La new-agisation de l’islam

Dossier New Age · chapitre 7 sur 9

Le mécanisme qui vide une religion de son Seigneur en gardant son parfum : le soufisme sans islam, le pérennialisme, le « Coran de la manifestation », la ruqya énergétique, l’« islam vibratoire ».

Le mécanisme : garder le parfum, retirer le Seigneur

Le New Age ne combat pas les religions : il les digère. Il a fait du judaïsme le Kabbalah Centre des Berg (avec son « eau kabbalistique » et ses fils rouges au poignet des stars), du christianisme le Cours en miracles et l’« évangile de la prospérité », du bouddhisme une « pleine conscience » sans Bouddha, de l’hindouisme un yoga sans dieux et sans castes. À chaque fois la recette est la même : on conserve l’esthétique (les mots, les gestes, la musique, les vêtements), on supprime le Seigneur qui commande et la Loi qui oblige, et on revend le tout comme « la dimension spirituelle » de la tradition en question. L’islam est le dernier gros morceau, et le travail est déjà bien avancé. Il prend six formes.

1. Le soufisme sans islam

En Occident, un « soufisme » existe depuis un siècle qui se veut explicitement indépendant de l’islam. Inayat Khan, musicien indien, fonde en 1914 à Londres un « Ordre soufi » qui enseigne que le soufisme est la « religion du cœur » de toutes les traditions et qu’on n’a pas besoin d’être musulman pour le pratiquer ; ses héritiers organisent des « danses de la paix universelle ». Idries Shah (Les Soufis, 1964, préfacé par Robert Graves) présente le soufisme comme une sagesse antérieure à l’islam et transmissible sans lui. Le Golden Sufi Center de Llewellyn Vaughan-Lee mêle Naqshbandi, Jung et écologie.

Le vecteur le plus puissant, cependant, est un poète : Rûmî, le poète le plus vendu aux États-Unis — dans les versions de Coleman Barks, qui ne lit pas le persan et retravaille des traductions anglaises anciennes en effaçant systématiquement les références au Coran, au Prophète et à la prière. La journaliste Rozina Ali l’a documenté dans The New Yorker (2017) sous un titre sans équivoque : « L’effacement de l’islam de la poésie de Rûmî ». L’exemple le plus connu est un quatrain attribué à Rûmî, cité sur des millions de cartes et de tatouages, qui parle d’un « champ au-delà du bien et du mal » où l’on se retrouvera : le persan original dit « au-delà de la mécréance (kufr) et de l’islam ». Ce n’est plus la même phrase. Le roman d’Elif Shafak Soufi, mon amour (2010), avec ses « quarante règles de l’amour » et son Shams de Tabriz relativiste, a achevé de faire de Rûmî un coach de vie.

Or Rûmî était un juriste hanafite, enseignant de madrasa, qui présente lui-même son Mathnawî, dès sa préface, comme « les racines des racines des racines de la Religion », et à qui la tradition attribue ce quatrain : « Je suis le serviteur du Coran tant que j’ai une âme ; je suis la poussière du chemin de Muhammad l’Élu. » On lui fait dire l’inverse. Même sort pour al-Hallâj, transformé en martyr de la « liberté spirituelle », et pour Ibn ’Arabî, dont les vers célèbres — « mon cœur est devenu capable de toute forme… je professe la religion de l’amour » (Tarjumân al-ashwâq) — sont cités comme un manifeste de l’égalité des religions, alors que leur auteur en a lui-même rédigé le commentaire pour les rattacher à un sens proprement islamique, et que ses Futûhât regorgent de jurisprudence.

La réponse classique vient des soufis eux-mêmes. Al-Junayd (m. 910), le « maître de la confrérie » : notre science est bornée par le Livre et la Sunna ; celui qui n’a pas appris le Coran et écrit le hadith, on ne le suit pas dans cette voie. Abû Nasr al-Sarrâj (Kitâb al-Luma’), al-Qushayrî (al-Risâla), al-Ghazâlî (al-Munqidh) répètent que le soufisme authentique commence par la Loi et ne la quitte jamais. La formule attribuée à l’imam Mâlik résume tout : qui pratique le soufisme sans apprendre le fiqh devient hérétique ; qui apprend le fiqh sans soufisme devient pervers ; qui réunit les deux atteint la vérité. Et sur le fond doctrinal, la ligne rouge est claire pour tout le sunnisme, quelle que soit l’opinion qu’on a des intentions d’Ibn ’Arabî : l’« unité de l’existence » (wahdat al-wujûd) comprise comme « tout est Dieu » est ce qu’Ibn Taymiyya, Ibn Khaldûn, al-Taftâzânî et tant d’autres ont condamné, et ce que même ses défenseurs (al-Sha’rânî) affirment n’être pas le sens qu’il faut lui donner. Le New Age, lui, retient exactement le sens condamné.

