XII. Le pilier négligé — La prière (pilier 2/5)

La prière — pilier 2/5 — chapitre 13 sur 15

L’abandon, le retard, le picorage — les chaînes qu’on refait soi-même.

Comme au premier dossier, le miroir — car ce pilier aussi a ses négligences massives, et les textes qui les jugent sont parmi les plus sévères du Livre. Si la prière est la chaîne qui se défait, chaque négligence est un nœud que l’on refait soi-même sur sa propre nuque. Trois maladies, par ordre de gravité décroissante, puis l’excuse favorite, puis le chemin du retour.

1. L’abandon : les textes qu’on ne peut pas adoucir

مَا سَلَكَكُمْ فِي سَقَرَ

« « Pour quelle raison êtes-vous entrés en Enfer ? » »

Coran 74:42

قَالُوا لَمْ نَكُ مِنَ الْمُصَلِّينَ

« Ils répondront : « Nous n’étions pas de ceux qui accomplissent la prière »

Coran 74:43

فَخَلَفَ مِن بَعْدِهِمْ خَلْفٌ أَضَاعُوا الصَّلَاةَ وَاتَّبَعُوا الشَّهَوَاتِ ۖ فَسَوْفَ يَلْقَوْنَ غَيًّا

« Mais leur succédèrent des générations toutes plus misérables les unes que les autres qui, préoccupées uniquement par l’assouvissement de leurs passions, négligèrent le culte du Seigneur. Elles sont donc vouées à la perdition »

Coran 19:59

Qu’est-ce qui vous a conduits dans Saqar ? Ils diront : nous n’étions pas de ceux qui priaient — la première réponse des damnés interrogés, avant même l’avarice et le démenti du Jugement : l’abandon de la prière ouvre la liste des causes du Feu, dans la bouche de ses habitants. Et le verset de Maryam — qui suit immédiatement la liste des prophètes prosternés en larmes de 19:58, comme pour dire la rupture de la chaîne — décrit la dégénérescence des générations : ils délaissèrent la prière et suivirent les passions. Notez l’ordre : la prière lâchée, puis les passions suivies — le verset décrit exactement le retour en esclavage : quand le rendez-vous avec le Maître tombe, les faux maîtres reprennent l’homme. Les exégètes des premières générations précisent que le délaissement (idâ’a) vise aussi le report hors de son temps, pas seulement l’arrêt complet.

Ajoutez les deux hadiths de la frontière cités en partie V — entre l’homme et le shirk : l’abandon de la prière ; le pacte qui nous sépare d’eux est la prière — et l’on comprend pourquoi Ibn al-Qayyim a consacré son Kitâb as-Salât à la question du târik as-salât, celui qui délaisse : il y recense les positions des savants — l’imam Ahmad et nombre d’anciens tiennent l’abandon complet pour une mécréance qui fait sortir de l’islam, sur la lettre des hadiths ; la majorité des juristes y voit un péché parmi les plus énormes, tant que l’obligation n’est pas niée — et Ibn al-Qayyim lui-même penche vers la gravité maximale, arguant que nul texte n’a nommé kufr l’abandon d’aucun autre pilier d’œuvre. Ce débat entre géants, nous n’avons pas à le trancher ici ; il suffit d’en tirer la seule conclusion pratique qui vaille : une œuvre dont les plus grands savants de l’islam ont discuté si son abandon fait sortir de la religion n’est pas une œuvre qu’un croyant sensé laisse en option. Quiconque ne prie pas se tient — au mieux — au bord du gouffre sur lequel l’imam Ahmad a jugé qu’on tombe. Et qu’on n’oppose pas la miséricorde aux textes : la miséricorde, c’est précisément ces textes — des panneaux plantés avant le ravin. ‘Umar, le corps ouvert, l’avait dit en une phrase : il n’y a pas de part dans l’islam pour celui qui abandonne la prière.

