Les écoles juridiques · Chapitre 10 / 15
Une école, pas quatre : la pédagogie et le talfīq
Pourquoi apprendre une école plutôt que de piocher dans les quatre ? Deux raisons : une raison pédagogique — on n’apprend pas quatre grammaires à la fois — et une raison juridique, le talfīq, qu’il faut exposer sans caricature.
La raison pédagogique
Disons-le franchement dès le départ : la pédagogie n’est pas une preuve révélée de l’obligation d’un madhhab. C’est un argument de méthode — mais c’est un argument très fort, et il n’a jamais été contredit par la pratique d’aucune institution sérieuse.
Imagine un débutant en arabe à qui l’on enseignerait simultanément la grammaire de Baṣra, celle de Kūfa, les divergences des lexicographes et les analyses modernes. Il ne saurait rien. Toutes les écoles, tous les instituts, toutes les universités qui ont formé des savants ont procédé de la même manière, et la progression classique est connue : un matn introductif, expliqué par un enseignant ; la consolidation chapitre par chapitre ; puis l’étude des preuves de l’école ; puis le fiqh comparé ; puis les uṣūl ; et enfin, pour les étudiants avancés qui en ont les capacités, l’exercice du tarjīḥ — la pesée des avis. Il faut donc distinguer trois choses que le débat confond sans cesse : apprendre un madhhab comme programme cohérent ; étudier le fiqh comparé ; pratiquer le tarjīḥ personnel. Le débutant peut faire la première sans être capable de la troisième — et c’est exactement ce qu’on attend de lui. Le droit comparé est une étape de maturité, pas un point de départ.
Et le débutant sans structure, on le reconnaît : lundi il lève les mains, mardi il ne les lève plus, mercredi « ça dépend de la transmission », jeudi une vidéo lui a dit l’inverse. Ce n’est pas de la science, c’est de la consommation d’informations. Le madhhab donne une progression : voici la règle, voici sa preuve, voici les principales divergences, et quand tu seras prêt, voici pourquoi les autres ont conclu autrement.
La raison juridique : le talfīq, sans caricature
Il y a aussi une raison de fond, mais elle demande de la précision, car le mot talfīq est devenu un épouvantail qu’on agite à tort et à travers — et la littérature juridique n’en donne pas une formulation unique dans toutes les écoles. Toute formule absolue est donc suspecte ici, dans un sens comme dans l’autre.
Commençons par ce qui n’est pas interdit. Prendre ponctuellement, pour une raison légitime — nécessité ou intérêt reconnu —, l’avis d’une autre école, sur le conseil d’un savant compétent qui connaît ta situation, n’est pas en soi une faute. Les juristes l’ont admis dans des cadres discutés, et les savants eux-mêmes adoptaient parfois la position d’une autre école quand ils en jugeaient la preuve plus forte. Quiconque te dit « toute personne qui touche à deux écoles est dans l’erreur » simplifie abusivement.
Le problème juridique nommé talfīq apparaît ailleurs : quand la combinaison produit, dans un même acte, une forme qu’aucune des écoles dont on a pris les éléments ne reconnaît elle-même comme valide — ou quand la démarche devient une recherche systématique de la facilité. L’exemple des ablutions le montre : les malikites exigent le frottement des membres et l’enchaînement sans interruption, les hanafites non ; les shafiʿites tiennent le contact avec une femme pour annulatif, les hanafites non ; les hanafites tiennent le saignement pour annulatif, les shafiʿites non. Celui qui prend systématiquement le plus facile de chacun fabrique des ablutions que personne — aucune des quatre écoles — ne valide dans leur ensemble. Il ne suit pas quatre écoles : il n’en suit aucune.
Et le problème moral, plus grave encore, a lui aussi un nom : tatabbuʿ al-rukhaṣ, la chasse aux facilités. C’est l’objet du chapitre suivant.