Avant-propos : les chaînes que tu ne vois pas — La prière (pilier 2/5)

La prière — pilier 2/5 — chapitre 01 sur 15

Ce que ce dossier va montrer : la prière n’est pas un acte nouveau, c’est l’acte qui délie.

Le premier dossier a établi le contrat : nul adoré en droit sauf Allah. Ce deuxième dossier ouvre la première clause d’exécution — cinq rendez-vous quotidiens avec Celui que l’attestation vient d’établir seul digne d’adoration. Mais avant de dire ce que la prière est, il faut dire ce qu’elle défait. Car voici la thèse de ce dossier, et nous la tiendrons jusqu’à la dernière ligne : la prière n’est pas un acte nouveau ajouté à la vie — c’est un acte de libération. Cinq fois par jour, des chaînes éclatent : celle des passions, celle du désir, celle de l’ego, celle de la peur des créatures, celle du temps qui nous possède, celle du monde qui nous tient par la manche. Cinq fois par jour, un homme fait passer la volonté d’Allah avant la sienne — et découvre, front contre terre, qu’il vient de se redresser.

Le Coran nomme cette libération dans le portrait qu’il fait du Messager ﷺ — celui que les gens du Livre attendaient :

يَأْمُرُهُم بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَاهُمْ عَنِ الْمُنكَرِ وَيُحِلُّ لَهُمُ الطَّيِّبَاتِ وَيُحَرِّمُ عَلَيْهِمُ الْخَبَائِثَ وَيَضَعُ عَنْهُمْ إِصْرَهُمْ وَالْأَغْلَالَ الَّتِي كَانَتْ عَلَيْهِمْ

« … il leur ordonne le bien et leur interdit le mal, leur rend licites les bonnes choses et illicites les mauvaises, et les délivre de leur fardeau et des chaînes qui pesaient sur eux »

Coran 7:157

Les chaînes qui pesaient sur eux — al-aghlâl : le mot désigne le carcan, le fer au cou. Le Prophète ﷺ n’est pas venu poser un joug de plus sur des épaules libres ; il est venu briser les fers de gens qui se croyaient libres. Et de tous les instruments de cette libération, la prière est le premier, le plus quotidien, le plus physique : on ne peut pas être enchaîné à ses passions quand, dix-sept fois par jour au moins, on pose son front au sol pour un Autre que soi.

Ce dossier a un guide, annoncé dès la couverture : Ibn al-Qayyim al-Jawziyya — l’élève d’Ibn Taymiyya, mort en 751 de l’hégire, dont l’œuvre a exploré les profondeurs de la prière comme nulle autre dans notre patrimoine : son Kitâb as-Salât sur la gravité du pilier, ses pages du Zâd al-ma’âd sur la guidée prophétique, ses développements de Madârij as-sâlikîn — le livre entier est bâti sur un verset de la Fâtiha —, d’al-Wâbil as-sayyib et d’Ighâthat al-lahfân sur le cœur du priant. Et c’est lui, précisément, qui a donné à la liberté sa définition la plus juste — nous la lirons dès la première partie : le prisonnier est celui dont le cœur est retenu loin de son Seigneur ; le captif est celui que sa passion a capturé.

Mais ce dossier a aussi une colonne vertébrale nouvelle, que la première édition n’avait qu’esquissée : la prière n’a pas commencé avec Muhammad ﷺ. Elle est la chaîne ininterrompue de tous les prophètes — Adam, Nûh, Ibrâhîm, Ismâ’îl, Mûsâ, Dâwûd, Zakariyyâ, Maryam, ‘Îsâ, jusqu’au Messager ﷺ qui, la nuit du voyage nocturne, les rassembla tous en rangs derrière lui à Jérusalem avant de monter chercher les cinq prières au-dessus des sept cieux. Quand tu te prosternes, tu ne fais pas un geste du septième siècle : tu rejoins le plus ancien geste de l’humanité croyante — celui qu’Iblîs, précisément, a refusé. Et cette histoire, nous la raconterons : les prophètes, les Écritures antérieures qui en ont gardé la trace, les paroles de ‘Îsâ, le refus d’Iblîs, la prière des Compagnons sous les flèches et sur l’échafaud — parce qu’on ne bâcle pas un trésor qu’on a vu ; on bâcle une corvée qu’on n’a jamais comprise.

Que le lecteur pressé se rassure : rien ici n’est mystique au sens flou du terme — tout est textes, et les textes sont vertigineux. Ce dossier voudrait qu’après lecture, le lecteur ne puisse plus jamais dire Allâhu akbar en pensant à ses courses — non par effort de volonté, mais parce qu’il saura, désormais, quelle chaîne tombe à cet instant-là.

Les sources de ce dossier

Pour l’exégèse : At-Tabarî, Ibn Kathîr, Al-Qurtubî, As-Sa’dî. Pour le hadith : Al-Bukhârî, Muslim et les Sunan, degrés indiqués hors des deux recueils. Pour la spiritualité et la doctrine de la prière : Ibn al-Qayyim — Kitâb as-Salât, Zâd al-ma’âd, Madârij as-sâlikîn, al-Wâbil as-sayyib, Ighâthat al-lahfân, al-Kâfiya ash-Shâfiya — et son maître Ibn Taymiyya (al-‘Ubûdiyya) ; An-Nawawî pour le fiqh des textes ; Al-Ghazâlî, Abû Nu’aym et Adh-Dhahabî pour les récits des anciens. Versets dans la traduction de Rachid Maach. Aucune source chiite, aucun auteur contemporain en autorité doctrinale.

Trois règles de lecture, que nous appliquons partout : une parole de Compagnon ou de Successeur n’est jamais présentée comme une parole du Prophète ﷺ ; un récit historique (siyar, hilya) est signalé comme tel — « on rapporte » — et ne vaut pas hadith ; une formule frappante de l’auteur reste une formule de l’auteur, jamais un texte révélé. Le lecteur saura toujours ce qu’il tient entre les mains.

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