IV. Une méthode, pas un homme ; les compagnons et les écoles — Les écoles juridiques (4/15)

Les écoles juridiques · Chapitre 04 / 15

Une méthode, pas un homme ; les compagnons et les écoles

Un madhhab n’est ni un parti, ni une secte, ni une religion dans la religion. Et l’apprentissage par transmission auprès d’autorités juridiques est exactement contemporain des compagnons.

Un madhhab est une méthode

Le mot signifie « voie ». Un madhhab n’est ni un parti, ni une secte, ni une religion dans la religion, ni une nouvelle révélation : c’est une tradition juridique structurée autour d’un imam et développée par ses élèves et successeurs — une méthode de lecture des sources, transmise et vérifiée : comment faire parler ensemble un verset et un hadith ; quand accepter un hadith rapporté par un seul transmetteur ; quel poids donner à la pratique des compagnons ; comment raisonner par analogie ; comment distinguer un texte général d’un texte particulier ; comment repérer une abrogation.

Il faut d’ailleurs distinguer le « madhhab de l’imam » — ce que l’imam lui-même a dit — de l’« école historique » : certaines positions attribuées à un imam ont été précisées, corrigées ou hiérarchisées par les générations suivantes. C’est le signe d’une tradition vivante, pas d’une trahison.

Deux savants qui ont tous les deux le Coran et la Sunna entre les mains peuvent arriver à des conclusions différentes sans que l’un ait rien rejeté : ils ont évalué différemment l’authenticité d’un récit, sa portée, son contexte, ou sa conciliation avec d’autres textes. C’est un point que le hadith du juge, cité au chapitre précédent, établit : la divergence d’ijtihād entre juristes qualifiés est prévue par la tradition prophétique. L’erreur du mujtahid n’est pas récompensée parce qu’elle serait devenue vraie ; elle est pardonnée parce que l’ijtihād a été correctement entrepris par quelqu’un qui en avait les moyens. Ce qui n’est prévu nulle part, c’est l’ijtihād de celui qui n’en a pas les moyens.

Les quatre écoles portent le nom d’un imam parce que ses élèves ont codifié sa méthode. Mais l’école, c’est la méthode, pas l’homme — et la meilleure preuve, argument historique puissant contre l’idée d’un culte de la personnalité, est que les plus grands élèves ont divergé de leurs maîtres : Abū Yūsuf et al-Shaybānī s’écartent d’Abū Ḥanīfa sur de nombreuses questions, Ibn al-Qāsim de Mālik, al-Muzanī d’al-Shāfiʿī. Ils ne répétaient pas la parole de l’imam : ils appliquaient sa méthode, quitte à corriger ses conclusions.

Les compagnons suivaient-ils des écoles ?

Pas les quatre écoles sous leur forme actuelle, évidemment : les affirmer « malikites » ou « hanafites » serait un anachronisme, et le dossier ne le dira jamais. Mais des traditions juridiques, avec des maîtres, des disciples et des méthodes ? Oui, et c’est le premier malentendu à lever. La démonstration utile n’est pas « les compagnons avaient déjà les quatre madhhabs » — ce qui serait faux — mais : la transmission d’une compréhension juridique par des autorités et des chaînes régionales existait déjà dans la meilleure des générations.

Fait établi : les compagnons n’avaient pas tous le même niveau de science, et très peu d’entre eux donnaient des avis. Les grands muftis parmi eux sont connus : ʿUmar, ʿAlī, Ibn Masʿūd, Ibn ʿAbbās, Ibn ʿUmar, Zayd ibn Thābit, ʿĀʾisha. Ibn Ḥazm — cité par Ibn Ḥajar dans al-Iṣāba et repris par Ibn al-Qayyim dans Iʿlām al-muwaqqiʿīn — a proposé un décompte demeuré célèbre : sept compagnons dont les fatwas rempliraient chacune un gros volume ; une vingtaine dont les avis tiendraient dans un petit volume ; environ cent vingt qui n’ont donné qu’un, deux ou trois avis dans toute leur vie. Ce décompte est un décompte d’auteur — pas une donnée révélée ni une statistique moderne ; ses chiffres exacts sont à vérifier dans les éditions citées. Mais l’ordre de grandeur, lui, est incontesté par tous les historiens du fiqh : sur les dizaines de milliers de compagnons, une poignée faisait autorité en matière de fatwa. Dans la génération la plus savante de l’histoire, la quasi-totalité des gens ne donnaient pas d’avis. Ils demandaient.

Fait établi également : autour de certains compagnons se sont formées de véritables traditions d’enseignement, ancrées dans des villes. Ibn Masʿūd à Kūfa, dont les élèves — ʿAlqama, al-Aswad, puis Ibrāhīm al-Nakhaʿī, puis Ḥammād ibn Abī Sulaymān — ont porté la science jusqu’à Abū Ḥanīfa. Zayd ibn Thābit et Ibn ʿUmar à Médine, dont l’héritage passe par les sept juristes de la ville, puis Nāfiʿ, Rabīʿa et al-Zuhrī, jusqu’à Mālik. Ibn ʿAbbās à La Mecque, par ʿAṭāʾ, Mujāhid et Ṭāwūs. Un passage attribué à ʿAlī ibn al-Madīnī — le maître d’al-Bukhārī — dans son ʿIlal formule cela explicitement : trois compagnons dont on suivait la voie et dont les disciples transmettaient les avis, Ibn Masʿūd, Zayd et Ibn ʿAbbās. Ce passage précis est à vérifier dans l’édition du ʿIlal avant citation verbatim ; mais le fait qu’il décrit — l’existence de traditions régionales remontant à des compagnons déterminés — est un acquis de l’histoire du fiqh, admis par tous.

Ces compagnons, enfin, ne lisaient pas les textes de la même manière. Ibn ʿUmar et Abū Hurayra s’attachaient davantage au sens apparent du hadith ; ʿUmar, Ibn Masʿūd, Ibn ʿAbbās et ʿĀʾisha cherchaient davantage l’intention du texte pour en déterminer l’application. Les deux grandes tendances qu’on retrouvera dans les écoles existaient déjà dans la meilleure des générations — et personne, parmi eux, n’a accusé l’autre de « rejeter la Sunna ».

Les madhāhib institutionnels sont postérieurs aux compagnons ; l’apprentissage par transmission auprès d’autorités juridiques, lui, est exactement contemporain des compagnons. Celui qui rejette le second au nom du premier confond la forme et le principe.

Sources de ce chapitreal-Shāfiʿī, al-Umm et al-Risāla ; al-Khaṭīb al-Baghdādī, al-Faqīh wa-l-mutafaqqih ; Ibn ʿAbd al-Barr, Jāmiʿ bayān al-ʿilm ; Ibn Ḥazm et ses développements sur les compagnons muftis ; Ibn al-Qayyim, Iʿlām al-muwaqqiʿīn ; Ibn Ḥajar, al-Iṣāba. Degré : distinctions historiques solidement établies ; chiffres exacts et chaînes à vérifier dans l’édition primaire.