Ce que la parole change dans le travail, la famille, la peur, l'écran, la citoyenneté — un examen de soi en douze questions, et les fruits promis à qui la porte jusqu'au bout.
La shahâda dans la vie réelle — et l'examen de soi
1. Ce que la parole change concrètement
Une parole qui réclame le monopole de l'invocation, de la crainte, de l'espoir, de l'amour et de l'obéissance ne peut pas rester dans la mosquée. Voici, domaine par domaine, ce qu'elle exige et le texte qui le fonde :
| Domaine | Ce que la parole exige | Texte |
|---|---|---|
| Le travail et l'argent | Gagner licitement, sans usure ni fraude ; savoir que la subsistance vient de Lui | 2:275 ; 29:17 ; Muslim 1015 (« Allah est bon et n'accepte que ce qui est bon ») |
| Le couple et la famille | L'amour ordonné sous l'amour de Lui ; la piété filiale sans obéissance dans le péché | 9:24 ; 31:15 ; Bukhârî 16 |
| La santé et la peur | Se soigner par les causes licites, sans amulette ni sorcier ; la crainte réservée | 10:107 ; Tirmidhî 2072 ; 3:175 |
| La réussite et l'échec | Agir, s'en remettre, ne pas dire « si » | Muslim 2664 ; 57:22-23 |
| Le regard des autres | Ne pas rougir de sa religion, ne pas obéir dans la désobéissance | Tirmidhî 2414 ; 33:39 |
| La citoyenneté | Respecter les contrats et les lois justes ; refuser l'acte imposé qui désobéit ; ne juger personne | 5:1 ; Bukhârî 7144 ; Bukhârî 6104 |
| Les épreuves | « Nous sommes à Allah et vers Lui nous retournons » | 2:155-156 ; Bukhârî 5645 |
| La mort | Y penser, s'y préparer, la vouloir avec la parole aux lèvres | Muslim 976 ; Abû Dâwûd 3116 |
| Le langage | « Ce qu'Allah veut, puis ce que tu veux » ; al-hamdu lillâh d'abord | Abû Dâwûd 4980 ; Ahmad 1839 |
| L'écran et le temps | Ne pas laisser un outil prendre la première et la dernière place du jour | Tirmidhî 2465 ; Bukhârî 2886 |
2. Le test ultime : questions d'examen de soi
'Umar a dit : « Demandez-vous des comptes avant qu'on ne vous en demande. » Voici un examen de la parole en douze questions, à faire seul, honnêtement, de temps à autre — et non une fois :
- Quand je suis en détresse, qui appelé-je en premier : Allah, ou une personne, un objet, un rituel ?
- Qu'est-ce qui me met en colère quand j'en suis privé ? (C'est le critère de l'esclave du dinar.)
- Y a-t-il un interdit clair que je « trouve exagéré » ou que je justifie plutôt que d'avouer ma faiblesse ?
- Ai-je peur de quelqu'un au point de cacher ou d'abandonner une part de ma religion ?
- Est-ce que je consulte des signes, des horoscopes, des « énergies », des voyants — même « pour rire » ?
- Est-ce que je porte ou garde quelque chose « pour la protection » ?
- Ai-je demandé quelque chose à un mort, à un « saint », à un intermédiaire ?
- Quelle est ma dernière bonne action que personne ne connaît ?
- Quand j'ai réussi, qui ai-je remercié en premier — et l'ai-je dit ?
- Ai-je un désir que je laisse décider à la place de la Loi ?
- Est-ce que je juge de la vérité par ce que « tout le monde » pense ?
- Si je mourais ce soir, la parole serait-elle sur mes lèvres — et dans mon cœur ?
Chaque « oui » n'est pas une condamnation : c'est une adresse de travail. La shahâda n'est pas un examen que l'on réussit une fois ; c'est une direction dans laquelle on marche jusqu'à la mort.
Les fruits de la parole
1. L'arbre
﴿أَلَمْ تَرَ كَيْفَ ضَرَبَ اللَّهُ مَثَلًا كَلِمَةً طَيِّبَةً كَشَجَرَةٍ طَيِّبَةٍ أَصْلُهَا ثَابِتٌ وَفَرْعُهَا فِي السَّمَاءِ تُؤْتِي أُكُلَهَا كُلَّ حِينٍ بِإِذْنِ رَبِّهَا ۗ وَيَضْرِبُ اللَّهُ الْأَمْثَالَ لِلنَّاسِ لَعَلَّهُمْ يَتَذَكَّرُونَ﴾
« N'as-tu pas vu comment Allah propose en parabole une bonne parole ? Elle est comme un bon arbre : sa racine est ferme et sa ramure dans le ciel ; il donne ses fruits en toute saison, par la permission de son Seigneur. Allah propose des paraboles aux hommes, afin qu'ils réfléchissent. » ✦
Coran 14:24-25. Ibn 'Abbâs (rapporté par Ibn Kathîr) : « la bonne parole, c'est l'attestation qu'il n'est de divinité qu'Allah ; le bon arbre, c'est le croyant ; sa racine ferme est lâ ilâha illa Allâh dans le cœur du croyant, et sa ramure dans le ciel, ce sont ses œuvres qui montent. »
Un arbre se juge à ses fruits « en toute saison » : voici ceux que les textes promettent à la parole, dans cette vie et dans l'autre.