2. Le retard systématique : prier hors du temps

فَوَيْلٌ لِّلْمُصَلِّينَ

« Malheur donc à ceux qui accomplissent la prière »

Coran 107:4

الَّذِينَ هُمْ عَن صَلَاتِهِمْ سَاهُونَ

« sans accorder aucune importance à cette dernière »

Coran 107:5

Deuxième maladie, plus sournoise : prier, mais quand ça arrange — l’aube au réveil de dix heures, le dhuhr fondu dans l’asr, la journée soldée en bloc le soir. Or la prière est prescrite à des temps déterminés (4:103) : l’heure fait partie de l’obligation, elle n’en est pas l’emballage. Le verset du Malheur vise, selon l’exégèse rapportée des Compagnons, précisément ceux-là : malheur aux priants qui sont, au sujet de leur prière, négligents — sâhûn : non ceux qui oublient une fois par mégarde, mais ceux qui retardent habituellement hors du temps, qui prient sans y accorder de poids. Ibn Mas’ûd et d’autres ont lu ce verset ainsi ; et le Prophète ﷺ a nommé la prière de l’hypocrite : il guette le soleil jusqu’à ce qu’il soit entre les deux cornes du démon, puis se lève et picore quatre coups, n’y mentionnant Allah que fort peu (Muslim n° 622) — le retard et le picorage réunis en un portrait. La question à se poser est simple et tranchante : arriverait-on avec deux heures de retard, chaque jour, à un rendez-vous avec quiconque compte à nos yeux ? Le traitement qu’on inflige à l’heure de la prière est l’aveu du rang qu’on donne à Celui qui convoque — et l’aveu, aussi, du maître qui a gagné : celui qui prie « quand il peut » avoue que le monde décide de son agenda, et qu’Allah y prend ce qui reste.

3. Le picorage : voler sa propre prière

أَسْوَأُ النَّاسِ سَرِقَةً الَّذِي يَسْرِقُ مِن صَلَاتِهِ. قَالُوا: يَا رَسُولَ اللَّهِ، كَيْفَ يَسْرِقُ مِن صَلَاتِهِ؟ قَالَ: لَا يُتِمُّ رُكُوعَهَا وَلَا سُجُودَهَا

« Le pire des voleurs est celui qui vole de sa prière. — Ô Messager d’Allah, comment vole-t-on de sa prière ? — Il n’en complète ni l’inclinaison ni la prosternation. »

Rapporté par Ahmad (n° 22642) et d’autres, d’après Abû Qatâda — authentifié

Troisième maladie, la plus répandue : la prière expédiée — dos jamais à l’équerre, front qui rebondit sur le sol, formules avalées, quatre unités en quatre-vingt-dix secondes. Le hadith la nomme d’un mot qui devrait faire frémir : un vol — et le pire, car le voleur ordinaire vole autrui, celui-ci se vole lui-même, et vole un dépôt divin. Le texte décisif est l’histoire de l’homme qui pria mal devant le Prophète ﷺ : trois fois il pria, trois fois il revint saluer, trois fois il s’entendit dire — retourne et prie, car tu n’as pas prié (Al-Bukhârî n° 757, Muslim n° 397) ; puis le Prophète ﷺ lui enseigna la règle qui manquait : incline-toi jusqu’à être en quiétude incliné… relève-toi jusqu’à être en quiétude debout… prosterne-toi jusqu’à être en quiétude prosterné. La tuma’nîna — la pose tranquille de chaque posture — est un pilier de la prière : sans elle, dit le texte en toutes lettres, tu n’as pas prié — la prière picorée n’est pas une prière médiocre, c’est une prière invalide qui devra être refaite. Et le Prophète ﷺ a donné la sentence spirituelle du picoreur : celui-là, s’il mourait ainsi, mourrait hors de la religion de Muhammad — au sujet de l’homme qui n’achevait pas ses inclinaisons (An-Nasâ’î, authentifié). Le remède tient en une phrase d’Ibn al-Qayyim : donne à chaque posture son dû de repos, et tu découvriras que les trente secondes ajoutées changent la nature de l’acte — on ne converse pas au sprint. Et l’on se souviendra d »Abbâd ibn Bishr, qui n’a pas voulu interrompre une sourate pour trois flèches : le picoreur, lui, interrompt la sienne pour rien.

