La zakât — pilier 3/5 — chapitre 08 sur 12
Foyers noyés, nations saignées, le crash de 2008, la pompe inversée de l’inégalité — et l’alternative qui existe, jusqu’à l’argent devenu numérique.
Le Coran a interdit ; regardons maintenant le laboratoire. Nous vivons la première civilisation de l’histoire intégralement bâtie sur l’intérêt — création monétaire par le crédit, États financés par la dette, ménages équipés à crédit — : jamais le diagnostic révélé n’a disposé d’un terrain d’observation aussi complet. Les chiffres qui suivent proviennent d’institutions publiques, avec leurs dates ; ils illustrent le verdict, ils ne le fondent pas — le verdict a quatorze siècles.
1. Sur l’individu : le fleuve de sang à l’échelle du foyer
Commençons au ras des vies. En France, la Banque de France enregistre bon an mal an plus de cent mille dossiers de surendettement — des foyers officiellement noyés, souvent par l’empilement de crédits à la consommation dont les taux renouvelables avoisinent les vingt pour cent l’an : on y emprunte pour rembourser, et chaque mensualité paie surtout l’intérêt — le fleuve du songe prophétique, avec la pierre qui renvoie au milieu. Aux États-Unis, les prêts sur salaire (payday loans) affichent, selon le régulateur fédéral du crédit (CFPB), des taux annualisés qui atteignent couramment trois à quatre cents pour cent : l’usure mecquoise du doublement à l’échéance, industrialisée et légale ; la dette étudiante y dépasse mille sept cents milliards de dollars — des générations entières commencent la vie adulte débitrices. Et le cas le plus tragique vient d’Inde : les statistiques officielles du National Crime Records Bureau documentent, depuis les années 1990, des centaines de milliers de suicides de paysans, l’endettement — souvent auprès d’usuriers ruraux à taux extrêmes — figurant parmi les premiers facteurs identifiés par les enquêtes publiques. Voilà le ribâ vu du bas : l’angoisse qui ne dort pas, les familles brisées, les récoltes d’avance hypothéquées, et parfois la corde. Celui que le démon a rendu fou de son toucher, dit le verset du mangeur d’usure ; les conseillers en surendettement décrivent cliniquement ses victimes : l’obsession du compte, la terreur du courrier, la perte du sommeil et du jugement. Le texte donnait le portrait du prédateur ; le monde y a ajouté celui de la proie.
2. Sur les nations : la dette qui mange les peuples
Montons d’un étage. La dette mondiale totale — États, entreprises, ménages — dépasse, selon l’Institute of International Finance (2024), les trois cents mille milliards de dollars : plus de trois fois le produit annuel de la planète entière ; l’humanité travaille, structurellement, avec plus de trois années de revenus déjà engagées — et l’intérêt court sur le tout, jour et nuit, sans jeûne ni sommeil. Pour les pays pauvres, la mécanique tourne à la saignée : la Banque mondiale a chiffré à plus de quatre cents milliards de dollars le service annuel de la dette des pays en développement (données 2022-2023, un record) ; et les Nations unies (rapport « A world of debt », 2023-2024) posent le constat qui devrait suffire à clore tout débat moral : environ trois milliards trois cents millions d’êtres humains vivent dans des pays qui dépensent davantage en intérêts de leur dette qu’en santé ou en éducation. Relisez : plus d’intérêts que d’écoles et d’hôpitaux — pour la moitié de l’humanité. Des nations entières exportent leurs matières, leurs bras et leurs cerveaux d’abord pour nourrir le compteur ; c’est le tribut des vaincus, sans guerre visible — et le verset 4:161 rappelait que la prédation usuraire fut, de tout temps, une manière de s’emparer injustement des biens d’autrui.
