Relativisme (I) — Poser le problème

Réponses · Idéologies modernes · Relativisme · Partie I/7

I — Poser le problème

1. De quoi parle-t-on ? Six positions à ne pas confondre

Le mot « relativisme » recouvre plusieurs positions qu’il faut séparer, parce qu’on ne leur répond pas de la même façon. Un adversaire honnête ne les tient pas toutes ; un dossier honnête ne les réfute pas en bloc.

Le relativisme culturel. Les normes, les mœurs et les croyances varient selon les sociétés. C’est un constat, largement exact, et il ne dit rien par lui-même sur la vérité de ce que ces sociétés croient : que les hommes aient cru des choses différentes sur la forme de la Terre n’a jamais fait de la Terre une chose différente. Nous y reviendrons (§ 5).

Le relativisme moral. Il n’existerait aucun bien ni mal objectifs ; chaque société ou chaque individu définirait les siens. Cette thèse est le compagnon habituel du relativisme religieux, et elle en partage la fragilité (§ 3 et 16).

Le relativisme de la vérité (ou relativisme épistémologique). Toute vérité dépendrait du sujet, de l’époque ou de la culture ; il n’y aurait pas de vérité absolue. Sa formule antique est celle de Protagoras, rapportée par Platon : « L’homme est la mesure de toutes choses. »1 Sa formule moderne est celle de Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. »2 Sa formule postmoderne est celle de Lyotard : l’« incrédulité à l’égard des métarécits », autrement dit la fin de tout discours qui prétend dire le vrai pour tous.3 C’est la thèse la plus forte, et la plus facile à réfuter (§ 3).

Le pluralisme religieux. Les grandes religions seraient des réponses humaines, toutes également valables, à une même Réalité ultime que nulle d’entre elles ne saisit. Son théoricien le plus connu est le philosophe anglais John Hick, qui emprunte à Kant la distinction entre la chose en soi, inconnaissable, et ses apparences : Dieu serait « le Réel en soi », et Allah, la Trinité, Brahman ou le Nirvâna en seraient les visages culturels.4 Une variante ésotérique, le pérennialisme de René Guénon et de Frithjof Schuon, affirme que toutes les traditions se rejoignent à leur sommet, dans une « unité transcendante » que seuls les initiés perçoivent.5 C’est la thèse la plus élaborée, et elle demande une réponse propre (§ 6-7).

L’agnosticisme religieux. Il existe peut-être une vérité religieuse, mais nul ne peut savoir laquelle des religions la possède. Cette position est plus modeste que les précédentes, souvent plus sincère, et beaucoup de ceux qui disent « chacun sa vérité » pensent en réalité cela. L’argument de l’auto-réfutation ne l’atteint pas ; elle appelle une réponse spécifique (§ 4).

La tolérance civile. Chacun doit pouvoir vivre sa foi sans contrainte, sans injustice et sans violence. Ce n’est pas une thèse sur la vérité ; c’est une règle de vie commune — et l’islam la partage (§ 8). La confondre avec les positions précédentes est l’erreur la plus répandue : elle fait croire que celui qui affirme une vérité unique refuse nécessairement la liberté des autres.

À ces six positions s’ajoute ce qu’on pourrait appeler le relativisme de politesse, qui n’est pas une thèse mais une attitude : « je ne vais pas juger », « chacun voit midi à sa porte », « du moment qu’on ne fait de mal à personne ». Il naît d’un souci louable — ne pas blesser, ne pas imposer — et d’un traumatisme historique proprement européen : les guerres de religion. La parabole des trois anneaux de Lessing en est le manifeste : un père possède un anneau qui rend aimé de Dieu et des hommes ; il en fait faire deux copies parfaites pour ses trois fils ; à sa mort, chacun prétend posséder le vrai, nul ne peut le prouver, et le juge leur conseille de vivre comme si chacun l’avait.6 Le relativisme de politesse emprunte à toutes les positions précédentes sans en assumer aucune ; le plus souvent, il repose sur une confusion entre le respect des personnes et la vérité des idées.

Il faut ajouter une remarque historique, parce qu’elle change la perspective. Le relativisme religieux n’est la doctrine d’aucune religion. Ni Moïse, ni Jésus, ni Muhammad ﷺ n’ont enseigné que « toutes les voies se valent ». « Écoute, Israël : l’Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel » (Deutéronome 6, 4). « Je suis le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 6). « Il n’y a de salut en aucun autre » (Actes 4, 12). Le relativisme religieux est un produit de l’Europe moderne, né entre le XVIe et le XXe siècle, et exporté au reste du monde avec le reste de sa culture. Quand un Européen dit à un musulman « toutes les religions se valent », il ne parle pas au nom d’une tolérance universelle : il parle au nom d’une idéologie datée et localisée, qu’il tient pour évidente parce qu’elle est la sienne. Ce qui est, très exactement, ce qu’il reproche au croyant.

2. « Se valent » : sur quel plan ?

Avant de discuter, il faut lever une ambiguïté que l’expression « toutes les religions se valent » dissimule. Car « se valoir » peut signifier au moins quatre choses différentes, et le débat s’enlise le plus souvent parce que chacun parle d’une autre.

Même valeur de vérité. Les affirmations doctrinales des religions seraient également vraies. C’est la thèse la plus forte — et celle que les contradictions entre religions rendent immédiatement problématique (§ 6).

Même valeur morale des croyants. Les fidèles des différentes religions seraient également dignes de respect. C’est une affirmation sur les personnes, non sur les doctrines, et elle ne demande nullement que les doctrines soient également vraies : on peut respecter parfaitement une personne tout en tenant l’une de ses croyances pour fausse.

Même droit à exister. Toutes les religions devraient pouvoir être professées librement. C’est une question de droit et de vie commune, distincte de la précédente et de la première : la liberté religieuse peut être défendue sans affirmer que toutes les religions disent vrai — et elle l’est, en islam, sur cette base précise (§ 8).

Même efficacité auprès de Dieu. Toutes les religions conduiraient également à Dieu malgré leurs divergences. Nous revenons ici au pluralisme religieux proprement dit (§ 7).

Ce dossier ne soutient pas que les personnes doivent être traitées différemment selon leur religion — le Coran l’interdit (60:8). Il ne soutient pas que les religions devraient être interdites ou combattues — le Coran l’interdit aussi (2:256). Il soutient une proposition beaucoup plus précise : des affirmations contradictoires ne peuvent pas être toutes vraies au même sens et en même temps, et il faut donc examiner lesquelles le sont. Le respect des personnes, la liberté de conscience et la vérité des doctrines sont trois sujets liés, mais distincts. Tout ce qui suit repose sur cette distinction.

Notes

  1. Platon, Théétète, 152a. ↩
  2. Nietzsche, fragment posthume 7[60], automne 1886 – automne 1887. ↩
  3. Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, introduction. ↩
  4. John Hick, An Interpretation of Religion: Human Responses to the Transcendent, Londres, Macmillan, 1989, en particulier les chapitres 14 et 15. ↩
  5. Frithjof Schuon, De l’unité transcendante des religions, Paris, Gallimard, 1948. Guénon lui-même embrassa l’islam et mourut au Caire sous le nom de ‘Abd al-Wâhid Yahyâ ; sa thèse de l’unité ésotérique des traditions n’en reste pas moins étrangère à la doctrine sunnite, et les savants l’ont critiquée comme telle. ↩
  6. Gotthold Ephraim Lessing, Nathan le Sage (Nathan der Weise), 1779, acte III, scène 7. ↩

Dossier publié le 20 septembre 2026 sur convertistoislam.fr.