Les écoles juridiques · Chapitre 14 / 15
Les dérives, dans les deux sens
Le fanatisme d’école d’un côté, le « sans école » mal compris de l’autre — et, au bout des deux, la même psychose à la mosquée. Ce chapitre vise le taʿaṣṣub, le fanatisme, jamais l’affiliation elle-même.
Le fanatisme d’école
Suivre une école n’est pas l’adorer. Shāh Waliyyullāh, dans Ḥujjat Allāh al-bāligha, nomme les excès de l’affiliation — parmi lesquels : tenir pour invalide la prière derrière un imam d’une autre école ; traiter son imam comme infaillible ; et, pour celui qui a les compétences, s’accrocher par esprit de clan à un avis dont il sait qu’il contredit une preuve authentique et claire. Ces attitudes sont condamnées — et remarque que la troisième reprend exactement la parole d’al-Shāfiʿī, appliquée à celui à qui elle s’adresse vraiment : le savant compétent. Les propres paroles des imams interdisant de les suivre aveuglément sont ici les plus utiles : elles prouvent que le madhhab classique n’a jamais été conçu comme une autorité infaillible. Pour le musulman ordinaire, il suffit de garder ceci : en dehors du Prophète ﷺ, tout savant peut se tromper — et il en sera récompensé s’il a correctement cherché.
L’histoire a connu ces excès, et il ne faut pas les cacher : pendant des siècles, des emplacements de prière distincts par école ont entouré la Kaaba, avec des prières décalées autour de la même Maison — épisode historique dont les détails varient selon les récits et devront être sourcés précisément ; des querelles d’étudiants ont parfois mal tourné. Rien de cela ne vient des imams. On rapporte — récit célèbre des biographies de Mālik, dont les versions et chaînes varient et qu’on donne comme illustration, non comme hadith — que Mālik refusa au calife al-Manṣūr d’imposer le Muwaṭṭaʾ à tout l’empire, au motif que les gens avaient reçu des transmissions différentes. Et Ibn Rajab conclut son épître par un avertissement à celui qui passe sa vie à réfuter les imams et à chercher leurs erreurs : sa vanité grossira jusqu’à demander « qui est plus savant que moi ? » — et il rejoindra le sort de ceux que la prétention consume.
Le « sans école » d’aujourd’hui
Ibn Rajab, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, constatait déjà que des gens se prétendaient mujtahid et sortaient des quatre écoles — certains à raison, d’autres non. Le phénomène n’est pas nouveau ; sa diffusion l’est.
Il faut ici être scrupuleusement juste, et distinguer deux choses que le débat mélange sans cesse. D’un côté, des savants qualifiés — hier comme aujourd’hui — ont développé une méthode personnelle de tarjīḥ, en pleine connaissance des sciences requises : on peut discuter leurs choix, on ne peut pas les traiter en débutants. De l’autre, des débutants sélectionnent des avis sur Internet en s’imaginant indépendants : c’est à eux, et à eux seuls, que s’adresse la critique de ce chapitre. Une personne qui n’a pas les outils de l’ijtihād ne devient pas indépendante parce qu’elle refuse l’étiquette « madhhab » ; elle change seulement d’autorité, souvent sans s’en apercevoir.
Quelques repères factuels, à manier avec justice : les grands savants d’Arabie du siècle dernier — Ibn Bāz, Ibn ʿUthaymīn et leurs maîtres — étaient hanbalites, se disaient hanbalites, enseignaient les manuels hanbalites ; beaucoup de jeunes qui s’en réclament l’ignorent. Le discours « pas de madhhab, seulement le dalil » s’est largement diffusé à partir du cercle de Cheikh al-Albānī — un maître de la science du hadith, ce que personne de sérieux ne conteste, dont la démarche juridique s’écartait de celle des juristes des écoles, et qui avait lui-même appris le fiqh hanafite dans sa jeunesse. Ces repères ne servent pas à caricaturer la méthode de tel ou tel savant : ils servent à montrer au jeune lecteur que le paysage est plus complexe que le slogan qu’on lui a vendu.
Le fanatisme peut s’attacher à un madhhab ; il peut aussi s’attacher à un cheikh, à une chaîne YouTube, à sa propre idée du « dalil ». Devant cette alternative, le choix de ce site est celui de la prudence devant Allah : pour le débutant, apprendre dans ce qui a traversé quatorze siècles de vérification.
La psychose à la mosquée
On en arrive à ce qui fait mal. Des musulmans se jaugent dans la mosquée selon qu’ils lèvent les mains à l’inclinaison ou non, et en déduisent « de quel cheikh » est le voisin. Or, lever les mains avant et après le rukūʿ repose sur des hadiths authentiques — notamment les narrations d’Ibn ʿUmar chez Bukhārī et Muslim — et ne les lever qu’à l’ouverture a également été défendu par des juristes, sur la base d’autres transmissions et de principes d’évaluation des hadiths, et par la pratique retenue par des écoles entières. La question est un exemple classique de divergence de fiqh — pas une question de foi. Les deux pratiques sont défendues par des savants reconnus ; aucune n’invalide la prière ; et aucun compagnon n’a regardé de travers un autre compagnon pour cela. La seule question qui vaille : est-ce une divergence reconnue du fiqh ? Si oui, apprends ton école, et laisse ton frère apprendre la sienne.
L’exemple à retenir est celui d’Ibn Masʿūd à Minā, rapporté par Abū Dāwūd (n° 1960). ʿUthmān y pria quatre unités là où le Prophète ﷺ, Abū Bakr et ʿUmar en priaient deux. Ibn Masʿūd désapprouva, et le dit. Puis il pria quatre unités derrière ʿUthmān. Interrogé, il répondit, selon la narration : « al-khilāfu sharr » — « la divergence est un mal ». Deux précisions d’honnêteté : les spécialistes ont discuté certains détails de cette narration — sa chaîne et sa portée sont à documenter dans l’édition retenue — et il ne faut surtout pas transformer la formule en principe qui interdirait toute divergence : la divergence d’ijtihād est attestée par le hadith du juge. Mais la leçon de l’épisode, elle, est limpide et personne ne la conteste : Ibn Masʿūd tenait son avis pour juste, le disait, et a pourtant préféré l’unité de la communauté à la victoire de son avis. Voilà l’adab de la divergence. Tu peux être convaincu d’avoir raison. Tu peux penser que l’autre se trompe. Tu n’as pas besoin de gagner chaque dispute.