrés sont « entendus » (shruti) par des sages sans nom ni date —, ou un enseignement qui ne prétend pas venir de Dieu — le bouddhisme ancien, le confucianisme — ne peut être ni confirmé ni infirmé de cette manière : on peut juger sa profondeur, non sa vérité au sens où une révélation est vraie ou fausse. Les trois monothéismes revendiquent le même type de prétention ; c’est entre eux, d’abord, que les critères suivants tranchent.

La transmission du message

Ce critère est souvent mal posé, dans les deux sens. Il ne demande pas « ce texte a-t-il des variantes ? » — tout texte ancien en a — ni ne conclut « il y a des variantes, donc la religion est fausse ». Il demande : que prétend cette religion de son texte, et l’état réel du texte correspond-il à cette prétention ? Il faut donc distinguer la conservation d’un texte et la conservation d’un message, et examiner pour chaque tradition, séparément, l’existence du texte, sa datation, ses témoins, ses variantes, ses méthodes de transmission et ce que la tradition elle-même affirme.

Pour le christianisme, la prétention et l’état du texte doivent être distingués avec soin. Les Évangiles ne se présentent pas comme un livre dicté par Dieu à Jésus ; ce sont quatre récits sur Jésus, écrits en grec — Jésus parlait araméen — entre 70 et 100 environ, par des auteurs qui, pour l’essentiel, n’avaient pas été témoins des faits.3 Leurs manuscrits présentent des centaines de milliers de variantes — plus de variantes que de mots, selon la formule des spécialistes. La plupart sont sans portée, et les mêmes spécialistes le disent ; mais certaines touchent la doctrine : la finale de Marc et l’épisode de la femme adultère (Jean 8) sont absents des plus anciens manuscrits, et le seul verset qui énonce explicitement la Trinité (1 Jean 5, 7) n’apparaît dans aucun manuscrit grec avant le XIVe siècle.4 Les savants musulmans l’avaient constaté dès le Ve siècle de l’hégire : Ibn Hazm dans al-Fisal et al-Juwaynî dans Shifâ’ al-ghalîl relevaient déjà ces contradictions, passage par passage.5 On peut reconstruire, à partir des manuscrits, une grande partie du texte des évangélistes ; mais ce que l’on reconstruit est le texte des évangélistes, non une parole de Dieu conservée. Le problème n’est donc pas que le christianisme aurait « des variantes » ; c’est que ses affirmations centrales — la divinité de Jésus, la rédemption par la croix — reposent sur des documents dont ni la nature ni l’histoire ne correspondent à une révélation conservée, et que la tradition chrétienne elle-même ne le prétend pas.

Pour l’islam, la prétention est la plus forte qui soit : le Coran serait la parole même de Dieu, mot pour mot, et conservée (15:9). Il faut donc être précis sur ce que l’état du texte permet d’affirmer. Le squelette consonantique (rasm) fixé sous ‘Uthmân est unique, et il a été transmis en parallèle par écrit et par mémorisation, avec des chaînes de récitateurs. Les lectures canoniques (qirâ’ât) sont des variantes de prononciation et, plus rarement, de vocalisation ou de mots, à l’intérieur de ce squelette ; elles ne sont pas cachées mais enseignées, elles remontent au Prophète ﷺ selon le hadith des « sept lettres », et aucune ne modifie une doctrine.6 Les codex de certains Compagnons, comme ceux d’Ibn Mas‘ûd et d’Ubayy, comportaient des variantes ; la tradition les connaissait, les a consignées, et la recension de ‘Uthmân les a écartées au profit du texte de référence.7 C’est précisément ce que confirme le palimpseste de Sanaa, dont le texte inférieur relève de ce type de codex compagnon : il atteste ce que la tradition disait, il ne la contredit pas.8 Les plus anciens manuscrits datés (Birmingham, Tübingen, texte supérieur de Sanaa) sont conformes au rasm reçu. Formulons donc le résultat sans excès : la conservation du Coran est un argument fort en faveur de la stabilité de sa transmission ; elle ne prouve pas, à elle seule, son origine divine. Mais elle fait ce qu’un critère doit faire : elle discrimine. La prétention d’être la parole de Dieu conservée est compatible avec l’état du texte coranique ; elle n’est ni revendiquée ni possible pour les Évangiles.