Le critère pour le lecteur est simple : un « soufisme » qui ne demande pas la prière, ne connaît pas le fiqh, ne se soumet pas au Prophète ﷺ comme unique modèle et ne distingue pas le halal du haram n’est pas du tasawwuf. C’est du New Age en turban.

2. Le pérennialisme : « l’unité transcendante des religions »

Plus intellectuel, plus influent chez les convertis cultivés : le pérennialisme ou « école traditionaliste ». René Guénon, converti, mort au Caire sous le nom de ’Abd al-Wâhid Yahyâ, enseigne l’existence d’une « Tradition primordiale » dont chaque religion serait une forme, avec un « exotérisme » pour la masse et un « ésotérisme » pour l’élite. Frithjof Schuon (De l’unité transcendante des religions, 1948) va plus loin : au sommet, toutes les religions se rejoignent, et l’ésotériste peut « voir » au-delà des formes. Sa tarîqa « Maryamiyya », dont l’évolution est documentée par l’historien Mark Sedgwick (Against the Modern World, 2004), a fini dans des pratiques qui n’ont plus rien du tasawwuf sunnite. Seyyed Hossein Nasr, Titus Burckhardt, Martin Lings (auteur d’une sîra par ailleurs admirable) ont porté cette école en Occident, et elle imprègne encore beaucoup de librairies « spiritualité ».

L’islam répond sans agressivité mais sans concession. Le Coran affirme que la religion d’Allah est une (42, 13), que tous les prophètes ont enseigné le tawhid (21, 25) — et que cette religion, depuis Muhammad ﷺ, s’appelle l’islam, avec un contenu précis : « Aujourd’hui J’ai parachevé pour vous votre religion » (5, 3). Le verset 2, 62 (« ceux qui ont cru, les juifs, les chrétiens, les sabéens… auront leur récompense ») est constamment cité par les pérennialistes ; Ibn Kathîr rapporte l’explication des Salafs : il concerne ceux qui ont suivi leur prophète avant la venue du suivant, et le verset 3, 85 tranche pour ceux qui viennent après. Le Prophète ﷺ ne laisse aucune ambiguïté : « Par Celui qui tient l’âme de Muhammad dans Sa main, nul de cette communauté, juif ou chrétien, n’entend parler de moi puis meurt sans croire en ce avec quoi j’ai été envoyé, sans être des gens du Feu » (Muslim 153).

Quant à la distinction « ésotérique / exotérique » qui permettrait de relativiser la Loi au nom d’un sens caché, al-Ghazâlî lui a consacré un livre entier (Fadâ’ih al-Bâtiniyya) contre les ismaéliens de son temps : le bâtin ne contredit jamais le zâhir, et quiconque prétend qu’un sens caché dispense du sens apparent a quitté l’islam. La règle des soufis sunnites est identique : toute « vérité » (haqîqa) qui contredit la Loi (sharî’a) est une erreur, quelle que soit l’expérience qui l’accompagne.

3. Le « Coran de la manifestation »

Sur TikTok et Instagram, on trouve désormais la « manifestation islamique » : des vidéos qui expliquent que « la loi d’attraction est dans le Coran », que l’invocation est une « affirmation », que « kun fa-yakûn » est une formule à réciter pour « manifester », que 65, 3 (« quiconque place sa confiance en Allah, Il lui suffit ») garantit le résultat, que « je suis selon l’opinion que Mon serviteur a de Moi » signifie « pense-le et tu l’auras », que l’istighfâr est une « clé de richesse » à répéter mille fois pour voir arriver l’argent, ou que tel Nom d’Allah récité tel nombre de fois attire l’amour, l’emploi ou la « protection ».

