Volet 1 · Le voyage · chapitre 1 sur 19
Voici le dernier pilier — et il ne ressemble à aucun autre. La parole se dit partout ; la prière se fait où l’on est ; la zakât part du compte ; le jeûne se vit chez soi. Le hajj, lui, arrache : il prend l’homme tout entier — son corps, ses biens, son temps, ses habitudes — et le jette sur les routes vers un point unique de la terre, une vallée aride entre des montagnes noires, pour y rejouer, en quelques jours, l’histoire d’une famille et la scène du Jour dernier. Une fois dans la vie, pour quiconque en a les moyens : le pilier le plus rare est aussi le plus total — les quatre premiers prélèvent une part ; le cinquième demande tout, une fois.
Ce dossier refermera donc deux choses : le pilier, et la série. On y verra ce qu’est le hajj et le rang vertigineux que les textes lui donnent — l’homme qui en revient comme au jour où sa mère l’a enfanté ; ce qu’est la Maison, la première établie pour les hommes, et l’anti-idolâtrie inscrite au cœur même de ses rites ; le mémorial vivant — car chaque geste du pèlerin rejoue un geste d’Ibrâhîm, de Hâjar ou d’Ismâ’îl, et il faudra raconter cette histoire pour que les rites cessent d’être des énigmes ; le voyage étape par étape, de l’ihrâm blanc à la station de ‘Arafât — la répétition générale du Rassemblement ; le bref miroir des dérives — le report perpétuel, le hajj-vitrine, le retour inchangé ; et les fruits, pour l’homme et pour la Ummah entière, dont ce pilier est l’assemblée générale annuelle. Puis la conclusion embrassera les cinq dossiers d’un seul regard : l’édifice complet, tel que le hadith l’a bâti.
Les sources de ce dossier
Pour l’exégèse : At-Tabarî, Ibn Kathîr, Al-Qurtubî, As-Sa’dî. Pour le hadith : Al-Bukhârî, Muslim et les Sunan — au premier rang le long récit du pèlerinage du Prophète rapporté par Jâbir (Muslim n° 1218), source maîtresse du déroulé ; degrés indiqués hors des deux recueils. Pour le fiqh et le sens des rites : Ibn Qudâma, An-Nawawî, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim (Zâd al-ma’âd — la guidée prophétique du pèlerinage). Versets dans la traduction de Rachid Maach. Aucune source chiite, aucun auteur contemporain en autorité doctrinale.
Le statut : un devoir envers Allah — au ton unique
« S’y trouvent des signes manifestes, au nombre desquels la station d’Abraham. Quiconque y pénètre se trouve en sécurité. Se rendre en pèlerinage à ce sanctuaire est un devoir envers Allah pour quiconque en a les moyens. Quant à celui qui, par impiété, se détourne de cette obligation, qu’il sache qu’Allah peut parfaitement se passer des hommes »
Coran 3:97
Se rendre en pèlerinage au Sanctuaire est un devoir envers Allah pour quiconque en a les moyens — hijju al-bayt : le verset de prescription, et son ton n’a pas d’équivalent dans les quatre autres piliers : un devoir envers Allah (lillâhi ‘alâ an-nâs) — la formule du droit dû ; et la fin du verset tombe comme un couperet : quant à celui qui renie, Allah se passe de toutes Ses créatures — le refus du pèlerinage, pour qui le peut, est adossé au vocabulaire de la mécréance : les savants y ont lu la gravité extrême du délaissement volontaire, et ‘Umar ibn al-Khattâb — la parole est rapportée de lui — voulait que celui qui meurt capable sans avoir accompli le hajj soit traité comme hors du pacte : parole d’intimidation d’un homme qui avait compris le verset. L’obligation est d’une fois dans la vie — le hajj, une fois ; ce qui s’y ajoute est surérogatoire (Abû Dâwûd n° 1721, authentifié) — sous condition de capacité (istitâ’a) : la santé, la route sûre, les moyens du voyage et de la subsistance des siens ; l’islam n’impose jamais l’impossible, mais il presse le possible :
« Hâtez-vous d’accomplir le pèlerinage — c’est-à-dire l’obligation — car nul d’entre vous ne sait ce qui pourrait lui survenir. »
Rapporté par Ahmad (n° 2869), d’après Ibn ‘Abbâs — jugé recevable