La prière — pilier 2/5 — chapitre 12 sur 15
La page la plus célèbre d’Ibn al-Qayyim — et la conquête du recueillement (khushû’).
قَدْ أَفْلَحَ الْمُؤْمِنُونَ
« Bienheureux sont les croyants, en vérité »
Coran 23:1
الَّذِينَ هُمْ فِي صَلَاتِهِمْ خَاشِعُونَ
« qui prient avec recueillement et humilité »
Coran 23:2
Bienheureux les croyants qui sont, dans leur prière, khâshi’ûn — recueillis, humbles de cœur : le Coran ne promet pas la réussite aux priants, mais aux priants recueillis. Le khushû’ — la présence humble du cœur — est donc l’âme du pilier ; et c’est ici qu’Ibn al-Qayyim a laissé la page la plus célèbre de toute la littérature de la prière : la classification des priants en cinq degrés, dans al-Wâbil as-sayyib. Il faut la donner presque entière, car chacun s’y trouvera — c’est un miroir à cinq étages.
Le joyau des joyaux — Les cinq degrés des priants (al-Wâbil as-sayyib)
Les hommes, dans la prière, sont sur cinq degrés. Le premier : l’injuste envers lui-même, le négligent — qui ampute ses ablutions, ses horaires, ses limites et ses piliers. Le deuxième : celui qui garde les horaires, les limites, les piliers extérieurs et les ablutions, mais qui a perdu la lutte contre les suggestions — et le voilà emporté par les insufflations et les pensées. Le troisième : celui qui garde les limites et les piliers, et qui lutte contre les suggestions et les pensées — il est occupé au combat contre son ennemi, de peur qu’il ne lui vole sa prière : il est dans la prière et dans le jihâd. Le quatrième : celui qui, lorsqu’il se lève pour prier, accomplit pleinement ses droits, ses piliers et ses limites, le cœur absorbé dans leur préservation, de crainte d’en rien laisser perdre — son souci tout entier est de l’accomplir comme il se doit : son cœur est immergé dans la prière et dans la servitude de son Seigneur. Le cinquième : celui qui se lève ainsi, et qui de surcroît a pris son cœur et l’a posé devant son Seigneur — regardant son Seigneur par son cœur, en veille devant Lui, plein de Son amour et de Sa majesté, comme s’il Le voyait de ses yeux : les suggestions et les pensées se sont éteintes, et les voiles entre lui et son Seigneur sont levés. Entre la prière de celui-ci et celle des autres, il y a plus qu’entre le ciel et la terre. Le premier est puni ; le deuxième, demandé en compte ; le troisième, expié ; le quatrième, récompensé ; le cinquième, rapproché de son Seigneur — car il a sa part de celui dont la fraîcheur de l’œil fut placée dans la prière : quiconque a la fraîcheur de l’œil dans sa prière ici-bas l’aura dans la proximité de son Seigneur dans l’au-delà, et trouvera en elle sa fraîcheur en ce monde ; or quiconque a sa fraîcheur d’œil en Allah, tous les yeux se rafraîchissent de lui — et quiconque ne l’a pas en Allah, son âme se déchire de regrets sur le monde.
Cinq étages, cinq verdicts — puni, questionné, expié, récompensé, rapproché — et le lecteur honnête sait immédiatement le sien. Trois leçons de ce texte immense. La première : l’échelle ne mesure pas les gestes — du deuxième au cinquième degré, les gestes sont identiques — elle mesure le cœur : la prière est le seul acte du monde dont la valeur varie du châtiment à la proximité sans qu’un observateur extérieur voie la différence. La deuxième : le troisième degré console — le lutteur distrait qui combat ses pensées n’est pas un raté : il est en jihâd, dit Ibn al-Qayyim, et sa lutte même est expiatrice ; la distraction combattue n’est pas la distraction consentie. La troisième : le sommet a un nom prophétique — la fraîcheur de l’œil :
حُبِّبَ إِلَيَّ مِنَ الدُّنْيَا النِّسَاءُ وَالطِّيبُ، وَجُعِلَتْ قُرَّةُ عَيْنِي فِي الصَّلَاةِ
« On m’a fait aimer de votre monde les femmes et le parfum — et la fraîcheur de mon œil a été placée dans la prière. »
Rapporté par An-Nasâ’î (n° 3939) et Ahmad, d’après Anas — authentifié
Qurratu ‘aynî — l’expression arabe du bonheur qui apaise le regard : ce que les hommes cherchent dans tout le reste, le Prophète ﷺ l’avait dans la prière. Elle n’était pas son devoir : elle était son repos — Ô Bilâl, lève l’appel : apaise-nous par elle (Abû Dâwûd n° 4985, authentifié) ; arihnâ bihâ — repose-nous par la prière, et non de la prière : toute la différence entre le cinquième degré et le premier tient dans cette préposition.