Le tri est nécessaire, parce qu’il y a là du vrai déformé. Oui, Allah répond aux invocations (2, 186). Oui, Nûh a promis à son peuple que l’istighfâr apporterait pluie, biens et enfants (71, 10-12), et al-Hasan al-Basrî renvoyait à ce verset les gens qui se plaignaient de sécheresse ou de pauvreté (rapporté par al-Qurtubî). Oui, on invoque Allah par Ses plus beaux Noms (7, 180). Mais l’istighfâr est un repentir, pas un mot de passe ; le Nom d’Allah est une adresse, pas un talisman à doser ; et la réponse est dans la main d’Allah, qui donne, retarde ou remplace selon Sa sagesse (hadith d’Abû Sa’îd : Allah accorde ce qui est demandé, ou en détourne un mal équivalent, ou le réserve pour l’au-delà — Ahmad, Musnad). « Kun fa-yakûn » est la parole d’Allah, pas celle du serviteur : la réciter pour « créer » est une prétention à la seigneurie. Et Ibn Taymiyya a déjà répondu à ceux qui utilisaient les Noms divins de manière talismanique : les Noms servent à adorer et à invoquer, pas à opérer.

Le signe qui ne trompe pas : dans la manifestation islamique, le musulman se tourne vers Allah pour obtenir ce qu’il veut ; dans l’islam, il se tourne vers Allah pour vouloir ce qu’Allah veut, et il demande — « Ô Allah, si Tu sais que cette chose est un bien pour moi, accorde-la-moi » (istikhâra, Bukhari 1162). L’un fait de Dieu un moyen ; l’autre fait de Dieu la fin.

4. La ruqya « énergétique » et les magnétiseurs musulmans

Le marché du « mal invisible » s’est islamisé : « thérapeutes en ruqya énergétique », « magnétiseurs musulmans », « hijama des chakras », « soins quantiques coraniques », pierres « contre le mauvais œil », « nettoyages » à distance, bracelets et pendentifs « protecteurs », et même un « reiki halal ». Certains superposent les sept latâ’if (centres subtils) décrits par les Naqshbandis aux sept chakras du tantrisme, comme si le Coran parlait d’énergie.

Trois rappels. Premièrement, la ruqya légale a des conditions (Ibn Hajar, Fath al-Bârî) : parole d’Allah, Noms et attributs, langue comprise, certitude que l’effet vient d’Allah. Un praticien qui ajoute des « passes », des « symboles », des « pierres » ou une « énergie » sort de ces conditions et entre dans ce que le Prophète ﷺ a interdit. Deuxièmement, les amulettes (tamâ’im) sont prohibées ; les Salafs ont divergé sur celles qui ne contiennent que du Coran (’Abdullâh ibn ’Amr en attachait à ses enfants ; Ibn Mas’ûd et ses disciples les interdisaient toutes), et la majorité des savants postérieurs a retenu l’interdiction comme plus sûre, parce qu’elle ferme la porte au shirk et que rien de tel n’est rapporté du Prophète ﷺ. Une pierre, un œil bleu, une main de Fatma, un bracelet « énergétique » n’entrent même pas dans ce débat : ils sont interdits sans discussion. Troisièmement, les latâ’if sont une élaboration tardive de certaines confréries (Kubrawîs puis Naqshbandis, entre le XIVe et le XVIIe siècle), non un enseignement du Coran ou de la Sunna ; les assimiler aux chakras, c’est ajouter une erreur à une innovation.

Le musulman qui se sent atteint fait ce que le Prophète ﷺ a enseigné : les deux dernières sourates, le Verset du Trône, la Fâtiha, les invocations du matin et du soir, les ablutions du jeteur d’œil, la ventouse, le miel, le médecin. Gratuit, prouvé, et cela ramène le cœur à Allah.

5. L’« islam vibratoire » : fréquences, numérologie, astrologie

On trouve aussi des vidéos sur « la fréquence du Coran », des tasbîh « en 432 Hz », des « codes numériques » du Coran (le fameux 19 de Rashad Khalifa, un Égyptien installé aux États-Unis qui, à partir de cette numérologie, s’est proclamé messager d’Allah et a rejeté toute la Sunna avant d’être assassiné en 1990), une « astrologie islamique » ou un « calcul des Noms » (jafr) censés révéler le destin, et une « géométrie sacrée » de la Kaaba.

L’inimitabilité (i’jâz) du Coran, disent les savants depuis al-Bâqillânî et al-Jurjânî, réside dans sa langue, son sens, ses lois et ses informations — pas dans une « vibration » qu’aucun appareil n’a jamais mesurée. Le Coran est un Livre à comprendre (« Ne méditent-ils pas le Coran ? », 47, 24), pas un son à consommer. L’astrologie est interdite quel que soit le nom qu’on lui donne (voir III-F), et Ibn al-Qayyim l’a réfutée dans un chapitre qui vaut encore contre le « calcul des Noms ». Quant au chiffre 19, l’exemple de son promoteur suffit : une numérologie qui finit par produire un nouveau « messager » a montré sa vraie nature.