La continuité prophétique

Une religion venue de Dieu ne peut pas rejeter un messager de Dieu. Le judaïsme rejette Jésus et Muhammad ﷺ ; le christianisme rejette Muhammad ﷺ ; l’islam seul reconnaît tous les prophètes, d’Adam au dernier, et ne demande à personne de renier Moïse ou Jésus pour entrer. C’est l’unique religion dont on peut dire qu’elle ne contredit aucun prophète. Et c’est la seule dont le livre rende compte des révélations antérieures — il les nomme, les confirme et explique ce qu’elles sont devenues (5:44-48).

L’universalité

Une religion qui prétend venir du Créateur de tous les hommes doit pouvoir s’adresser à tous, sans condition de naissance et sans intermédiaire obligé. Le judaïsme admet la conversion, mais il n’a pas de mission universelle : la Loi est celle d’Israël, et les nations relèvent d’un autre régime, celui des lois dites noachides. L’hindouisme classique, tel que le codifient ses traités de dharma, lie la condition religieuse à la naissance dans une caste ; des courants dévotionnels et réformateurs ont contesté ce lien, mais il reste inscrit dans la tradition. Le christianisme est universel dans son adresse, et c’est l’un de ses titres ; mais, sous ses formes catholique et orthodoxe, il subordonne le salut à des sacrements administrés par un clergé, et sous toutes ses formes il place entre l’homme et Dieu un médiateur nécessaire. L’islam ne connaît ni clergé, ni race élue, ni médiateur : « Nous ne t’avons envoyé qu’en tant qu’annonciateur et avertisseur pour toute l’humanité » (34:28) ; « Je suis tout proche : Je réponds à l’appel de celui qui M’invoque » (2:186). L’universalité ne prouve pas la vérité ; mais son absence est un problème pour toute religion qui se dit celle du Créateur.

La conception de l’homme

Une religion vraie ne peut pas rendre l’homme coupable d’une faute qu’il n’a pas commise. « Nul ne portera le fardeau d’autrui » (6:164). Le péché originel, qui condamne chaque nouveau-né pour la faute d’Adam et exige, pour le racheter, la mort d’un innocent, heurte le sens de la justice inscrit en tout homme. La fitra, elle, dit que chacun naît pur et répondra de ses propres actes. Ibn Taymiyya a longuement montré que la révélation authentique et la raison saine ne se contredisent jamais : là où une doctrine exige qu’on choisisse entre les deux, c’est qu’elle a été altérée.9

La finalité : le mal, la mort, la morale et le salut

Une religion vraie doit rendre compte, de manière cohérente, de ce que tout homme rencontre : le mal, la souffrance, la mort, l’exigence morale, l’espoir d’un salut. L’islam en propose une lecture d’une seule pièce : la vie est une épreuve — « Celui qui a créé la mort et la vie afin de vous éprouver, pour savoir qui de vous est le meilleur en œuvre » (67:2) —, l’homme y est libre et responsable, le mal qu’il subit est un test et le mal qu’il commet une faute, la justice complète est rendue dans l’au-delà, et le salut vient de la foi et des œuvres par la miséricorde d’un Dieu qui pardonne sans avoir besoin d’être payé. Le matérialisme, lui, ne peut fonder aucune obligation morale, puisqu’il n’y a pour lui ni législateur ni au-delà. La réincarnation propose une justice impersonnelle, sans juge, sans pardon et sans commencement. Le christianisme tient que Dieu ne pouvait pardonner sans qu’un innocent paie — ce qui réconcilie sa justice et sa miséricorde au prix d’une injustice. Le judaïsme rabbinique, proche de l’islam sur ce point, réserve toutefois l’essentiel de sa Loi à un peuple. Ce critère ne se tranche pas en un paragraphe, et le lecteur le vérifiera ; mais il montre que les religions ne proposent pas des variantes d’une même réponse. Elles proposent des réponses différentes, dont certaines sont plus cohérentes que d’autres.