1. Qu’est-ce que le khushû’ — et ce qu’il n’est pas
Une précision, car une fausse définition décourage. Le khushû’ n’est pas « ne penser à rien » : cette exigence serait irréaliste, et le Prophète ﷺ lui-même a oublié en prière et s’est corrigé par la prosternation de l’oubli (Al-Bukhârî n° 401). Le khushû’, selon les maîtres du cœur, c’est : la conscience de se tenir devant Allah ; l’humilité du cœur ; la tranquillité du corps ; la compréhension des paroles prononcées ; et le retour volontaire vers la prière quand l’esprit s’égare. La distinction décisive est celle-ci : une pensée qui traverse l’esprit n’est pas une faute — la faute, c’est de la suivre. Être distrait n’est pas la même chose que laisser la distraction gagner. La prière n’est pas un examen où l’on doit produire une absence totale de pensée : elle est un retour répété. L’esprit s’éloigne, puis le serviteur le ramène. Le cœur se disperse, puis il se rassemble autour d’un mot : Allâhu akbar. Le khushû’ n’est pas l’absence de combat ; il est la manière de combattre — et c’est précisément ce combat que le hadith suivant récompense :
مَنْ تَوَضَّأَ نَحْوَ وُضُوئِي هَٰذَا ثُمَّ صَلَّىٰ رَكْعَتَيْنِ لَا يُحَدِّثُ فِيهِمَا نَفْسَهُ غُفِرَ لَهُ مَا تَقَدَّمَ مِن ذَنبِهِ
« Quiconque fait ses ablutions comme celles-ci, puis prie deux unités sans que son âme ne s’y parle d’autre chose, ses péchés passés lui sont pardonnés. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 160) et Muslim (n° 226), d’après ‘Uthmân ibn ‘Affân
2. Le chemin de la montée : les remèdes du cœur distrait
Comment monter d’un degré ? Les maîtres du cœur — Ibn al-Qayyim en tête — prescrivent un traitement dont voici les pièces principales, toutes textuelles.
- Comprendre ce qu’on dit : la racine de tout. Nul ne dialogue dans une langue morte pour lui — apprendre le sens de la Fâtiha (partie VII), des formules des postures, du tashahhud : quelques heures d’étude qui transfigurent des décennies de prière. C’est la voie royale, et ce dossier en est une étape.
- Prier en partant : le conseil prophétique de la dernière fois — lorsque tu te lèves pour ta prière, prie comme un homme qui fait ses adieux (Ibn Mâjah n° 4171 — jugé recevable) : la dernière prière ne se bâcle pas ; or chacune peut l’être, et l’une le sera. Hâtim al-Asamm en avait fait sa méthode.
- Se préparer avant le takbîr : faire les ablutions lentement, comme une préparation à l’audience ; arriver avant le début au lieu de rejoindre en courant ; s’asseoir un instant jusqu’à ce que les membres se calment — la prière commence avant le takbîr.
- Répondre au texte : le Prophète ﷺ, dans sa prière de nuit, ne passait pas un verset de miséricorde sans demander, ni un verset de menace sans chercher refuge (Muslim n° 772) — la récitation-dialogue au lieu de la récitation-débit ; et varier les sourates et les invocations authentiques, car la routine endort.
- Regarder le lieu de la prosternation, prier devant une sutra, éloigner ce qui distrait — le Prophète ﷺ rendit un vêtement dont les motifs l’avaient distrait en prière (Al-Bukhârî n° 373) : si lui s’en protégeait, que dire de nos téléphones posés à portée d’œil. Notifications éteintes, écran retourné : la sutra moderne.
- Marquer une pause réelle entre les postures et réfléchir au sens de chaque mouvement — élévation, inclinaison, prosternation — comme la partie IX l’a déplié : nul recueillement dans un corps qui picore.
- Connaître l’ennemi et son arme : le waswâs a un nom et un remède prophétiques —
ذَاكَ شَيْطَانٌ يُقَالُ لَهُ خِنْزَبٌ، فَإِذَا أَحْسَسْتَهُ فَتَعَوَّذْ بِاللَّهِ مِنْهُ وَاتْفِلْ عَلَىٰ يَسَارِكَ ثَلَاثًا
« ‘Uthmân ibn Abî al-‘Âs vint dire : ô Messager d’Allah, le diable s’interpose entre moi et ma prière et ma récitation, qu’il m’embrouille. Le Messager d’Allah ﷺ dit : c’est un démon nommé Khinzab. Quand tu le sens, cherche refuge auprès d’Allah contre lui, et souffle légèrement sur ta gauche trois fois. Je le fis, dit ‘Uthmân, et Allah l’éloigna de moi. »
Rapporté par Muslim (n° 2203)
- Ne pas attendre de ressentir l’émotion pour prier : la présence vient souvent après la fidélité, non avant — on ne trouve pas le khushû’ pour ensuite prier ; on prie, et le khushû’ vient à celui qui revient.
Un mot enfin sur la promesse : le khushû’ n’est pas un don réservé — c’est une conquête ouverte, degré par degré, et le simple fait de le vouloir place déjà au troisième étage, celui du combattant. Elle est lourde, dit le verset — sauf pour les khâshi’ûn (2:45) : la même prière pèse ou porte, selon le cœur qu’on y met ; et ceux qui la portent découvrent le secret des mots du verset suivant — ceux qui savent avec certitude qu’ils rencontreront leur Seigneur : le recueillement naît de la conscience de la rencontre — on ne se tient pas distraitement devant Quelqu’un qu’on sait présent.
وَاسْتَعِينُوا بِالصَّبْرِ وَالصَّلَاةِ ۚ وَإِنَّهَا لَكَبِيرَةٌ إِلَّا عَلَى الْخَاشِعِينَ
« Armez-vous de patience et aidez-vous de la prière. Celle-ci représente cependant une lourde obligation, sauf pour les êtres humbles »
Coran 2:45
الَّذِينَ يَظُنُّونَ أَنَّهُم مُّلَاقُو رَبِّهِمْ وَأَنَّهُمْ إِلَيْهِ رَاجِعُونَ
« qui ont l’intime conviction qu’ils retourneront un jour à leur Seigneur et qu’ils Le rencontreront »
Coran 2:46
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