La zakât — pilier 3/5 — chapitre 02 sur 12
Un droit obligatoire sur les biens, soudé à la prière plus de vingt-cinq fois dans le Coran — la guerre d’Abû Bakr, le trésor chauffé et le serpent chauve.
1. Définition et statut
وَأَقِيمُوا الصَّلَاةَ وَآتُوا الزَّكَاةَ وَارْكَعُوا مَعَ الرَّاكِعِينَ
« Accomplissez la prière, acquittez-vous de l’aumône et inclinez-vous humblement avec les musulmans »
Coran 2:43
وَمَا أُمِرُوا إِلَّا لِيَعْبُدُوا اللَّهَ مُخْلِصِينَ لَهُ الدِّينَ حُنَفَاءَ وَيُقِيمُوا الصَّلَاةَ وَيُؤْتُوا الزَّكَاةَ ۚ وَذَٰلِكَ دِينُ الْقَيِّمَةِ
« un livre leur ordonnant simplement d’adorer Allah en Lui vouant un culte exclusif et sincère, d’accomplir la prière et de faire la charité, professant ainsi la religion de vérité »
Coran 98:5
Accomplissez la prière et acquittez la zakât : le binôme revient dans le Coran plus de vingt-cinq fois — la prière et la zakât soudées comme les deux moitiés d’une même servitude : le culte du corps et le culte des biens. Techniquement, la zakât est un droit obligatoire, prélevé annuellement sur certaines catégories de richesse ayant atteint un seuil (le nisâb) et séjourné une année (le hawl), versé à huit catégories de bénéficiaires que le Coran lui-même désigne. Ce n’est ni un impôt — nous verrons pourquoi — ni une charité laissée à l’humeur : c’est une adoration financière, avec intention, taux révélé et destinataires révélés ; le troisième pilier de l’édifice, dans le hadith de Jibrîl comme dans celui des cinq (Al-Bukhârî n° 8).
2. La gravité : la guerre d’Abû Bakr
Veut-on mesurer le rang de ce pilier ? Qu’on regarde ce qui se passa à la mort du Prophète : des tribus déclarèrent qu’elles prieraient mais ne verseraient plus la zakât. Abû Bakr, premier calife, décida de les combattre — et ’Umar lui-même s’en étonna : comment combattre des gens qui attestent et prient ? La réponse d’Abû Bakr est restée l’une des paroles fondatrices de l’islam :
وَاللَّهِ لأُقَاتِلَنَّ مَنْ فَرَّقَ بَيْنَ الصَّلاَةِ وَالزَّكَاةِ، فَإِنَّ الزَّكَاةَ حَقُّ الْمَالِ، وَاللَّهِ لَوْ مَنَعُونِي عَنَاقًا كَانُوا يُؤَدُّونَهَا إِلَى رَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم لَقَاتَلْتُهُمْ عَلَى مَنْعِهَا […] فَوَاللَّهِ مَا هُوَ إِلاَّ أَنْ قَدْ شَرَحَ اللَّهُ صَدْرَ أَبِي بَكْرٍ ـ رضى الله عنه ـ فَعَرَفْتُ أَنَّهُ الْحَق
« Par Allah, je combattrai quiconque sépare la prière de la zakât — car la zakât est le droit dû sur les biens. Par Allah, s’ils me refusaient une entrave de chameau qu’ils versaient au Messager d’Allah, je les combattrais pour ce refus. ’Umar dit : je vis alors qu’Allah avait ouvert la poitrine d’Abû Bakr au combat, et je sus que c’était la vérité. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1400) et Muslim (n° 20), d’après Abû Hurayra
Quiconque sépare la prière de la zakât : la formule dit tout — les deux piliers sont indissociables, et la communauté naissante a versé du sang pour l’établir. Nulle ambiguïté possible : dans l’islam, le refus du culte des biens est traité comme le refus du culte tout court.