La nature des preuves

Toutes les religions ont des fidèles qui témoignent d’une expérience intérieure ; aucune ne peut fonder sur elle sa prétention à la vérité, puisque l’expérience de l’un vaut, en tant qu’expérience, celle de l’autre (§ 14). Ce qui distingue une prétention examinable, c’est qu’elle avance des preuves publiques. Or l’islam est la seule religion dont le miracle fondateur est un texte, toujours disponible, offert à l’examen de chacun : le Coran lance un défi — « Apportez donc une sourate semblable » (2:23 ; 17:88) —, annonce sa propre conservation (15:9), soumet son contenu à l’épreuve de la cohérence (4:82), et contient des annonces vérifiables, comme la victoire des Byzantins sur les Perses « dans quelques années » (30:2-4). Les savants ont consacré à cette preuve des ouvrages entiers — al-Khattâbî, al-Bâqillânî, al-Jurjânî —, et nous y consacrons d’autres dossiers.10 Le point qui nous importe ici est plus simple : une religion qui dit « croyez-moi parce que je l’ai éprouvé » ne peut pas être départagée d’une autre ; une religion qui dit « voici le texte, voici le défi, voici l’histoire, examinez » peut l’être. Elle peut aussi perdre. C’est le risque que le Coran a pris, et que le relativisme refuse de prendre.

Ce que donne la grille

Appliqués symétriquement, ces critères ne donnent pas un match nul. L’athéisme ne rend compte ni de l’origine du monde, ni du fondement de la morale, ni de la finalité de l’existence — nous y avons consacré le premier dossier de cette rubrique. Les religions de l’Inde proposent une conception de Dieu multiple ou impersonnelle, une révélation sans origine assignable, une justice sans juge et, historiquement, une religion sans mission universelle. Le judaïsme parle de Dieu avec justesse, mais rejette deux messagers qu’il aurait dû reconnaître, réserve sa Loi à un peuple, et repose sur un texte dont l’histoire est elle-même complexe — les traditions massorétique, samaritaine et grecque de la Torah divergent, et les manuscrits de la mer Morte l’ont confirmé. Le christianisme est universel et sa morale est haute ; mais sa conception de Dieu exige de suspendre la non-contradiction, sa conception de l’homme heurte la justice, ses textes ne sont pas ce qu’une révélation conservée devrait être, et il rejette le dernier des prophètes. L’islam, à notre examen, satisfait chacun des huit critères — et le lecteur est invité à refaire l’examen, livres en main. Il n’est pas demandé de nous croire ; il est demandé de vérifier.

Ce n’est pas une démarche nouvelle. Les savants musulmans ont posé ces questions aux autres religions avec un sérieux que la polémique chrétienne médiévale n’a que rarement eu envers l’islam. Al-Shahrastânî (m. 548/1153) a décrit les religions du monde dans al-Milal wa al-nihal ; al-Bîrûnî (m. vers 440/1048) a passé des années à étudier l’hindouisme dans sa langue avant d’écrire son Kitâb al-Hind, que les indianistes modernes tiennent encore pour un modèle d’exactitude ; Ibn Taymiyya a répondu, page par page, à la lettre de Paul d’Antioche, évêque melkite de Sidon, dans al-Jawâb al-sahîh ; Ibn al-Qayyim a composé Hidâyat al-hayârâ fî ajwibat al-yahûd wa al-nasârâ. Ce n’est pas la démarche de gens qui craignent la comparaison. C’est la démarche de gens qui la cherchent. Le relativisme, lui, refuse la comparaison par principe — et c’est lui qui se dit ouvert.

14. Les objections les plus sérieuses

Un dossier ne vaut que par les objections qu’il accepte d’entendre. Voici celles qui nous paraissent les plus fortes, présentées dans leur meilleure version.

« Si l’islam est si clair, pourquoi les musulmans divergent-ils autant ? »

Il faut d’abord mesurer la divergence. Sur les fondements — l’unicité d’Allah, la prophétie de Muhammad ﷺ, le Coran, la résurrection, les cinq piliers —, il n’y a pas de divergence entre les écoles sunnites. Les divergences portent sur l’application de la Loi (les écoles de fiqh) et sur certaines questions secondaires du dogme ; les premières sont légitimes et prévues — le Prophète ﷺ a promis une récompense même au juge qui se trompe après avoir cherché11 —, les secondes sont réelles et font l’objet d’un autre dossier de ce site. Ensuite, la divergence des hommes sur un texte ne prouve pas que le texte n’a pas de sens : les mathématiciens ont divergé pendant des siècles sans que les mathématiques cessent d’être vraies (§ 5). Enfin, le Coran a lui-même annoncé la division et l’a condamnée (3:103-105) ; le Prophète ﷺ a averti que sa communauté se diviserait, en ajoutant qu’une seule voie serait la bonne : celle sur laquelle il était, lui et ses Compagnons.12 La diversité interne de l’islam ne conduit donc pas au relativisme, même à l’intérieur de l’islam : elle conduit à chercher, parmi les voies, celle des premières générations.