وَأَخْذِهِمُ الرِّبَا وَقَدْ نُهُوا عَنْهُ وَأَكْلِهِمْ أَمْوَالَ النَّاسِ بِالْبَاطِلِ ۚ وَأَعْتَدْنَا لِلْكَافِرِينَ مِنْهُمْ عَذَابًا أَلِيمًا
« avoir pratiqué l’usure, qui leur était pourtant défendue, et s’être emparés injustement des biens d’autrui. Nous avons donc préparé à ceux d’entre eux qui ont rejeté la foi un douloureux châtiment »
Coran 4:161
3. Le crash de 2008 : la démonstration grandeur nature
Et quand le système s’emballe ? L’histoire récente a fourni la démonstration en conditions réelles. Années 2000, États-Unis : des crédits immobiliers à intérêt sont massivement accordés à des ménages insolvables (subprimes), à taux variables qui explosent après les premières années ; ces dettes sont ensuite titrisées — découpées, empaquetées, revendues en chaîne comme des marchandises, avec intérêts empilés sur intérêts — jusqu’à ce que le premier étage cède : les ménages ne paient plus, la pyramide de créances s’effondre, les banques tombent ou sont sauvées aux frais publics. Bilan documenté : des millions de familles américaines expulsées de leurs maisons, environ neuf millions d’emplois détruits aux États-Unis, une récession mondiale, des plans de sauvetage à centaines de milliards prélevés sur les contribuables — les profits avaient été privés, les pertes furent publiques. Or décomposez la mécanique : prêt à intérêt (le carburant), transfert du risque sur le plus faible (la structure même du ribâ), et vente de dettes — trois opérations que la législation coranique interdit nommément, la dernière comprise (on ne vend pas une créance comme un bien : le principe est établi chez les juristes depuis l’interdit de vendre ce qu’on ne possède pas et d’échanger dette contre dette). Nul besoin de forcer le trait : la plus grande crise économique depuis 1929 fut, pièce par pièce, un festival de ce que la sourate al-Baqara proscrit. Le monde a payé pour vérifier l’ordonnance.
4. La pompe inversée : pourquoi l’inégalité explose
يَمْحَقُ اللَّهُ الرِّبَا وَيُرْبِي الصَّدَقَاتِ ۗ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ
« Allah fait toujours péricliter les profits de l’usure et fructifier l’aumône. Allah ne saurait aimer tout mécréant endurci vivant dans le péché »
Coran 2:276
Reste la loi de fond, et le verset la tient en une ligne : Allah fait péricliter l’usure et fructifier l’aumône — deux systèmes, deux pentes. La zakât est une pompe descendante : chaque année, un quarantième des stocks du haut irrigue huit catégories du bas — automatiquement, sans lutte des classes ni confiscation. L’intérêt est la pompe inverse, et son théorème tient en une phrase : celui qui a de l’argent est payé pour en avoir, celui qui n’en a pas paie pour ne pas en avoir — le capital du créancier grossit en dormant, le manque du débiteur s’alourdit en travaillant. Faites tourner cette pompe quelques générations : la richesse remonte, se concentre, et l’on obtient le monde que décrivent les rapports patrimoniaux mondiaux (UBS Global Wealth Report) : le centile le plus fortuné détenant autour de la moitié de la richesse de la planète. L’inégalité contemporaine n’est pas un accident moral : elle est l’output arithmétique d’un système où l’argent se loue — exactement ce que le principe constitutionnel de l’économie coranique voulait empêcher : afin que la richesse ne circule pas exclusivement entre les riches d’entre vous (59:7). Et 30:39 avait posé le miroir final des deux comptabilités :
وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ رِبًا لِيَرْبُوَ فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُو عِنْدَ اللَّهِ ۖ وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ
« Tout prêt usuraire que vous consentirez pour vous enrichir aux dépens de votre prochain ne saurait être béni par Allah. Seuls les biens que vous donnerez en aumône, désirant par cela plaire à Allah, vous seront bénis et démultipliés »
Coran 30:39
5. L’alternative existe — et le musulman dans un monde de ribâ
Qu’on n’objecte pas l’utopie : l’islam n’interdit ni le crédit ni le financement — il interdit le loyer de l’argent, et il a ses instruments : le prêt gracieux (qard hasan), que le Coran ose appeler un prêt fait à Allah remboursé au centuple (2:245) ; l’association aux profits et aux pertes (mudâraba, mushâraka), où le financeur gagne si le projet gagne et perd s’il perd — le risque partagé, la richesse créée avant d’être distribuée ; la vente à terme et le crédit-bail réels, adossés à des biens ; et la clause d’or de 2:280 pour l’insolvable — délai ou remise, jamais la spirale. Une industrie financière se réclamant de ces principes gère aujourd’hui des actifs de l’ordre de quatre mille milliards de dollars (données 2023-2024) — preuve de faisabilité, à recevoir avec lucidité : l’étiquette « islamique » ne garantit pas l’esprit, et maints montages ne sont que l’intérêt rhabillé ; le croyant juge aux structures (qui porte le risque ?), non aux labels. Quant au musulman ordinaire en terre de ribâ : qu’il sache la gravité (la chaîne entière est maudite), fuie ce qui peut l’être — crédits de consommation, épargne à intérêt dont le produit doit être évacué vers les pauvres sans en attendre récompense —, et pour les situations de contrainte réelle que la vie moderne impose, qu’il interroge les gens de science : les cas de nécessité ont leurs règles, et ce dossier n’est pas une fatwa. Mais qu’aucune facilité ne fasse oublier la ligne de crête : il n’est pas anodin de faire la guerre à Allah pour un pourcentage.