3. Les textes de menace : le trésor chauffé et le serpent chauve
۞ يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِنَّ كَثِيرًا مِنَ الْأَحْبَارِ وَالرُّهْبَانِ لَيَأْكُلُونَ أَمْوَالَ النَّاسِ بِالْبَاطِلِ وَيَصُدُّونَ عَنْ سَبِيلِ اللَّهِ ۗ وَالَّذِينَ يَكْنِزُونَ الذَّهَبَ وَالْفِضَّةَ وَلَا يُنْفِقُونَهَا فِي سَبِيلِ اللَّهِ فَبَشِّرْهُمْ بِعَذَابٍ أَلِيمٍ
« Vous qui croyez ! Sachez que nombre de docteurs de la loi et de moines s’approprient injustement les biens de leurs semblables et s’emploient à les détourner de la voie d’Allah. A ceux qui amassent l’or et l’argent, sans en consacrer une partie à la cause d’Allah, tu peux dès à présent annoncer un douloureux châtiment »
Coran 9:34
يَوْمَ يُحْمَىٰ عَلَيْهَا فِي نَارِ جَهَنَّمَ فَتُكْوَىٰ بِهَا جِبَاهُهُمْ وَجُنُوبُهُمْ وَظُهُورُهُمْ ۖ هَٰذَا مَا كَنَزْتُمْ لِأَنْفُسِكُمْ فَذُوقُوا مَا كُنْتُمْ تَكْنِزُونَ
« Le Jour où ces métaux seront portés à incandescence dans le feu de la Géhenne, puis appliqués encore brûlants sur leurs fronts, leurs flancs et leurs dos, il leur sera dit : « Voici les trésors que vous avez amassés pour vous-mêmes. Goûtez donc le châtiment pour prix de ces richesses que vous n’avez cessé d’amasser ! »
Coran 9:35
Et pour celui qui garde tout ? Les textes sont d’une dureté à la mesure de l’enjeu. Le verset du trésor : l’or et l’argent thésaurisés sans que leur droit soit versé seront portés à incandescence dans le feu de la Géhenne, puis appliqués sur les fronts, les flancs et les dos — voici ce que vous amassiez pour vous-mêmes : goûtez donc votre trésor. Le hadith précise la scène : les plaques chauffées, réappliquées sans relâche, en un jour dont la durée est de cinquante mille ans, jusqu’au verdict (Muslim n° 987). Et l’image du serpent :
مَنْ آتَاهُ اللَّهُ مَالاً، فَلَمْ يُؤَدِّ زَكَاتَهُ مُثِّلَ لَهُ يَوْمَ الْقِيَامَةِ شُجَاعًا أَقْرَعَ، لَهُ زَبِيبَتَانِ، يُطَوَّقُهُ يَوْمَ الْقِيَامَةِ، ثُمَّ يَأْخُذُ بِلِهْزِمَتَيْهِ ـ يَعْنِي شِدْقَيْهِ ـ ثُمَّ يَقُولُ أَنَا مَالُكَ، أَنَا كَنْزُك
« Celui à qui Allah a donné des biens et qui n’en acquitte pas la zakât : ses biens lui seront présentés, au Jour de la résurrection, sous la forme d’un serpent chauve portant deux taches noires au-dessus des yeux. Il s’enroulera autour de lui au Jour de la résurrection, puis le saisira de ses mâchoires en disant : je suis ton trésor, je suis tes richesses amassées. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1403), d’après Abû Hurayra — qui récita ensuite le verset 3:180
وَلَا يَحْسَبَنَّ الَّذِينَ يَبْخَلُونَ بِمَا آتَاهُمُ اللَّهُ مِنْ فَضْلِهِ هُوَ خَيْرًا لَهُمْ ۖ بَلْ هُوَ شَرٌّ لَهُمْ ۖ سَيُطَوَّقُونَ مَا بَخِلُوا بِهِ يَوْمَ الْقِيَامَةِ ۗ وَلِلَّهِ مِيرَاثُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ ۗ وَاللَّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرٌ
« Que ceux qui se montrent avares des faveurs qu’Allah leur a accordées ne croient surtout pas que cela leur soit profitable. Cela leur sera au contraire préjudiciable. Le Jour de la résurrection, les biens dont ils se seront montrés avares leur seront attachés autour du cou. C’est à Allah, qui est parfaitement informé de vos agissements, que reviendra alors l’héritage des cieux et de la terre »
Coran 3:180
Qu’ils ne croient pas que ce qu’ils retiennent est un bien pour eux : c’est un mal — ce qu’ils auront retenu leur sera attaché en collier au Jour de la résurrection. La logique de ces textes est d’une cohérence parfaite avec le premier dossier : les biens appartiennent à Allah, l’homme en est le gérant ; la part non versée n’est pas une économie — c’est un détournement de fonds, et le fonds détourné devient l’instrument du châtiment : le trésor se retourne contre le trésorier. Voilà le rang du pilier ; voyons maintenant sa mécanique — car contrairement à sa réputation, elle est simple, précise et à la portée de tous.
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