V. Le sacrifice, les stèles, le chantier

LES CINQ PILIERS DE L’ISLAM · DOSSIER 5 · LE PÈLERINAGE · VOLET 1 · LE VOYAGEV. Le sacrifice, les stèles, le chantierIbrâhîm, Ismâ’îl — et les trois refusCHAPITRE 5 SUR 19

Volet 1 · Le voyage · chapitre 5 sur 19

Ibrâhîm et Ismâ’îl : le sacrifice — et son rachat

« Lorsque l’enfant fut en âge de l’accompagner, il lui dit : « Mon fils ! Je me suis vu en rêve en train de t’immoler. Qu’en penses-tu ? » L’enfant répondit : « Père ! Exécute l’ordre qui t’est donné, tu me trouveras, par la volonté d’Allah, patient dans l’épreuve. » »

Coran 37:102

« Nous avons racheté son enfant par une sublime offrande »

Coran 37:107

Deuxième acte, des années plus tard : l’enfant a grandi, et le père voit en rêve — vision prophétique, donc ordre — qu’il l’immole. Le dialogue du verset est d’une grandeur insoutenable : mon fils, je me vois en rêve t’immoler — qu’en penses-tu ? Père, fais ce qui t’est ordonné : tu me trouveras, si Allah veut, du nombre des endurants. Le père soumis interroge, le fils soumis consent — deux volontés rendues, aucune contrainte ; et quand tous deux se furent soumis et que le front fut à terre, l’appel arrêta le bras : tu as confirmé la vision — et Nous l’avons racheté par une immolation magnifique. Le bélier descendu remplace l’enfant : le Dieu d’Ibrâhîm ne voulait pas le sang du fils — Il voulait le cœur du père, et l’obtint sans une goutte. De là le sacrifice du dixième jour, répété par le pèlerin et par toute la Ummah au jour de l’Aïd — avec le verset qui en verrouille le sens contre tout ritualisme :

« Ni leur chair, ni leur sang ne parviendront à Allah. Seules Lui parviennent les œuvres que vous accomplissez dans le but de Lui plaire. C’est ainsi qu’Allah a mis ces bêtes à votre disposition afin que vous Le glorifiiez pour vous avoir guidés. Fais donc heureuse annonce aux adorateurs sincères du Seigneur »

Coran 22:37

Ni leur chair ni leur sang n’atteignent Allah : c’est votre piété qui L’atteint. Le texte devance de quatorze siècles l’objection moderne — « Dieu a-t-il besoin de viande ? » : non, dit le verset lui-même ; la viande va aux pauvres (22:28 : mangez-en et nourrissez le miséreux), la taqwâ va au Ciel — le sacrifice est un mémorial de la soumission d’Ibrâhîm et une distribution de nourriture, rien d’autre.

Les trois stèles : l’histoire des lapidations — et ce qu’on vise vraiment

Reste le rite le plus mal compris du hajj : les jamarât — les trois stèles de Minâ que le pèlerin lapide de sept cailloux chacune. Leur histoire est rapportée d’Ibn ‘Abbâs, dans le récit du sacrifice :

« Lorsque Ibrâhîm voulut accomplir les rites, Satan se dressa devant lui auprès de la jamrat al-‘Aqaba : il le lapida de sept cailloux, jusqu’à ce qu’il s’enfonçât dans la terre. Puis il se dressa devant lui à la deuxième stèle : il le lapida de sept cailloux, jusqu’à ce qu’il s’enfonçât dans la terre. Puis il se dressa devant lui à la troisième stèle : il le lapida de sept cailloux, jusqu’à ce qu’il s’enfonçât dans la terre. Et Ibn ‘Abbâs dit : c’est Satan que vous lapidez, et c’est la religion de votre père Ibrâhîm que vous suivez. »

Rapporté par Ahmad (n° 2707) et Al-Bayhaqî, d’après Ibn ‘Abbâs — jugé authentique

Replaçons la scène dans son heure : Ibrâhîm marche vers le sacrifice de son fils — l’ordre le plus coûteux jamais donné à un père — et c’est là, sur ce chemin-là, que l’ennemi surgit, par trois fois, aux trois emplacements que les stèles marquent aujourd’hui : quand l’obéissance coûte le plus, la tentation presse le plus. Certaines versions du récit détaillent ses assauts — soufflant au père la révolte, à la mère le refus, au fils la fuite — et la réponse fut la même aux trois postes : des pierres, pas un débat. On ne négocie pas avec le tentateur au moment de l’ordre : on le chasse et on marche. Voilà ce que le pèlerin rejoue à Minâ, aux jours mêmes du sacrifice : les trois refus d’une famille en marche vers l’obéissance.

