La prière — pilier 2/5 — chapitre 10 sur 15
Debout, incliné, prosterné, assis : chaque station est un état de l’âme rendu visible.
La prière fait voyager le corps par quatre stations — debout, incliné, prosterné, assis — et Ibn al-Qayyim a lu ce parcours comme personne : chaque posture est un état de l’âme rendu visible, chaque transition une étape du rapprochement — et chaque descente, une chaîne de moins.
1. Debout (al-qiyâm) : le serviteur en audience
حَافِظُوا عَلَى الصَّلَوَاتِ وَالصَّلَاةِ الْوُسْطَىٰ وَقُومُوا لِلَّهِ قَانِتِينَ
« Accomplissez assidûment vos prières, en particulier la plus méritoire des prières, en vous tenant humblement devant Allah »
Coran 2:238
Tenez-vous devant Allah en toute humilité — qânitîn : la station debout est celle de l’audience, mains croisées, regard baissé vers le lieu de la prosternation — la posture universelle du serviteur devant son Roi. C’est la station de la parole : là se dit le dialogue de la Fâtiha, là se récite le Livre — debout, comme on porte un message. Ibn al-Qayyim note la convenance : la station de la récitation est la plus noble des stations du corps, car elle porte la plus noble des paroles ; puis vient l’inclinaison, où la parole s’efface devant la glorification ; puis la prosternation, où le serviteur ne récite plus le Coran — il n’y a plus que la louange et la demande : à mesure que le corps descend, la parole se fait plus humble — de la récitation royale à la supplication de la poussière.
2. L’inclinaison (ar-rukû’) : la nuque offerte
Puis le takbîr, et le dos se courbe à l’équerre — la nuque, siège de la fierté humaine, là même où Satan noue ses trois nœuds, offerte et abaissée ; et la langue dit : subhâna rabbiya al-‘azîm — gloire à mon Seigneur l’Immense. La convenance saisit Ibn al-Qayyim : au moment où le corps confesse sa petitesse, la bouche proclame l’immensité — les deux mouvements sont un seul aveu, dit par la chair et par le verbe. Le redressement qui suit a son mot propre — sami’a Allâhu li-man hamidah : Allah entend celui qui Le loue — et son secret : on ne se relève pas par ses forces, on se relève exaucé ; le corps remonte porté par une réponse.
3. La prosternation (as-sujûd) : le sommet dans la poussière
أَقْرَبُ مَا يَكُونُ الْعَبْدُ مِنْ رَبِّهِ وَهُوَ سَاجِدٌ، فَأَكْثِرُوا الدُّعَاءَ
« Le serviteur n’est jamais plus proche de son Seigneur que lorsqu’il est prosterné : multipliez-y donc l’invocation. »
Rapporté par Muslim (n° 482), d’après Abû Hurayra
Voici le sommet du voyage — et il est en bas. Le point le plus haut de l’homme — son visage, son front, siège de son honneur — posé au point le plus bas — la terre, la poussière dont il fut tiré — pour Celui qui est le Très-Haut : la géométrie de la prosternation est un traité de théologie en une posture. Nous l’avons vu à la partie IV : c’est l’acte qu’Iblîs a refusé, et le hadith de Muslim (n° 81) nous a montré Satan pleurer devant chaque front qui descend. Ibn al-Qayyim la médite ainsi : l’orgueil, racine de toute perdition, est brisé physiquement, dix-sept fois par jour au moins, huit os au sol (le front avec le nez, les mains, les genoux, les pointes des pieds — Al-Bukhârî n° 812) ; et c’est à l’instant de cet abaissement maximal que la proximité est maximale. D’où l’ordre du hadith : multipliez-y l’invocation — la prosternation est le guichet le plus proche ; on n’y récite pas le Coran (interdit dans cette posture), on y parle, front contre terre, à Celui qui est plus proche que jamais. Et les textes des serviteurs de la prosternation sont parmi les plus beaux du corpus :
« Rabî’a ibn Ka’b raconte : je passais la nuit auprès du Messager d’Allah ﷺ et lui apportais son eau d’ablutions. Il me dit : demande. Je dis : je te demande ta compagnie au Paradis. Il dit : autre chose ? Je dis : c’est cela. Il dit : alors aide-moi pour toi-même par l’abondance de prosternations. »
Rapporté par Muslim (n° 489)
لَا تَسْجُدُ لِلَّهِ سَجْدَةً إِلَّا رَفَعَكَ اللَّهُ بِهَا دَرَجَةً وَحَطَّ عَنكَ بِهَا خَطِيئَةً
« Tu ne fais pas une prosternation pour Allah sans qu’Allah ne t’élève par elle d’un degré et ne t’efface par elle un péché. »
Rapporté par Muslim (n° 488), d’après Thawbân
Le serviteur demande le sommet — la compagnie du Prophète ﷺ au Paradis — et la réponse désigne le chemin : la fréquence du front à terre. Chaque descente élève d’un degré : l’ascenseur du Royaume descend pour monter. Et le sujûd laissera sa trace au Jour dernier : les marques de prosternation sont le signe auquel cette communauté sera reconnue (48:29), et le Feu lui-même aura interdiction de consumer les traces du sujûd (Al-Bukhârî n° 806). Ajoutons enfin que la prosternation n’est pas seulement l’acte des prophètes : elle est l’acte de toute la création, et le croyant qui se prosterne se remet simplement à sa place dans un univers qui, lui, n’a jamais cessé :
أَلَمْ تَرَ أَنَّ اللَّهَ يَسْجُدُ لَهُ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَمَن فِي الْأَرْضِ وَالشَّمْسُ وَالْقَمَرُ وَالنُّجُومُ وَالْجِبَالُ وَالشَّجَرُ وَالدَّوَابُّ وَكَثِيرٌ مِّنَ النَّاسِ
« Ne vois-tu pas que devant Allah se prosternent ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les arbres, les animaux, et beaucoup d’hommes ? »
Coran 22:18
Beaucoup d’hommes — et non tous : le soleil, la lune et les montagnes n’ont pas le choix ; l’homme, lui, peut refuser, comme Iblîs — et c’est ce qui rend sa prosternation, seule dans l’univers, digne d’être aimée.
