V. L’école du don : la sadaqa et ses maîtres — La zakât (pilier 3/5)

La zakât — pilier 3/5 — chapitre 06 sur 12

Abû Talha et son jardin préféré, Abû Bakr qui donne tout, ’Uthmân et l’armée de la détresse, ’Umar et l’invention du waqf — et la sadaqa de ceux qui n’ont rien.

La zakât est le plancher obligatoire ; au-dessus s’ouvre l’espace libre de la sadaqa — et c’est là que la première génération a montré ce que le Coran fait d’un cœur. Avant les récits, la charte du don volontaire, en trois versets qui règlent le combien, le comment et le pourquoi.

لَنْ تَنَالُوا الْبِرَّ حَتَّىٰ تُنْفِقُوا مِمَّا تُحِبُّونَ ۚ وَمَا تُنْفِقُوا مِنْ شَيْءٍ فَإِنَّ اللَّهَ بِهِ عَلِيمٌ

« Vous n’atteindrez la piété que lorsque vous offrirez par charité les biens qui vous sont les plus chers. Et vous ne ferez aucune dépense sans qu’Allah n’en ait connaissance »

Coran 3:92

الَّذِينَ يُنْفِقُونَ أَمْوَالَهُمْ فِي سَبِيلِ اللَّهِ ثُمَّ لَا يُتْبِعُونَ مَا أَنْفَقُوا مَنًّا وَلَا أَذًى ۙ لَهُمْ أَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ

« Ceux qui offrent leurs biens par obéissance à Allah, sans faire suivre leurs dons d’un rappel désobligeant ou de propos blessants, obtiendront leur récompense auprès de leur Seigneur et seront préservés de toute crainte et de toute affliction »

Coran 2:262

وَيُطْعِمُونَ الطَّعَامَ عَلَىٰ حُبِّهِ مِسْكِينًا وَيَتِيمًا وَأَسِيرًا

« et offraient de la nourriture, pourtant si chère à leurs yeux, au nécessiteux, à l’orphelin et au captif »

Coran 76:8

إِنَّمَا نُطْعِمُكُمْ لِوَجْهِ اللَّهِ لَا نُرِيدُ مِنْكُمْ جَزَاءً وَلَا شُكُورًا

« disant : « Nous vous nourrissons uniquement pour plaire à Allah, n’attendant de vous ni récompense, ni reconnaissance »

Coran 76:9

Le combien : vous n’atteindrez la piété qu’en donnant de ce que vous aimez — le don qui compte est celui qui coûte ; on ne se purifie pas avec ses restes (le verset 2:267 interdit expressément de choisir le vil pour l’aumône). Le comment : sans faire suivre d’un rappel ni d’un tort — le don qui humilie est un don annulé ; la discrétion vaut mieux, et le secret de la main gauche vaut l’ombre du Trône. Le pourquoi : c’est pour le Visage d’Allah que nous vous nourrissons ; nous n’attendons de vous ni récompense ni gratitude — le donateur coranique ne place pas son bienfait chez les hommes : il le vire directement au Ciel, et se libère ainsi de la plus subtile des servitudes, l’attente de la reconnaissance. Voilà la théorie ; voici l’école.

1. Abû Talha et le jardin préféré : la réponse au verset

قَامَ أَبُو طَلْحَةَ إِلَى رَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم فَقَالَ يَا رَسُولَ اللَّهِ‏.‏ إِنَّ اللَّهَ تَبَارَكَ وَتَعَالَى يَقُولُ ‏{‏لَنْ تَنَالُوا الْبِرَّ حَتَّى تُنْفِقُوا مِمَّا تُحِبُّونَ‏}‏ وَإِنَّ أَحَبَّ أَمْوَالِي إِلَىَّ بَيْرُحَاءَ، وَإِنَّهَا صَدَقَةٌ لِلَّهِ أَرْجُو بِرَّهَا وَذُخْرَهَا عِنْدَ اللَّهِ، فَضَعْهَا يَا رَسُولَ اللَّهِ حَيْثُ أَرَاكَ اللَّهُ‏.‏ قَالَ فَقَالَ رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم ‏ »‏ بَخْ، ذَلِكَ مَالٌ رَابِحٌ، ذَلِكَ مَالٌ رَابِحٌ، وَقَدْ سَمِعْتُ مَا قُلْتَ وَإِنِّي أَرَى أَنْ تَجْعَلَهَا فِي الأَقْرَبِين