« Vous parlez “du christianisme”, “de l’hindouisme” : lesquels ? »

L’objection est juste, et nous l’avons anticipée : nous parlons des formes historiques majoritaires — le christianisme des conciles de Nicée (325) et de Chalcédoine (451), professé par les catholiques, les orthodoxes et les protestants historiques ; le judaïsme rabbinique ; les grands courants de l’hindouisme et du bouddhisme. Mais la diversité interne ne sauve pas le pluralisme, elle l’aggrave : si « le christianisme » recouvre des doctrines incompatibles entre elles, alors la question « laquelle est vraie ? » se pose déjà à l’intérieur de chaque religion, avant même de se poser entre elles. Et nos critères s’appliquent à chaque variante prise séparément : un christianisme qui affirme la Trinité contredit le tawhîd ; un christianisme qui la nie — il en a existé, et il en existe — s’éloigne de l’Église et se rapproche de ce que le Coran dit de Jésus.

« Chaque croyant a son expérience spirituelle ; la vôtre ne vaut pas plus que la sienne. »

C’est exact, et c’est pourquoi l’islam ne fonde pas sa prétention sur l’expérience. L’expérience intérieure est réelle et précieuse ; elle n’est pas une preuve, puisque le moine bouddhiste, le mystique chrétien et le soufi en témoignent tous, et que leurs expériences ne peuvent pas confirmer des doctrines contradictoires. Le Coran ne dit pas « ressentez » ; il dit « sachez » (47:19), et il apporte une preuve qui ne dépend pas de l’état d’âme de celui qui l’examine : un texte, un défi, une histoire (§ 13). Une religion dont la seule preuve serait l’expérience de ses fidèles ne pourrait effectivement pas être départagée des autres ; ce n’est pas le cas de l’islam.

« Une religion vraie devrait expliquer pourquoi Dieu permet la souffrance. »

L’islam l’explique, et sa réponse est cohérente avec tout le reste : la vie n’est pas une fin, mais une épreuve (67:2 ; 21:35), dont la souffrance fait partie ; l’homme est libre, et une partie du mal vient de cette liberté ; Dieu a une sagesse que l’homme ne voit pas toute, comme le montre le récit de Moïse et d’al-Khidr (18:60-82) ; et la justice complète est rendue dans l’au-delà, où « nul ne sera lésé, fût-ce du poids d’un atome » (4:40). Le problème du mal est un problème pour toute vision du monde, y compris l’athée, qui doit expliquer pourquoi il appelle « mal » ce qui, sans législateur, n’est que ce qui arrive. Le dossier « Athéisme » de cette rubrique y revient.

« Regardez ce qu’on a fait au nom des religions. »

Les crimes commis au nom d’une doctrine ne prouvent rien contre elle, sauf si elle les commande. Le critère n’est pas ce que font les fidèles, mais ce que disent les sources : « Nul ne portera le fardeau d’autrui » (6:164) ; « Soyez stricts dans l’équité, témoins devant Allah, fût-ce contre vous-mêmes » (4:135) ; « Que la haine d’un peuple ne vous incite pas à être injustes » (5:8). Une religion doit être jugée sur ses textes lus honnêtement, non sur ses traîtres ; sans quoi il faudrait juger la médecine sur les charlatans et la justice sur les juges corrompus. Et l’argument, retourné, ne laisse pas le relativisme indemne : le XXe siècle a montré ce que des hommes libérés de toute vérité transcendante pouvaient faire.

« Vous êtes musulman parce que vous êtes né musulman. »

Nous avons répondu à l’argument (§ 5) : l’origine d’une croyance ne décide pas de sa vérité, et l’argument se retourne contre celui qui l’emploie. Ajoutons seulement ceci : le Coran adresse au musulman la même exigence qu’aux autres. L’imitation des ancêtres y est condamnée en général (2:170), et les savants ont toujours tenu que la foi reçue doit être comprise et fondée. Le musulman qui se contenterait de sa naissance manquerait à sa propre religion. Quant aux convertis, qui forment une part importante des lecteurs de ce site, ils sont la preuve vivante que l’argument ne décrit pas tous les cas.