2. La sécurité et la guidance
﴿الَّذِينَ آمَنُوا وَلَمْ يَلْبِسُوا إِيمَانَهُم بِظُلْمٍ أُولَٰئِكَ لَهُمُ الْأَمْنُ وَهُم مُّهْتَدُونَ﴾
« Ceux qui croient et ne mêlent pas leur foi d'injustice : à ceux-là la sécurité, et ce sont eux les bien-guidés. » ✦
Coran 6:82. Quand le verset descendit, les Compagnons dirent : lequel de nous n'a pas été injuste envers lui-même ? Le Prophète ﷺ répondit : « Ce n'est pas ce que vous pensez ; c'est ce que dit Luqmân à son fils : "le shirk est une injustice immense" » (al-Bukhârî n° 32, Muslim n° 124).
3. La liberté intérieure
قَالَ رِبْعِيُّ بْنُ عَامِرٍ لِرُسْتُمَ قَائِدِ الْفُرْسِ: «اللَّهُ ابْتَعَثَنَا لِنُخْرِجَ مَنْ شَاءَ مِنْ عِبَادَةِ الْعِبَادِ إِلَى عِبَادَةِ اللَّهِ، وَمِنْ ضِيقِ الدُّنْيَا إِلَى سَعَتِهَا، وَمِنْ جَوْرِ الْأَدْيَانِ إِلَى عَدْلِ الْإِسْلَامِ». وَقَالَ ابْنُ تَيْمِيَّةَ فِي سِجْنِهِ: «مَا يَصْنَعُ أَعْدَائِي بِي؟ أَنَا جَنَّتِي وَبُسْتَانِي فِي صَدْرِي، إِنْ رُحْتُ فَهِيَ مَعِي لَا تُفَارِقُنِي، إِنَّ حَبْسِي خَلْوَةٌ، وَقَتْلِي شَهَادَةٌ، وَإِخْرَاجِي مِنْ بَلَدِي سِيَاحَةٌ». وَكَانَ يَقُولُ: «الْمَحْبُوسُ مَنْ حُبِسَ قَلْبُهُ عَنْ رَبِّهِ، وَالْمَأْسُورُ مَنْ أَسَرَهُ هَوَاهُ».
Rib'î ibn 'Âmir, au général perse Rustam : « Allah nous a envoyés pour faire sortir qui Il veut de l'adoration des serviteurs vers l'adoration d'Allah, de l'étroitesse de ce monde vers sa largeur, et de l'injustice des religions vers la justice de l'islam. » Ibn Taymiyya, dans sa prison : « Que peuvent me faire mes ennemis ? Mon paradis et mon jardin sont dans ma poitrine ; où que j'aille, ils sont avec moi et ne me quittent pas. Ma prison est une retraite, ma mort un martyre, mon bannissement un voyage. » Et il disait : « Le prisonnier est celui dont le cœur est emprisonné loin de son Seigneur ; le captif est celui que sa passion a capturé. »
Rib'î : at-Tabarî, Târîkh (récit de la bataille d'al-Qâdisiyya) ; Ibn Taymiyya : rapporté par Ibn al-Qayyim, al-Wâbil as-sayyib.
Qui n'a qu'un Maître n'a plus de maîtres. C'est le fruit le plus immédiat : le musulman n'a plus à mendier le regard des gens, à trembler devant les puissants, à consulter les astres, à porter des amulettes, à négocier avec ses désirs. « L'étroitesse vers la largeur » : la phrase de Rib'î est le meilleur résumé de ce dossier.
4. La paix, la fraternité et le poids de la parole
« N'est-ce pas par l'évocation d'Allah que s'apaisent les cœurs ? » (13:28) ; et sur la terre : « Ô hommes, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle… le plus noble d'entre vous auprès d'Allah est le plus pieux » (49:13) — la parole abolit toute hiérarchie sauf celle de la piété. Et au Jour dernier :
قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «إِنَّ اللَّهَ سَيُخَلِّصُ رَجُلًا مِنْ أُمَّتِي عَلَى رُءُوسِ الْخَلَائِقِ يَوْمَ الْقِيَامَةِ، فَيَنْشُرُ عَلَيْهِ تِسْعَةً وَتِسْعِينَ سِجِلًّا، كُلُّ سِجِلٍّ مِثْلُ مَدِّ الْبَصَرِ … فَيَقُولُ: بَلَى إِنَّ لَكَ عِنْدَنَا حَسَنَةً، فَإِنَّهُ لَا ظُلْمَ عَلَيْكَ الْيَوْمَ، فَتَخْرُجُ بِطَاقَةٌ فِيهَا: أَشْهَدُ أَنْ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ وَأَشْهَدُ أَنَّ مُحَمَّدًا عَبْدُهُ وَرَسُولُهُ … فَتُوضَعُ السِّجِلَّاتُ فِي كِفَّةٍ وَالْبِطَاقَةُ فِي كِفَّةٍ، فَطَاشَتِ السِّجِلَّاتُ وَثَقُلَتِ الْبِطَاقَةُ، فَلَا يَثْقُلُ مَعَ اسْمِ اللَّهِ شَيْءٌ».