« Abû Talha était le plus riche des Ansâr de Médine en palmiers, et le plus aimé de ses biens était Bayruhâ’, un jardin qui faisait face à la mosquée — le Prophète y entrait et buvait de son eau douce. Lorsque descendit le verset : vous n’atteindrez la piété qu’en dépensant de ce que vous aimez, Abû Talha se leva et dit : ô Messager d’Allah, Allah dit — vous n’atteindrez la piété qu’en dépensant de ce que vous aimez — or le plus aimé de mes biens est Bayruhâ’ : je le donne en aumône pour Allah, en espérant sa piété et son dépôt auprès d’Allah. Place-le, ô Messager d’Allah, où Allah te le montrera. Le Prophète dit : excellent ! Voilà un bien qui rapporte, voilà un bien qui rapporte. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1461) et Muslim (n° 998), d’après Anas

La scène est un cours complet : un verset descend le matin, et le soir le plus beau jardin de Médine a changé de monde — sans campagne, sans délai, sans moitié. Abû Talha n’a pas donné un bien : il a donné le bien-critère, celui que le verset visait dans son cœur à lui. C’est la lecture opérante du Coran : entendre un verset comme une lettre à son nom — et l’école du don commence par cette oreille-là.

2. Abû Bakr : tout — et ’Umar comprend la course

أَمَرَنَا رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم يَوْمًا أَنْ نَتَصَدَّقَ فَوَافَقَ ذَلِكَ مَالاً عِنْدِي فَقُلْتُ الْيَوْمَ أَسْبِقُ أَبَا بَكْرٍ إِنْ سَبَقْتُهُ يَوْمًا فَجِئْتُ بِنِصْفِ مَالِي فَقَالَ رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم ‏ »‏ مَا أَبْقَيْتَ لأَهْلِكَ ‏ »‏ ‏.‏ قُلْتُ مِثْلَهُ ‏.‏ قَالَ وَأَتَى أَبُو بَكْرٍ – رضى الله عنه – بِكُلِّ مَا عِنْدَهُ فَقَالَ لَهُ رَسُولُ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم ‏ »‏ مَا أَبْقَيْتَ لأَهْلِكَ ‏ »‏ ‏.‏ قَالَ أَبْقَيْتُ لَهُمُ اللَّهَ وَرَسُولَهُ ‏.‏ قُلْتُ لاَ أُسَابِقُكَ إِلَى شَىْءٍ أَبَدًا

« Le Messager d’Allah nous ordonna un jour de faire l’aumône ; cela coïncidait avec des biens que je possédais. Je me dis : aujourd’hui je devancerai Abû Bakr, si jamais je dois le devancer un jour. J’apportai la moitié de mes biens. Le Messager d’Allah me dit : qu’as-tu laissé à ta famille ? Je dis : l’équivalent. Puis Abû Bakr apporta tout ce qu’il possédait. Il lui dit : qu’as-tu laissé à ta famille, ô Abû Bakr ? Il répondit : je leur ai laissé Allah et Son Messager. Je dis alors : je ne te devancerai jamais en rien. »

Rapporté par Abû Dâwûd (n° 1678) et At-Tirmidhî, d’après ’Umar ibn al-Khattâb — jugé recevable

Deux géants, une course — et la leçon dans la défaite assumée de ’Umar : il existe des hommes pour qui le don n’est pas un prélèvement sur la vie mais la vie même ; Abû Bakr ne « donne » pas ses biens — il les rend, tranquillement, à Celui dont il tient tout, gardant pour les siens le seul capital qui ne s’épuise pas. Les exégètes ont lu en lui le portrait de la sourate de la Nuit : sera écarté du Feu le plus pieux, qui donne ses biens pour se purifier, sans devoir à personne un bienfait à payer — ne cherchant que le Visage de son Seigneur le Très-Haut ; et certes il sera satisfait (92:17-21).

الَّذِي يُؤْتِي مَالَهُ يَتَزَكَّىٰ

« a dépensé ses biens pour se purifier »

Coran 92:18

إِلَّا ابْتِغَاءَ وَجْهِ رَبِّهِ الْأَعْلَىٰ

« mais seulement pour être, de son Seigneur le Très Haut, agréé »

Coran 92:20

وَلَسَوْفَ يَرْضَىٰ

« Il sera donc, un jour, entièrement comblé »