« Pourquoi Dieu aurait-Il voulu une seule vérité, sachant que les hommes naîtraient dans des contextes si différents ? »

C’est l’objection la plus profonde, et elle contient une erreur de fait et une erreur de raisonnement. L’erreur de fait : Dieu n’a pas laissé les contextes différents sans message. « Nous avons envoyé dans chaque communauté un messager » (16:36) ; « il n’est pas de communauté où un avertisseur ne soit passé » (35:24). La diversité des lieux et des époques a été rejointe par la diversité des messagers, tous porteurs du même appel (§ 11) ; et le dernier message est universel, conservé et accessible. L’erreur de raisonnement : la diversité des contextes est une objection à une vérité unique seulement si Dieu jugeait les hommes sans tenir compte de ce qu’ils ont pu connaître. Or c’est exactement le contraire que le Coran affirme (17:15), et c’est le sujet du paragraphe suivant. Une vérité unique et un jugement proportionné à l’accès de chacun à cette vérité ne se contredisent pas ; ils se complètent. Le Coran donne même la raison de la diversité : « Si Allah avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté ; mais Il veut vous éprouver » (5:48). La diversité n’est pas un argument contre la vérité ; elle est la forme de l’épreuve.

Notes

  1. Al-Bâqillânî, al-Tamhîd, chapitres sur les chrétiens ; Ibn Taymiyya, al-Jawâb al-sahîh li-man baddala dîn al-Masîh, t. III-IV. Sur l’ignorance de l’Heure par le Fils : Marc 13, 32. ↩
  2. Le lecteur trouvera cette discussion développée dans la rubrique « Polémique chrétienne » du site. ↩
  3. Datation communément admise : Marc vers 70, Matthieu et Luc vers 80-90, Jean vers 90-100. Le Coran parle de l’Injîl donné à Jésus (5:46), c’est-à-dire de la révélation qu’il reçut, non de récits composés après lui. ↩
  4. Bart D. Ehrman, Misquoting Jesus, New York, HarperCollins, 2005, chap. 3 et 4 ; sur 1 Jean 5, 7 (le « comma johannique »), ibid., chap. 3. Généalogies divergentes : Matthieu 1 et Luc 3 ; jour de la mort : les synoptiques (le jour de la Pâque) contre Jean (la veille) ; dernières paroles : Marc 15, 34 / Luc 23, 46 / Jean 19, 30. ↩
  5. Ibn Hazm, al-Fisal, t. II (sur les Évangiles) ; al-Juwaynî, Shifâ’ al-ghalîl fî bayân mâ waqa‘a fî al-Tawrât wa al-Injîl min al-tabdîl. ↩
  6. Al-Bukhârî, n° 4992 ; Muslim, n° 818 (‘Umar et Hishâm ibn Hakîm récitant différemment la sourate al-Furqân devant le Prophète ﷺ). ↩
  7. Ibn Abî Dâwûd (m. 316/929), Kitâb al-Masâhif. ↩
  8. Behnam Sadeghi et Mohsen Goudarzi, « Ṣan‘ā’ 1 and the Origins of the Qur’ān », Der Islam, 87, 2012, p. 1-129. Les différences d’orthographe entre manuscrits anciens (absence de certains alifs, points diacritiques) ne sont pas des variantes de texte. ↩
  9. Ibn Taymiyya, Dar’ ta‘ârud al-‘aql wa al-naql, t. I, introduction. ↩
  10. Al-Khattâbî, Bayân i‘jâz al-Qur’ân ; al-Bâqillânî, I‘jâz al-Qur’ân ; ‘Abd al-Qâhir al-Jurjânî, Dalâ’il al-i‘jâz. ↩
  11. Al-Bukhârî, n° 7352 ; Muslim, n° 1716. ↩
  12. Abû Dâwûd, n° 4596-4597 ; al-Tirmidhî, n° 2640-2641 (jugé hasan sahîh par al-Tirmidhî ; la seconde partie du hadith, sur la voie du Prophète et de ses Compagnons, est contestée par Ibn Hazm mais retenue par la plupart). ↩

Dossier publié le 20 septembre 2026 sur convertistoislam.fr.