I. Pourquoi ce dossier : la thèse et la méthode — Les écoles juridiques (1/15)

Les écoles juridiques · Chapitre 01 / 15

Pourquoi ce dossier — la thèse et la méthode

Tu as sûrement déjà entendu l’une de ces phrases : « Il ne faut pas suivre un madhhab, il faut suivre le dalil. » Ou sa version adoucie : « Moi je suis malikite, mais quand le madhhab contredit le dalil, je suis le dalil. » Ou encore, à la mosquée, ce regard de travers parce que tu lèves les mains à l’inclinaison, ou parce que tu ne les lèves pas.

Derrière ces phrases se cache une vraie question : comment un musulman doit-il apprendre sa religion quand il rencontre plusieurs avis ? Faut-il choisir une école ? Peut-on prendre dans les quatre ? Que faire quand un hadith semble contredire l’avis d’un imam ?

Remarquons d’abord ce que personne ne soutient. Aucun sunnite sérieux ne prétend qu’il faut suivre une école contre le Coran et la Sunna. Et aucun ne prétend que le Coran et la Sunna doivent être abandonnés au profit de la parole d’un homme. L’opposition « madhhab ou dalil », posée ainsi, est un faux débat. La véritable question est ailleurs :

Qui est capable de comprendre le dalil, et comment celui qui ne l’est pas doit-il apprendre ?

C’est à cette question que ce dossier répond, une étape après l’autre, en donnant à chaque fois la preuve, sa source, et son poids exact.

La thèse de ce dossier

Ce dossier défend une thèse précise, et il vaut mieux l’annoncer dès la première page :

Le musulman qui n’a pas les outils de l’ijtihād doit apprendre sa religion auprès de personnes compétentes, et l’école juridique est le cadre le plus sûr et le plus éprouvé pour cet apprentissage. Mais l’affiliation à une école ne signifie ni que l’imam est infaillible, ni que le musulman doit rejeter une preuve authentique et décisive lorsqu’elle est établie et comprise par les gens compétents.

Il y a donc deux excès symétriques à éviter, et ce dossier les combat tous les deux : le fanatisme d’école, qui transforme l’avis d’un imam en vérité révélée ; et le pseudo-suivi du dalil, qui consiste, pour une personne non qualifiée, à lire quelques textes et à faire elle-même l’ijtihād.

Quatre niveaux de certitude

Pour être honnête avec toi, lecteur, ce dossier distingue systématiquement le degré de certitude de ce qu’il avance. Tu rencontreras quatre niveaux :

  • Établi : un verset, un hadith authentique référencé, un fait historique incontesté ;
  • Majoritaire : la position du plus grand nombre des juristes, sans être un consensus ;
  • Position argumentée : l’avis d’un savant ou d’un groupe de savants, défendu par des preuves, mais discuté par d’autres ;
  • Seulement rapporté : une parole ou une anecdote transmise dans les livres, dont la chaîne n’est pas fermement établie, et qu’on cite pour illustrer, jamais pour prouver.

Majorité ne signifie pas consensus, et existence d’une opinion ne signifie pas qu’elle est la plus forte. Un dossier qui confond ces niveaux peut impressionner ; il ne peut pas convaincre. Celui-ci préfère convaincre.

Cinq mots à fixer une fois pour toutes

  • Dalil : preuve textuelle ou rationnelle ;
  • Ijtihād : effort du juriste qualifié pour déduire un jugement à partir des sources ;
  • Taqlīd : suivre l’avis d’un savant sans pouvoir refaire soi-même tout son raisonnement ;
  • Ittibāʿ : suivre une position en comprenant, autant qu’on le peut, sur quoi elle repose, sans prétendre être mujtahid ;
  • Ijmāʿ : consensus juridiquement établi de la communauté savante, à distinguer du jumhūr, la simple majorité.