« Allah fera sortir un homme de ma communauté devant toutes les créatures au Jour de la résurrection, et déploiera contre lui quatre-vingt-dix-neuf registres, chacun à perte de vue… Puis Il dira : "Si, tu as auprès de Nous une bonne action ; aucune injustice ne te sera faite aujourd'hui." Et une carte sortira, portant : "J'atteste qu'il n'est de divinité qu'Allah et j'atteste que Muhammad est Son serviteur et Son Messager"… Les registres seront posés sur un plateau et la carte sur l'autre : les registres s'envoleront et la carte pèsera — car rien ne pèse face au nom d'Allah. »
At-Tirmidhî (n° 2639, « hasan gharîb ») et Ibn Mâjah (n° 4300), d'après 'Abdullâh ibn 'Amr — authentifié par al-Hâkim et d'autres. Les savants précisent : cette carte pesa parce qu'elle fut dite avec ce que les parties IX et X ont décrit ; le hadith montre le poids de la parole vivante, non la légèreté des péchés.
5. La dernière parole
قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «مَنْ كَانَ آخِرُ كَلَامِهِ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ دَخَلَ الْجَنَّةَ». وَقَالَ: «مَا مِنْ عَبْدٍ قَالَ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ ثُمَّ مَاتَ عَلَى ذَلِكَ إِلَّا دَخَلَ الْجَنَّةَ». قُلْتُ: وَإِنْ زَنَى وَإِنْ سَرَقَ؟ قَالَ: «وَإِنْ زَنَى وَإِنْ سَرَقَ» — ثَلَاثًا — «عَلَى رَغْمِ أَنْفِ أَبِي ذَرٍّ».
« Celui dont la dernière parole est lâ ilâha illa Allâh entre au Paradis. » Et : « Nul serviteur ne dit lâ ilâha illa Allâh puis ne meurt sur cela sans entrer au Paradis. » — Même s'il a forniqué et volé ? — « Même s'il a forniqué et volé » — trois fois — « n'en déplaise à Abû Dharr. »
Abû Dâwûd (n° 3116), d'après Mu'âdh — authentifié ; al-Bukhârî (n° 5827) et Muslim (n° 94), d'après Abû Dharr. « Entre au Paradis » : à terme, après ce qu'Allah voudra, selon la lecture unanime des gens de la Sunna.
C'est le dernier fruit, et il est promis au pécheur comme au pieux : que la parole soit celle qui ferme la bouche. Mais on ne meurt que comme on a vécu, et la langue, à l'heure de la mort, ne dit que ce qu'elle a l'habitude de dire. Voilà pourquoi ce dossier existe.
Conclusion
Sept mots, et tout y est.
Lâ ilâha — il n'est de divinité : pas l'argent, pas le pouvoir, pas le groupe, pas le moi, pas l'écran, pas la passion, pas l'Univers, pas l'énergie, pas le devin, pas l'amulette, pas le mort dans son tombeau, pas le sage dans son sanctuaire, pas le coach, pas le regard des gens. Illa Allâh — sauf Allah : à Lui seul l'invocation, le sacrifice, la confiance, la crainte, l'espoir, l'amour souverain, l'obéissance ultime, le droit de dire ce qui est bien et mal. Muhammadun rasûlu Allâh — et le chemin vers Lui n'est pas laissé à notre invention : il a été montré, une fois pour toutes, par un homme qui a demandé qu'on ne fasse pas de lui un dieu.
Cette parole est la première chose qu'entend un enfant musulman à sa naissance et la dernière qu'on souffle à l'oreille d'un mourant. Entre les deux, elle n'est ni un slogan ni un héritage : c'est un travail. Un travail de science — savoir ce qu'elle nie et ce qu'elle affirme ; un travail de cœur — la garder des huit maladies qui la rongent ; un travail de vie — la faire descendre dans le travail, l'argent, la famille, la peur, l'écran, le regard des gens ; un travail de vigilance — reconnaître ses contrefaçons, des amulettes de la grand-mère aux « manifestations » de l'influenceuse.
Elle a été prêchée, exactement dans ces termes, par tous les prophètes : « Adorez Allah et fuyez le tâghût. » Les tâghût ont changé de nom. La parole n'a pas changé d'un mot. Et le prix n'a pas changé non plus : « Quiconque renie les fausses divinités et croit en Allah seul aura saisi la corde la plus solide, celle qui ne saurait se rompre. »
Qu'Allah nous fasse vivre par elle, mourir sur elle, et nous ressuscite parmi ceux dont la carte pèsera.