Coran 92:21

3. ’Uthmân et l’armée de la détresse — ’Umar et l’invention du waqf

Deux gestes encore, qui ont fondé des institutions. L’armée de la détresse (Tabûk, an neuf) : la campagne la plus coûteuse de la sîra, en pleine disette — le Prophète appela aux équipements, et ’Uthmân ibn ’Affân finança à lui seul des centaines de montures équipées et versa mille dinars dans les habits mêmes du Prophète, qui répéta : rien ne nuira à ’Uthmân de ce qu’il fera après ce jour (At-Tirmidhî n° 3701 — jugé recevable). Le capital au service de la cause, au moment exact où il pèse : voilà le riche selon l’islam — non un coupable de posséder, mais un artilleur de la générosité. Et ’Umar à Khaybar : ayant reçu une terre — le bien le plus précieux que j’aie jamais eu, dit-il —, il vint demander qu’en faire ; le Prophète répondit : si tu veux, immobilises-en le fonds, et fais-en aumône les fruits (Al-Bukhârî n° 2737) — ’Umar la constitua ainsi : fonds inaliénable, revenus perpétuels aux pauvres, aux proches, aux hôtes, au chemin d’Allah. Ce jour-là naquit le waqf — la fondation pieuse perpétuelle — qui allait, des siècles durant, bâtir et financer les hôpitaux, les écoles, les fontaines et les bibliothèques de la civilisation musulmane : la sadaqa jâriya du hadith (Muslim n° 1631) devenue architecture des cités. Un geste d’un homme, une institution pour mille ans : l’école du don voit loin.

4. Et pour ceux qui n’ont rien : la sadaqa élargie à toute la vie

ذَهَبَ أَهْلُ الدُّثُورِ مِنَ الأَمْوَالِ بِالدَّرَجَاتِ الْعُلاَ وَالنَّعِيمِ الْمُقِيمِ، يُصَلُّونَ كَمَا نُصَلِّي، وَيَصُومُونَ كَمَا نَصُومُ، وَلَهُمْ فَضْلٌ مِنْ أَمْوَالٍ يَحُجُّونَ بِهَا، وَيَعْتَمِرُونَ، وَيُجَاهِدُونَ، وَيَتَصَدَّقُونَ قَالَ ‏ »‏ أَلاَ أُحَدِّثُكُمْ بِأَمْرٍ إِنْ أَخَذْتُمْ بِهِ أَدْرَكْتُمْ مَنْ سَبَقَكُمْ وَلَمْ يُدْرِكْكُمْ أَحَدٌ بَعْدَكُمْ، وَكُنْتُمْ خَيْرَ مَنْ أَنْتُمْ بَيْنَ ظَهْرَانَيْهِ، إِلاَّ مَنْ عَمِلَ مِثْلَهُ تُسَبِّحُونَ وَتَحْمَدُونَ، وَتُكَبِّرُونَ خَلْفَ كُلِّ صَلاَةٍ ثَلاَثًا وَثَلاَثِين

« Des pauvres parmi les émigrés vinrent dire : ô Messager d’Allah, les gens de fortune sont partis avec les degrés élevés et la félicité éternelle — ils prient comme nous prions, jeûnent comme nous jeûnons, mais ils ont un surplus de biens par lequel ils font le pèlerinage, la ’umra, le jihâd et l’aumône. Il dit : vous indiquerai-je une chose par laquelle vous rattraperez ceux qui vous ont devancés… ? Vous direz gloire à Allah, louange à Allah et Allah est plus grand, trente-trois fois après chaque prière. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 843) et Muslim (n° 595), d’après Abû Hurayra

La plainte des pauvres de Médine — les riches raflent tout ! — a reçu la réponse qui ouvre l’école à tous : le dhikr comme aumône du démuni. Et le Prophète a élargi la caisse à l’infini : chaque articulation de l’homme doit une aumône chaque jour où le soleil se lève — être juste entre deux hommes est une aumône, aider un homme à monter sa bête est une aumône, la bonne parole est une aumône, chaque pas vers la prière est une aumône, ôter la nuisance du chemin est une aumône (Al-Bukhârî n° 2989, Muslim n° 1009) ; ton sourire au visage de ton frère est une aumône (At-Tirmidhî n° 1956 — jugé recevable). Nul n’est trop pauvre pour donner : la monnaie du don comprend le temps, la parole, la justice, le geste et le visage — et la moitié de datte suffit à s’acheter un écran contre le Feu. L’islam n’a pas réservé la générosité aux comptes en banque : il en a fait le style de vie d’une communauté entière, où celui qui ne peut rien verser peut encore sourire, porter, réconcilier — et où chaque datte plantée dans la main d’un pauvre grandit ailleurs : Allah accepte l’aumône de Sa droite et la fait croître pour son auteur comme l’un de vous élève son poulain — jusqu’à ce qu’elle devienne comme une montagne (Al-Bukhârî n° 1410).

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