Récit — Les pas de Bilâl au Paradis
Le Prophète ﷺ dit à Bilâl, à la prière de l’aube : « Ô Bilâl, dis-moi l’œuvre que tu as faite en islam dont tu espères le plus, car j’ai entendu le bruit de tes pas devant moi au Paradis. » Bilâl répondit : « Je n’ai pas fait d’œuvre dont j’espère plus que celle-ci : je ne fais jamais des ablutions, de jour ou de nuit, sans prier avec cette purification ce qu’il m’a été donné de prier. » (Rapporté par Al-Bukhârî n° 1149 et Muslim n° 2458.) L’ancien esclave d’Umayya ibn Khalaf, torturé sous la pierre brûlante de La Mecque, marche au Paradis devant son Prophète — et le secret n’est pas un exploit : c’est deux rak’a après chaque wudû’. L’homme que l’on avait enchaîné sur le sable pour qu’il renie fut, de tous les Compagnons, celui dont les pas résonnaient déjà au Paradis — par la prière. Nul récit ne dit mieux ce que ce dossier tient pour thèse : la prière est ce qui a rendu libre celui qu’on avait mis aux fers.
4. L’assise (at-tashahhud) : les salutations avant le congé
Le voyage s’achève assis — la posture du repos et de l’entretien : les salutations (at-tahiyyât), enseignées mot à mot par le Prophète ﷺ à ses Compagnons comme il leur enseignait une sourate du Coran (Al-Bukhârî n° 831, Muslim n° 402) : les salutations, les prières et les bonnes choses sont à Allah ; paix sur toi, ô Prophète… paix sur nous et sur les serviteurs vertueux d’Allah — puis les deux attestations, puis la prière sur le Prophète ﷺ, puis une invocation libre, puis le refuge contre quatre maux (le châtiment de la Géhenne, celui de la tombe, l’épreuve de la vie et de la mort, et la tentation du faux messie — Muslim n° 588). Notez la finale : avant de rendre le salut à droite et à gauche — le congé qui rouvre le monde —, le serviteur salue toute la communauté des vertueux : quiconque dit « paix sur nous et sur les serviteurs vertueux d’Allah », cela atteint tout serviteur vertueux au ciel et sur la terre, précise le hadith du tashahhud. Chaque prière s’achève donc en saluant tous les anges et tous les justes de la création — Adam, Ibrâhîm, Mûsâ, ‘Îsâ et les rangs de Jérusalem compris : nul priant ne prie seul — il termine chaque audience en embrassant la famille entière du Roi.
Joyau d’Ibn al-Qayyim — La prière, nourriture du cœur ou coquille vide
Dans Ighâthat al-lahfân et al-Wâbil, Ibn al-Qayyim pose la loi du profit : la part du serviteur dans sa prière est la part de sa présence — le corps peut accomplir tous les gestes et repartir les mains vides si le cœur est resté dehors. Le hadith l’atteste : l’homme s’en retourne de sa prière avec le dixième de celle-ci, le neuvième, le huitième… jusqu’à la moitié (Abû Dâwûd n° 796 — authentifié) : la même prière, aux mêmes gestes, pèse selon le cœur qui l’a habitée. Et il donne l’image restée célèbre : la prière sans présence est comme un corps sans âme — offrirait-on à un roi un serviteur mort ? Puis la promesse, tirée de son expérience des textes : quiconque donne à la prière son cœur découvre qu’elle donne au cœur ce que nulle chose au monde ne donne — car elle fut prescrite pour le rappel (20:14), et le rappel est la vie des cœurs : la prière est au cœur ce que l’eau est au poisson, écrit-il en substance — le négligent la vit comme la cage, le connaissant comme l’océan.
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