Une dérive particulière relève du même chapitre : le Nom d’Allah traité comme un mantra. On lit désormais que « Yâ Shâfî » répété tel nombre de fois « soigne » tel organe, que « Yâ Razzâq » à telle heure « débloque » l’argent, que chaque Nom « vibre » à une fréquence propre et « active » un « centre » du corps. Le modèle est transparent : c’est celui des mantras védiques et des « bîja » du tantrisme, plaqué sur le lexique coranique. Or invoquer Allah par Ses Noms (7, 180), c’est demander à Quelqu’un — « Ô Guérisseur, guéris-moi » — dans l’humilité, sans nombre imposé, sans organe assigné, sans garantie mécanique, et le Prophète ﷺ n’a jamais enseigné une seule « posologie » de ce genre. Un Nom d’Allah n’est pas une onde qu’on émet ; c’est une adresse à laquelle on se tient.

6. Le soufisme de bien-être chez les musulmans eux-mêmes

Le plus insidieux n’est pas le « soufisme sans islam » des non-musulmans, mais un islam de musulmans qui a adopté, sans s’en rendre compte, la grammaire New Age. On le reconnaît à des phrases : « l’islam, c’est l’amour, pas les règles » ; « ce qui compte, c’est le cœur, pas le fiqh » ; « le Prophète était un coach de vie » ; « Ramadan, c’est une détox » ; « le hijab, c’est protéger ton énergie » ; « fais ton dhikr pour élever ta vibration » ; « la prière, c’est ma méditation ». On le reconnaît à des produits : retraites « dhikr et yoga », applications de « méditation soufie » sur bols tibétains, « coachs spirituels musulmans » qui vendent de l’« alignement », conférences sur « le Prophète et la loi d’attraction ».

Ce discours a l’apparence de la piété et la structure du New Age : l’expérience au-dessus de la Révélation, le ressenti au-dessus de la Loi, le bien-être au-dessus du salut, et un « moi » dont l’islam devient l’accessoire. La réponse est celle des maîtres de l’intériorité en islam, qui sont tous, sans exception, des hommes de la Loi : la voie du cœur passe par les commandements. « Ma prière, mes rites, ma vie et ma mort appartiennent à Allah, Seigneur des mondes » (6, 162) : ce n’est pas un texte de bien-être. Le dhikr n’élève pas une « vibration », il fait descendre la sérénité (sakîna) et fait aimer d’Allah ; la prière n’est pas « ma » méditation, c’est l’ordre de mon Seigneur cinq fois par jour ; le jeûne n’est pas une détox, c’est une adoration « pour Moi, et c’est Moi qui en donne la récompense » (Bukhari 1904). Le cœur, oui ; mais un cœur qui obéit.

Le glissement le plus profond se joue sur un mot : le nafs. Dans le langage New Age, l’« ego » ou le « moi » est quelque chose qu’il faut « aimer », « accueillir », « guérir », « écouter » ; les « blessures » remplacent les fautes, et la « guérison » remplace la purification. Beaucoup de discours musulmans contemporains ont adopté ce vocabulaire sans s’en apercevoir. Or le Coran ne dit pas d’aimer son âme : il dit de la purifier — « a réussi celui qui la purifie » (91, 9) — et il la décrit comme « très incitatrice au mal » tant qu’elle n’est pas éduquée (12, 53). Toute la science de la tazkiya, d’al-Muhâsibî à al-Ghazâlî et Ibn al-Qayyim, est une science du combat contre le nafs, non de sa célébration. Un islam qui remplace la tazkiya par la « bienveillance envers soi » a changé de religion en gardant le mot « âme ».

Dix signes que le New Age est entré dans votre islam

  • Vous dites « l’Univers » là où vous disiez « Allah ».
  • Vous cherchez des « signes » plutôt que de faire l’istikhâra.
  • Vous récitez des Noms d’Allah « pour obtenir » plutôt que « pour adorer ».
  • Vous portez une pierre, un œil, une main « de protection ».
  • Vous consultez quelqu’un qui « voit » vos « énergies » ou vos « blocages ».
  • Vous pensez que votre maladie ou votre pauvreté viennent de vos « vibrations ».
  • Vous préférez « ce qui résonne » à ce que dit le texte.
  • Vous jugez le fiqh « pas spirituel ».
  • Vous citez « Rûmî » sans savoir qu’il était juriste, et « Ibn ’Arabî » sans avoir lu ses commentaires.
  • Vous ne parlez plus du Jour du Jugement, seulement de « bien-être ».