Et voici le point que tout pèlerin doit graver, car la croyance populaire déraille précisément ici : on ne vise pas Shaytân en personne. Les stèles ne sont pas le diable ; Iblîs n’est pas enchaîné dans un pilier de Minâ à recevoir des projectiles — et le spectacle, hélas courant, des pèlerins qui insultent la stèle, la frappent de leurs sandales, y jettent des pierres énormes avec rage comme s’ils blessaient l’ennemi en personne, procède d’une double erreur : une erreur de fait — le diable n’y est pas — et une erreur de rite — le Prophète a lapidé de petits cailloux, gros comme des pois chiches, en disant le takbîr à chaque jet, avec calme, et il a mis en garde ce jour-là même contre l’excès : gardez-vous de l’exagération dans la religion, car elle a détruit ceux d’avant vous (An-Nasâ’î n° 3057, authentifié — prononcé précisément au ramassage des cailloux de la lapidation). Que vise-t-on alors ? L’obéissance et le rappel : on lapide parce qu’Ibrâhîm a lapidé sur ordre, aux lieux où il l’a fait, comme on tourne parce qu’il fut ordonné de tourner — et le hadith livre la clef de tous les rites d’un coup : la circumambulation de la Maison, la course entre Safâ et Marwa et la lapidation des stèles n’ont été institués que pour l’établissement du rappel d’Allah (Abû Dâwûd n° 1888 ; At-Tirmidhî n° 902 — jugé recevable). Le caillou est un dhikr lancé : sept takbîr matérialisés, sept refus symboliques — le geste vise le tentateur en soi, non un démon dans la pierre. Et c’est ainsi que le rite, loin de frôler la superstition, l’exécute : au lieu même où l’on pourrait croire frapper un diable logé dans un pilier, la Sunna impose des cailloux minuscules, le nom d’Allah à chaque jet, et l’interdiction de l’excès — le mémorial du refus, gardé pur de ce qu’il refuse.

La Maison rebâtie : le chantier du père et du fils

« Au moment où ils établissaient les fondations du Sanctuaire, Abraham et Ismaël priaient : « Veuille, Seigneur, accepter cette œuvre de notre part ! Tu es, en vérité, Celui qui entends tout et sais tout » »

Coran 2:127

« Seigneur ! Fais de nous des êtres entièrement soumis à Toi et de nos descendants une nation soumise à Ta volonté. Indique-nous les rites de notre culte et accorde-nous Ton pardon. Tu es, en vérité, le Très Miséricordieux, Celui qui acceptes toujours le repentir de Ses serviteurs »

Coran 2:128

Dernier acte : le père et le fils, réunis, élèvent les fondations de la Maison — et le Coran a conservé leur prière de chantier : Seigneur, accepte de nous ; fais de nous deux êtres soumis, et de notre descendance une communauté soumise ; montre-nous nos rites. Trois demandes, trois exaucements que le pèlerin traverse : l’œuvre fut acceptée — la Maison tient et le monde y converge ; la descendance soumise vint — la communauté de Mouhammad, issu d’Ismâ’îl, est la réponse à cette invocation, et le Prophète disait : je suis l’invocation de mon père Ibrâhîm ; et les rites furent montrés — ce sont ceux-là mêmes que ce dossier déroule. Voilà pourquoi le hajj est un mémorial vivant : la station d’Ibrâhîm est la pierre de son échafaudage ; le sa’y, la course de Hâjar ; Zamzam, son puits ; le sacrifice, son bélier ; les stèles, ses refus ; le tawaf, la ronde autour de leur chantier. Une famille du désert, sans royaume ni armée — et l’humanité croyante marche dans ses pas depuis quatre millénaires : Allah n’immortalise pas les empires ; Il immortalise la soumission.