مَنْ ذَا الَّذِي يُقْرِضُ اللَّهَ قَرْضًا حَسَنًا فَيُضَاعِفَهُ لَهُ أَضْعَافًا كَثِيرَةً ۚ وَاللَّهُ يَقْبِضُ وَيَبْسُطُ وَإِلَيْهِ تُرْجَعُونَ
« Qui est disposé à faire un prêt sincère à Allah, en offrant ses biens pour Sa cause, afin de recevoir en retour une récompense décuplée ? Allah, en effet, dispense Ses faveurs à Ses serviteurs, accordant aux uns avec mesure et comblant certaines de Ses créatures. Et c’est à Lui que vous serez ramenés »
Coran 2:245
LE DIPTYQUE EN UNE IMAGE
Deux pompes sur le même corps social. La zakât : chaque année, un quarantième descend du sommet vers huit catégories de la base — l’argent qui dort est chassé vers la vie, le pauvre encaisse un droit, le riche purifie un dépôt. Le ribâ : chaque jour, l’intérêt monte de la base vers le sommet — l’argent qui dort est payé, le travailleur nourrit le compteur, la dette enfle plus vite que la vie. La première a manqué de pauvres à servir aux heures où elle fut réellement appliquée ; la seconde a produit un monde où trois milliards d’humains paient plus d’intérêts que d’écoles. Allah fait péricliter l’usure et fructifier l’aumône : le verset n’était pas une menace abstraite — c’était une loi d’économie politique, et nous vivons dedans.
6. L’argent devenu numérique : la zakât et le ribâ à l’ère des écrans
Un mot enfin sur notre situation concrète, car l’argent a changé de forme : il n’est plus des pièces dans un coffre mais des chiffres sur un écran — comptes en ligne, néobanques, portefeuilles électroniques, actifs numériques. La règle, elle, n’a pas bougé d’un dirham : tout solde possédé en pleine propriété entre dans l’assiette, quelle que soit sa forme ; un cryptoactif détenu comme valeur ou marchandise s’évalue au cours du jour de l’échéance et se zakate comme le reste — l’écran n’abolit ni le nisâb ni le hawl. Que nul ne s’imagine que la dématérialisation a dématérialisé le droit du pauvre.
Le même monde numérique a raffiné les habits du ribâ. Livrets « rémunérés », fonds « garantis », crédits « gratuits » dont la gratuité se paie en frais, cartes à débit différé, découverts « autorisés » facturés, paiements fractionnés avec pénalités : les clauses s’allongent et le vocabulaire se fait doux — rendement, rémunération, facilité — mais le critère des juristes tranche tout en une ligne : tout prêt qui rapporte au prêteur un avantage stipulé est du ribâ. Peu importe l’habillage contractuel, le taux minuscule ou le nom marketing : si mon argent prêté doit revenir accru par clause, la définition est remplie. Le croyant lit donc les conditions comme il lirait une liste d’ingrédients — et quand l’intérêt lui est versé malgré lui, il s’en défait vers les nécessiteux, sans le compter comme zakât ni comme mérite : on ne se rapproche pas d’Allah avec ce dont Il a déclaré la guerre.
Faut-il désespérer d’une économie où l’intérêt est partout — dette publique, obligations, épargne réglementée ? Non : hiérarchiser. Ce qui dépend de moi d’abord : ne pas contracter d’emprunt à intérêt, ne pas percevoir, purger ce qui tombe malgré moi, préférer les alternatives conformes quand elles existent réellement. Et surtout, retourner l’argument de la complexité : jamais le calcul de la zakât n’a été aussi simple qu’aujourd’hui — le solde s’affiche en une seconde sur l’application, l’historique sur un relevé, le cours de l’or en une recherche. Nos prédécesseurs comptaient des chameaux dans la poussière et pesaient l’argent au grain ; nous avons le total en poche. La technique qui a sophistiqué le ribâ a, du même mouvement, ôté toute excuse au non-calcul du pilier.
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