4. L’excuse favorite : « le cœur pur vaut mieux que la prière »

Reste l’argument-refuge de l’époque : « l’essentiel est d’avoir un bon cœur ; je ne prie pas, mais je ne fais de mal à personne — Dieu regarde les cœurs, pas les gestes. » Trois réponses, brèves et définitives. La première : c’est un critère que son auteur n’applique nulle part ailleurs — nul ne dit « j’aime mes enfants dans mon cœur » pour se dispenser de les nourrir, ni « je respecte mon employeur intérieurement » pour ne plus venir travailler : partout, l’amour sans actes est nommé mensonge ; seul le Créateur se verrait offrir des sentiments sans rendez-vous. La deuxième : l’argument inverse la parole prophétique qu’il croit citer — le hadith dit certes qu’Allah ne regarde ni vos corps ni vos images mais vos cœurs et vos œuvres (Muslim n° 2564) : les cœurs et les œuvres — le texte joint ce que l’excuse sépare ; et le cœur vraiment bon produit la prière comme le bon arbre produit son fruit : un « bon cœur » qui, cinq fois par jour, refuse cinq minutes à son Créateur est un diagnostic qui se réfute lui-même. La troisième — et c’est la leçon d’Iblîs : il avait, lui aussi, la connaissance dans le cœur ; ce qui lui manqua, ce fut le front au sol. Le « cœur pur sans prosternation » est exactement la position d’Iblîs — croire, connaître, et refuser l’ordre. La bonté envers les créatures ne paie pas la dette envers le Créateur : ce sont deux comptes, et les damnés de la sourate 74 avaient beau jeu d’être d’agréables voisins — leur première réponse reste : nous ne priions pas.

5. Le chemin du retour : demain à l’aube, pas l’an prochain

À celui qui se reconnaît — l’abandonneur, le retardataire, le picoreur —, le retour est plus simple que la honte ne le murmure. Il ne commence pas par rattraper des années : il commence par la prochaine prière, faite à l’heure, posée, comprise — puis la suivante ; le passé se traite par le repentir sincère et l’abondance des œuvres, selon l’avis solide, et surtout par un présent qui ne reproduit plus la dette. Trois appuis pratiques : arrimer la prière à ce qui ne se négocie pas (on ne « trouve » pas le temps de prier, on le fixe — comme l’heure d’un train) ; commencer par les cinq, à l’heure, avant de rêver aux surérogatoires — la colonne avant les ornements ; et se souvenir de la promesse qui attend au premier pas : les bonnes actions effacent les mauvaises (11:114) — le verset fut révélé, dit la circonstance rapportée, pour un homme accablé par sa faute, à qui le Prophète ﷺ annonça que sa prière venait de l’emporter. La porte du rendez-vous n’a jamais de file d’attente ni de dossier à constituer : elle s’ouvre à la prochaine aube, pour quiconque se lève — et au premier nœud défait, les deux autres suivent.

وَأَقِمِ الصَّلَاةَ طَرَفَيِ النَّهَارِ وَزُلَفًا مِّنَ اللَّيْلِ ۚ إِنَّ الْحَسَنَاتِ يُذْهِبْنَ السَّيِّئَاتِ ۚ ذَٰلِكَ ذِكْرَىٰ لِلذَّاكِرِينَ

« Accomplis la prière aux deux extrémités du jour et à certaines heures de la nuit. Les bonnes actions effacent les mauvaises. Voici une exhortation pour ceux qui sont disposés à l’écouter »

Coran 11:114

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